Gallia Chrisliana, t. III, p
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)
Réellement, il est impossible de voir au commencement de l'inscription autre chose cpie I AB. Or, par une coïncidence bien étrange vraiment, alors que tout le monde s’accorde à dater ce beau manuscrit des environs de 1/167, l’abbé qui préside aux destinées de l’abbaye de Vaulsor, de i/(6i à 1/187, Ie 36" abbé, s’appelle Jean Abry, dont les initiales sont par conséquent J[ean] Ab[ry],
Cliché Méljr.
I A bu GOD f U OSOR Z CO A C A b E O R U M I AB UGO DE VOSOR & MACABE ORUM
Fig. 182. — Signature d’Ugo de Vosordans le coupet de la tente de la miniature précédente.
Pur hasard, c’est possible ; mais voilà trois concordances curieuses, bien précises: Jean Abry, Vosor, les Machabées, — alors qu’au contraire, pour lire Nabuchoclonosor, il faut d’abord changer l'I en N, Ugo en ucho, de en do, Vosor en nosor, enfin négliger: « El Macabeorum ». S il y avait eu Anliochus associé à Machabées, je n’aurais rien dit1 ; si dans les chapitres précédent, présent ou suivant il était question de Nabuchoclonosor, des Machabées, je garderais le silence; mais voici le titre du paragraphe : Comment la paix fut fuicle du josne Gadifer et de Emendus pour la mort du dit Gadifer. c. Ixiii (f° 72 v°). Dès lors, que vient faire ici Nabuchoclonosor, qui ne se rattache à rien, dans ce roman si brillamment illustré? Néanmoins M. Stein a cru devoir reprendre la question dans le Bibliographe moderne (1910, p. 193-198). Pour lui. il y a certainement NABUGODENOSOR, car le jambage initial de l'inscription, le seul visible, n'est que le second de la lettre N « confondu avec le dessin de la miniature ». Assurément M. Stein n’a pas vu la miniature elle-même, car il n’y aurait découvert aucun dessin, la miniature se terminant à la marge blanche: et s'il avait mesuré la distance cpii sépare du parchemin
i . Cf. Machabées ,
blanc le jambage visible ce n'est pas un, mais deux jambages de plus qui pourraient y tenir. Il ajoute que les gens de cette époque ont toujours écrit : NABUGODENOSOR « qu’on écrit aujourd’hui NABUGADNASAIi ». Qu'importe ce qu'on écrit aujourd'hui? Ce sont des textes du xv' qu'il faut citer, et il n’en indique aucun; on y trouverait peut-être, comme dans le Roman de Thèbes, NABUGODONOSOR sans rien autre chose. Il affirme enfin que jamais Vaulsor situé sur la Meuse n'a eu de rapports avec les Macchabées de Cologne, « car ils n’appartenaient pas au même diocèse ». N ai-je donc pas montré naguère que Jeanne de Boubais, abbesse de Flines, près de Douai (Nord), au iliocèse d'Arras, envoya à Dom Guillaume, abbé de Clairvaux (Aube), au diocèse de Lanrjres, dont son abbaye dépendait directement, le Rétable du Cellier1.
Dans tout cela on ne voit donc vraiment pas une objection irréfutable ; bien au contraire, il semble que lepigraphie, la géographie, la biographie, la règle conventuelle même, autorisent à maintenir, à côté des autres noms qu'on trouve inscrits identiquement dans les illustrations du manuscrit et qui ne sont susceptibles d'aucune interprétation, SENIVAL, ALNEVS , PATERSEN, SIOEMEON MOSIENSIS, le nom d’UGO DE VOSOR. (Voir à la fin du volume, les additions).
Le groupe cpii commence au f° 19 et cjui est de beaucoup le plus considérable, puisque je crois pouvoir y comprendre dix-neuf miniatures, nous donne une marque nouvelle: ® en gothique, séparés par un compas (fig. 179-180). Ce sigle n’est pas pour nous un inconnu ; on peut le voir en effet sur le coupet do la tente du duc de Bourgogne, dans le Bréviaire du duc Philippe le Bon (ms. 95 11 de la Bibliothèque royale de Bruxelles) (fig. 1 83) . Et, chose vraiment bien précieuse, M. P. Durrieu, qui a publié cette miniature, l’attribue comme celle du Musée Dutuit également à Vreland; mais il ne s’est nullement préoccupé du sigle. Il y a là pourtant autre chose
i . Mély (F. de), Le rétable du Cellier et la signature de Jean Bellegam.be , dans la Rerue de l’art ancien et moderne, 1908 (2).
