‹ Les primitifs et leurs signaturesChapitre 77 sur 149 · Delisle (L.), Gazette des Beaux-Arts, 1882 (II) p. a · texte numérisé non relu

Delisle (L.), Gazette des Beaux-Arts, 1882 (II) p. a

la fin du XVe siècle De Chronijcke van den lande ende grafschepe van Vlaendre. Nous y lisons qu'en 1489, alors qu’on n’entendait parler que de guerres et de batailles, une grande quantité d enfants de dix a treize ans s’organisèrent militairement dans les rues de Bruges. Ils étaient tous armés, « ghestaed ende gewapenl naar haerlieder manière van doene » , marchant en ordre de bataille avec leurs étendards déployés et précédés de tambours et de fifres. Quelques-uns étaient du côté du roi des Romains, d'autres soutenaient le parti de la Flandre, ,< de drie sleden van Vlaenderen. Bientôt les escarmouches devinrent

Fig. a4o. — Bas de la première page du Bréviaire Grimani. (Bibl. do Venise.)

continuelles, jusqu’au jour où ils livrèrent une véritable bataille rangée qui dégénéra bientôt en carnage ». (Maeterlinck. Péchés primitifs, p. 25o.)

Vraiment ce bas de la première page du Bréviaire Grimani (11g. 2/10). où nous voyons d’un côté un fanion à l’Aigle de l’Empire, de l’autre un étendard au Lion de Flandre, que suivent ces deux camps enfantins qui combattent, ne paraît-il pas nous rappeler cet épisode de la vie brugeoise?

J’avais donc soumis celte remarque à M. Maeterlinck; en meme temps, je lui avais envoyé ce fragment de la miniature de YExtrême- ( indion, où le nom de GAND est écrit sur le dossier du tauteml

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)

(fig. Son érudition me signala immédiatement un petit chapitre d’histoire du plus haut intérêt :

« Dès sa plus tendre enfance, Charles-Quint avait une inclination pour les armes...

« Il formait des escadrons de ses pages et de ses favoris, sons que personne lui en dît la moindre chose. Il en était lui-même le chef; il donnait des batailles, il faisail des prisonniers de guerre...

« Un jour un de ces enfants qui raccompagnaient dans ces sortes d'exercices, refusant avec opiniâtreté d’être général des Turcs, disait à Charles qu'à son tour il devait l’être de même, qu il n'était pas juste qu'il fût toujours le chef de l’armée des chrétiens (c’étaient dans ces deux factions qu il prenait ses divertissements); mais le prince ne voulut pas l'être et afin que son petit favori l’acceptât, il lui donna le chapeau, le cordon et les plumes qu’il portait » *.

Comme Charles-Quint, né en i5oo, était élevé à Gand, — dont nous trouvons le nom dans le volume — . comme de ces enfants qui combattent, un seul, celui près duquel est le fanion aux armes impériales, a un casque avec des plumes, ne serait-on pas en droit de se demander si vraiment ce n’est pas un souvenir de ces combats qu’un enlumineur de Gand aura voulu reproduire à la première page d’un volume, que M. Deslrée croit précisément avoir été commandé par Maximilien, que M. Coggiola suppose dater des environs de i520. 11 semble vraiment qu’alors on arrive ainsi à une vraisemblance scientifique qui n’a pas encore été atteinte.

Mais quittons le Calendrier et examinons maintenant la deuxième série des miniatures, les dix-neuf qui tiennent chacune une page

Cliché Mély.

Fig. a4 i. — Détail de YExlrême- Oncliun. Le nom de gand sur le dossier du fauteuil. Miniature du Bréviaire Grimani.

(Bibl. de Venise.)

1. Actions héroïques et plaisantes de l’Empereur Charles V, Bruxelles, 1674, in-8, p. 179. — Maeterlinck, Péchés primitifs, p. 3o8 et La Fédération artistique (Bruxelles), t. XL (1912), p. 66.

presque entière, qui font partie intégrante du Bréviaire et qui, de toute évidence, ont été composées pour lui et en même temps que lui. Il en est deux, Esther devant Assiiérus du f° 75 (pl. XIX, fig. 1), Joseph élevé au gouvernement de l'Égypte reçoit, ses frères, du f° 192 (pl. XIX, fig. 2), où nous distinguerons des initiales sur les carreaux du pavage : dans la première M, dans la seconde HS. De cette dernière marque, je ne saurais rien dire : la miniature est fort artistique, mais comment retrouver parmi les milliers d’artistes du xvc siècle, le nom de celui cpii portait ces deux initiales.