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qu’un fortuit hasard, puisque les deux miniatures, ont paru si proches parentes à mon savant confrère, qu i I leur donne un auteur commun; et voilà que nous les trouvons identiquement marquées.
Parmi les miniaturistes de Bruges de celle époque qui ont pour initiales ces deux lettres, nous avons Caes (Jean), admis à la maîtrise en 1 4qo, Capelle (Jean), élève de Henri Seraus en 1 480 ; Caudron
Fig. i83. — Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en priere deoant saint André. Miniature signée sur le coupct do la tente : C 3, comme la miniature du Bon roi Alexandre (fig. 180).
(Bibl. royale de Bruxelles, ms. g5 1 1 .)
(Jean) qui avait un atelier de 1 45? à 1478; Chaertyns (Jean), élève en 1/175 ; Clacens (Jean), inscrit dans f Obituaire (s. d.) ; Cloet (Jean), maître en i45g; Cloods (Josse) en 1 465 ; Coene (Jean), admis à la maîtrise en i472 ; Cozyn (Jacques), admis à la maîtrise en 1 485 ; enfin Cornélis Jacops, élève d’Antoine Lauwereyns en 1 45g . A Tournai, nous avons Jean de Cans ( 1 448) , Jean Collins (i/|53), Jean Chambo (i465), Jehan César (1470), Jacquet Cornélis ( 1 475)- Nous
Fig. i84. — Le Banquet du Paon. Miniature de l'Histoire du bon roi Alexandre attribuée au Maître de la Toison d’or; signée sur la colonne centrale Fe‘ Barab.
(Collect. Dutuit, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.)
l’avons donc que l’embarras du choix; rien, malheureusement, ne
peut nous fixer.
Le « Maître de la Toison d'or »
que M. Wauters dans son Catalogue du Musée de Bruxelles (1906, p. no) identifie avec Simon Marmion, auquel il attribue alors « le groupe de manuscrits à miniatures que le confie Durrieu a placé sous la dénomination de « Maître de la Conquête de la Toison d’or » , se trouve, ainsi que nous l’avons constaté, détriplé. Que pouvons-nous dire de la seule inscription, différente des noms des personnages représentés :
FE°BARAR, que nous lisons sur la colonne du paon (fig. 1 85) , Rien; sinon que nous avons à Tournai, au milieu du xv" siècle, une dynastie de peintres qui se nommaient Pierre, Nicaise Baratou Barrat et à Anvers, au commencement du xvif siècle un artiste qui s’appelait Johan Bara. Bien probablement FIA veut dire Fecit ; B final serait-il une abréviation de Beviridel = lnvenil que nous avons rencontré plus haut, à la suite du nom dePAVO? (fig. 168). Il est a noter que dans le manuscrit de 1 Histoire du bon roi Alexandre delà Bibliothèque nationale (ms. fr. 9342), au f' 91, une miniature représente également le paon sur une colonne au milieu d'une scène de fiançailles, et. accoté à la colonne, un artiste qui, de son pinceau. trace sur le marbre un nom illisible. Or, puisque l’inscription est ici déchiffrable, elle est donc
il ne soit pas
Cliché Mély.
[g. i85. — Le Banquet du Paon. Signature do barab ; détail de la figure précédente.
« retenir soigneusement, bien qui permis d’avancer une affirmation.
En tout cas, quel que soit ce dernier « Maître de la Toison d’or
LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVIe SIÈCLE)
son faire est si personnel, si particulier, qu’il me paraît impossible de ne pas lui attribuer le manuscrit précieux qui était exposé au Burlington Club en 1908, tin Gillion de Trasignies daté de i/|64 (fig. 186), écrit pour Louis de La Gruthuyse, dont les armes bien connues, la bombarde et la devise, se mêlent aux riches rinceaux qui encadrent les miniatures. Ce sont bien les mêmes dressoirs dans les mêmes tentes, les mêmes personnages, les mêmes chevaux F“- ,86-
dans les mêmes paysages <Elpo',lu,n du D',rU"*lm c,ab cn ,9°8’ ms' ,6°’ pL I"-) aux rochers surplombants, les mêmes inscriptions sur les tentes en caractères identiques: LE ROY YSORE DE DAMAS dans le Gillion de Trasignies, LE ROY CLAMYS ROY DYNDE dans le Boi Alexandre
(fig. 187). Et tous ces détails, nous les retrouverons également dans les Aventures des Argonautes (Bibl. nat., ms. fr. 33 1 ) où nous lisons sur les bandeaux fies mêmes tentes : ROY DES CLAVONS (L xx), IASON ROI DE M YRMI- DOYNE (f° lxviii v) ; nous les verrons encore dans les Chroniques de Jérusalem de la Bibliothèque impériale deVienne, où, sur une tente, on lit : JESUS REX JUDEORUM; comme, enfin, dans les Miracles de la Vierge (Bibl. nat., ms. fr. 9199) dont nous allons nous occuper où, au f° 4o v°, nous rencontrerons ces mêmes rochers si typiques, qui semblent en quelque sorte un groupe de lions vus de dos. Ils rappellent tout à fait le paysage des environs de Marche-
Cliché Mcly.
Fig. 187. — Le roy Clamys, roi d’Yndc. Miniature de l'Histoire du bon roi Alexandre, attribuée au Maître delà Toison d’or. (Collect. Dutuit, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.)
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les-Dames, si bien reproduit par Roseu dans son intéressant ouvrage : Die Naiur in der Kunst.
La miniature si importante, œuvre certainement d'un grand peintre, qui décore le cxix” chap. (R i!\o) intitulé: « D'une ymage que Alexandre trouva faicle à la semblance de Xectanebo, duquel raconte le devant dit Vincent en son livre », nous montre un chevalier agenouillé devant le Grand-Prêtre, portant les Tables de la Loi, suivi de plusieurs
personnages, d'une expression toute vivante (fig. 175). Sur sa dalmalique, bien détaché d’un cryptogramme, on peut lire sans hésitation : MOSIENSIS SIOEMEO (Simon de la Meuse). Est-ce la signature d’un artiste? En tout cas, M. P. Durrieu, dans son élude, a rapproché précisément du manuscrit que nous étudions une 1 ie de sainte Catherine (Bibl. nat., ms. fr. 6449) magnifiquement enluminée. Or, au R g4, dans la miniature du Martyre de sainte Catherine, également sur le bord de la dalmalique du Grand- Prêtre, on peut lire: SIAEMONE DE SEV (fig. 188-189). Qu’est ce nom, bien placé en vedette, absolument comme MOSIENSIS SIOEMEO, comme GAEO inscrit dans le vêtement du Grand-Prêtre de la 1 ie de sainte Ursule (tableau n 2708 du Louvre), attribuée à un maître inconnu baptisé « le Maître de Saint- Séverin ». qui est bien probablement le Rhénan Galle, signalé par Vasari? Aurions-nous le devoir de rapprocher ce nom de la dynastie des peintres: Hansken van Sev[enoven], Jan van Sev[enhoven], qui nous sont révélés par les Liggeren d Anvers au w 1 siecle ?
Waagen, d’après Ruelens ( Gazette archéologique, 1 883 , p. 319) affirme que les miniatures de la Vie de sainte Catherine sont certaine-
I. Rambouts (Ph.) et Th. van Lerius, De Liggeren en andere historische Archieuen der Antiverpschc Sint Lucasgilde, Anvers, Baggcrmann (s. d.), 2 vol. gr. in- 8.
Cliché Mély.
Fig. 188. — Le Martyre de sainte Catherine. Miniature d" la Vie de sainte Catherine signdo sur le galon de la dalmalique du Grand-Prôtrc : Siaemone de Scu.
(Bibl. nat., ms. fr. 6449-)
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nient de Rogier van der Weyden, tandis que celles qui accusent une main moins énergique sont de son élève Memling. Mais Ruelens croit quelles sont au contraire de l’artiste qui a exécuté les miniatures du t. II des Chroniques de Hainaut, restituées par Pinchart, à Guillaume Vreland.
En fait de noms encore inscrits sur les tentes, il nous reste maintenant le SENIVAL du f° 254 (fig. 176), le çMensu du f” 295 (fig. 174), l’AL- NEUS du chapitre cxx (fig. 177). Il faut les signaler, sans chercher à pénétrer leur personnalité, tout en faisant observer que SENIVAL a l’aspect picard, que ijaaeiîsn est plus que probablement l’abréviation de Patersen, qu’ALNEUS, c est De 1 Aulne, et que 10 qui suit ce nom est une vieille connaissance qu’on rencontre dans les miniatures du moyen âge et que les meilleurs critiques ont toujours traduit par 0[pifex] .
Tels sont, je crois, tous les renseignements que. jusqu'ici, peut nous fournir sur lui-même le manuscrit du Musée Dutuit. De leui classement pourront bien probablement surgir dans l’avenir des précisions dont les constatations présentes permettent seulement d( soupçonner l'intérêt.