A la première, au contraire, je crois pouvoir m’arrêter. C'est une page merveilleuse, certainement une des plus exquises, de l’art du moyen âge. En admirant Estlier agenouillée et sa ligure si douce, en la détaillant, mon esprit se reporte vers les volets du triptyque de Dantzig, vers celle donatrice agenouillée, si simple, si calme, du même mouvement, de la même technique, aux yeux également un peu perdus dans le vague, et je retiens aussi la suivante distinguée, aux yeux baissés, qui rappelle si bien certaines figures féminines de la châsse de sainte Ursule. Et lorsqu'on nous dit que Memling, qui peut-être aurait travaillé au Livre d’Heures de Philippe II. à celui qui appartint dans la suite à Marie de Médicis, a collaboré à cet admirable manuscril, lorsque je peux faire ainsi un rapprochement avec une œuvre certaine du célèbre artiste, lorsqu enfin je trouve dans la miniature celle M, qui dès 1 8 1 8 4 était regardée comme le sigledu maître, je me demande s'il ne nous est pas permis d émettre l’hypothèse, que nous pourrions bien avoir devant nous une page de Memling; et elle est loin d’êlre indigne de son pinceau. Labarte attribuait encore à Memling, Sainte Catherine, sainte Cécile et sainte Barbe (fig. 287) ; c’est admissible. Il parlait également de Sainte Catherine au milieu des Docteurs ; mais nous venons d’y lire la signature de GOSART. Il signale enfin Sainte Catherine aux pieds de la Vierge (fig. 242), qui appartient à la troisième série, celle des miniatures

1. Keverberg (Le baron de), Ursula princesse Britannique. Gand, Houdin, 1818, in-8.

LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI" SIÈCLE)

hors texte, indépendantes des cahiers : or, on peut voir dans le galon qui borde sa robe un nom : IIORVIEU, probablement celui de l’artiste qui l’ exécuta. D'après Memling, c’est possible; mais il me semble bien difficile de l’attribuer directement au pinceau du maître.

Les miniatures de la troisième série sont beaucoup plus intéressantes, par la parliculiarité qui les distingue d’être tout à fait indépendantes du Bréviaire. On peut dire que c’est une suite remarquable de pages dont beaucoup sont d’une facture absolument supérieure, mais d écoles et de manières si différentes, de mains si étrangères les unes aux autres, de conception si dissemblable, que l’on doit se rappeler l’opinion de M. P. Durrieu, qui voit dans le Bréviaire « une galei ‘ie de reproductions d’après les peintures célèbres de l’époque ». Si nous les comparons entre elles, alors, tout de suite, nous voyons que « les sujets au vif » , pour employer l’expression du temps, sont de formes essentiellement variées, rondes, carrées, cintrées et do dimensions très disparates, passant de 1 58 millimètres de hauteur à 2i3 millimètres, et de 108 millimètres de largeur à 1 58 millimètres. Pour les présenter dans une justification à peu près uniforme, il a fallu les entourer de bordures de largeurs différentes, soit que leur petite moulure d’or ait été augmentée d’un ou deux filets, assez grossièrement repris, soit quelles aient été encadrées de fleurs, d’insectes, semés dans des bandes de largeur très différentes. On sent par exemple parfaitement qu’une direction unique a présidé à l’ajustement d’un babillage nécessaire.

Cliché AIûl y .

b ic. il\i. — Sainte Catherine aux pieds de la Vicnje entourée de Saintes. Détail de la miniature du Bréviaire Grimant, signée horvifu.

(Bibl. do Venise.)

a8o LES PRIMITIFS ET LEURS SIGNATURES

Et dès lors se précise l'hypothèse que nous avons la, avec ces quarante-neuf miniatures, un véritable album, composé avec un goût parfait par un amateur éclairé qui sut glaner, probablement un peu partout, d'exquises miniatures de toutes les écoles, qu'il lit insérer plus tard dans le merveilleux volume de la bibliothèque de Saint-Marc.

Nous ne tarderons pas d'ailleurs à rencontrer une série de miniatures superbes, collées et ajustées au milieu d’encadrements appropriés, dans les manuscrits les plus précieux comme les Heures de la princesse de Cray (p.348), les Heures d’Aragon (p. 3.5), les Heures Branicki (p. 389).