Mais nous ne pouvons nous éloigner sans avoir examiné un autre manuscrit qui lut encore rapproché de 1 Histoire du bon roi Alexandre . Tout à 1 heure nous avons regardé la 1 ie de sainte Catherine , dont or attribuait également les miniatures à l’artiste du manuscrit Dutuit. Nous avons montré dans le galon du vêlement du Grand-Prêtre du Martyre de sainte Catherine le nom de SIAEMONE DE SEV (fig. 189); il nous faut maintenant feuilleter les Miracles de Notre-Dame (Bibl .
De Mélt. „o
Cliché Mcly .
Fig. 189. — Détail de la figure précédente. Sui le galon de la dalmatique du Grand-Prêtre Siaemone de Sev.
nat., mss. fr. 9198-9199), dont on a également parlé, et voir sils ne nous fourniraient pas objectivement quelques renseignements.
En 1886, à propos d'une fort belle publication du Roxburghe Club, reproduisant le manuscrit richement enluminé des Miracles de Notre-Dame conservé à la Bodléienne d Oxford (fonds Douce 3g4),
L. Delisle rapprochait ce volume de deux autres identiques conservés à la Bibliothèque nationale, les mss.
fr. 9198-9199, cpii contenaient également les Miracles de Notre-Dame, de Jean Mielot. A la suite de la comparaison des trois volumes, Léopold Delisle précisait que le ms. fr. 9199 y - »-=■« était incomparablement supérieur com-
SaMifeB’ it*~ me facture aux deux autres, qui eux —
le ms. fr. 9198 et le volume de la Bodléienne — étaient les t. 1 et II dun exemplaire complet, tandis que le ms.
fr. 9199 était le t. II d’un exemplaire actuellement incomplet.
Le ms. fr. 9198 se termine ainsi au 1° i54 v° : « Cy line le livre de la vie et miracles de Notre-Dame, mère de Jhesus, qui tut finit a Le Haye en Hollande le Xe jour du mois d'avril l’an de Notre- Seigneur mil quatre cens cinquante six » .
Ce manuscrit est orné de 58 miniatures en camaïeu ; la peinture du frontispice en est remarquable. C est Philippe le Bon à genoux, présenté par son patron et par saint André à la Vierge, qui tient l’Enfant Jésus sur ses genoux; en haut, les armoiries du duc, soutenues par un ange; au-dessus, la devise « Autre n aray ». Au 1' 2, saint Jérôme écrit (Couderc, Portraits, pl. LXXX, LXXXI). Le t" 0 commence réellement le Livre des Miracles : c’est X Annonciation aux bergers (fig. 190). A droite on voit la Porte Dorée et la Rencontre de saint Joachim et de sainte Anne; à gauche, les bergers dans la plaine
Cliché Mélv.
Fig. 190. — L’ Annonciation aux bergers. Miniature des Miracles de Notre-Dame signée sur la banderole de gauche : Kazymir in Raccyi.
(Bibl. nat., ms. fr. 9198.)
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regardent deux anges dans le ciel, qui développent des banderoles à inscriptions ; au premier aspect elles paraissent cryptographiques, et cependant nous devrions y lire : « Evangelizo vobis gaudium magnum » , ou « Gloria in excelsis Deo ». Mais non. Sur la banderole de droite on ne distingue que des traits sans signification : au contraire, sur celle de gauche, on peut lire: KAZYMIR IN RACZYI, qu’on peut épeler, lettre par lettre, dans son intégralité (fig. 191).
Kazymir est parfaitement un nom,
Racsicz est une ville de Hongrie, du comté de Nyitra1 2; le K do Kazymir est caractéristique d’un nom de province orientale. Ce nom est-il vraiment plus étrange que celui de van Kixin, qui travaillait à Anvers en 17/10*? La forme de la banderole est-elle vraiment bien différente de celle d’un Livre d'Heures incunable du Musée Dutuit (n°3g) qui, au lieu de KAZYMIR porte G. WOLF, le nom de l’éditeur (fig. 192)?
Mais je sens bien qu’on va me demander pourquoi je ne fais pas état d’un sigle qui précède le K de KAZYMIR: je puis le montrer immédiatement sur le pennon d'une tente — P' 1 2 1 du même volume
1. J. et C. von Kendler, Orts- und Verkehrs-Lcxilton von Oesterreich-Ungarn, Wien, igo5, in-4. On pourrait aussi rappeler que le Sodoma s’appelait RAZZI.