Je liens à attirer maintenant l'attention sur la prudence avec laquelle il faut se servir des reproductions faites par des photographes indifférents, dont on prétend cependant, pour les plus célèbres manuscrits, nous imposer l’exactitude ; les détails les plus précieux en sont presque toujours absents ou défigurés. Je trouve dès lors, en eux, des dangers aussi anti-scientifiques qu’avec les dessins à la main, qui ont fourni pourtant à la science des éléments si invraisemblables. Telle cette inscription du gracieux médaillon du Boece de l’Arsenal, par exemple, où l’artiste, embrassant son amie, lui murmure : Belle amie.prendez en grez, A. M. que le dessinateur a reproduit : Belle amie prendez en clés' (voir p.295). O11 reconnaîtrait vraiment difficilement là le refrain de Pierre de Seyssel ou la devise des Ogle de Worthy. L’exemple suivant, tiré pourtant de l'admirable édition de Leyde du Bréviaire Grimani , montrera tout ce qu'il y a encore à redouter dans les éditions qu’on croit cependant pouvoir déclarer impeccables.

C’est le mot d’ACHEN, que j’avais cru lire dans la Descente du Saint Esprit sur les Apôtres (fig. 2 43, 244), qui me conduisit à Venise. Réellement, la photographie que j’en suis allé Elire, nous donnet-elle A CH EN ? Non. 11 y a AOHEV, pas autre chose: cryptogramme qui rentre simplement dans la série des inscriptions encore indé-

1 , Durrieu (Le comte P.), Gazelle des Beaux-Arts, 1891 (1), p. 55.

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVU SIÈCLE) 28i

chiffrables. Il nous est en l’état absolument inutile pour le très singulier et très captivant problème que le mot d’ACHEN avait soulevé dans mon esprit.

tic. a/J3. — La Descente du Saint-Esprit. Miniature du Bréuiaire Grimani, qui paraissait signée achen.

(Bibl. de Venise.)

Toula l’heure (p. 257), à propos du charmant Livre d'Heures de Philippe de Clèves (ms. 72 de la Biblioth. d’Arenberg) de 1482, où nous lisons le nom de iiieronimus boscii, nous avons été amenés à un rapprochement tout à fait indiscutable avec le Livre d’Heures de Cassel de Jean-Albert de Mecklembourg, dont les miniatures sont

De MiEY. 36

Cliché M.ly.

Fig. 244. — Détail de la Descente ilu Saint- Esprit. Miniature du Bréviaire Grimani où on lit AOHEV.

signées lll> (pi. XVI). Or la Descente du Saint-Esprit du Grimani a été, il y a plusieurs années, précisément rapprochée par M. Destrée de celle

du Livre d Heures de Cassel; et par une coïncidence très singulière voici que l'admirable Procession de la Vierge du Grimani (fig. 245), est également une reproduction de celle du Livre d’Heures de Plulippe de Clèves (fig. 224) ; comme aussi d'ailleurs de celle du Bréviaire d’ Eléonore de Portugal (fig. 246). Il y a ainsi dans le Bréviaire Grimani, deux reproductions presque serviles de pages que nous pouvons avec une quasi-certitude attribuer à Jérôme Bosch. S il y avait donc eu ici réellement aciien dans la Descente (lu Saint Esprit, nous n'aurions pas eu d'hésitation, puisque Jérôme Bosch sappelait Van Achen, Agnen, Aeken ; mois on ne saurait rien demander à 1 inscription, puisqu'il faut reconnaître qu'il n'y a pas autre chose qu'AOHEV.

Examinons alors la Procession de la Vierge si semblable dans les trois manuscrits que nous venons de citer. Dans le manuscrit d’Éléonore de Portugal, femme de l'empereur Frédéric IV (i434 -)- 1467)- d n'y a aucune inscription (fig. 246): pas davantage dans celle du Livre d’Heures de Philippe de Clèves (fig. 224): mais celle-ci, très petite, est dans la partie du manuscrit où nous lisons: IlIElîO- NIMI BOSCH BELGAE PBOPRIA MANUS. Celle du Grimani, beaucoup plus grande (fig. 245), présente au contraire certaines différences dans les physionomies : les drapeaux ne sont pas tous les mêmes : la figure des trois papes est différente ; en réalité, dans une seule, celle du Grimani. on pourrait, vu la taille, la finesse de la miniature chercher portrait. Or, en comparant la figure de tous les papes, de (i447) à Léon \ (1022), il en est un seul. Pie II ( 1 458reproduils à la Librairie de Sienne par

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI' SIÈCLE)

T inturricchio, pourraient être rapprochés de la figure du pape de la Procession : les autres sont plus maigres, comme Innocent VIII (i/j84).

Clichc Rlély.

Fie. 245. — La Procession de la Vierge. Miniature du Bréviaire Grirnani.

(Bibl. de Venise.)

ou comme Alexandre VI (1492) ont le nez très busqué, la figure moutonne. Ce qui cependant ne permet pas d’affirmer que la page a été exécutée avant i464, mais simplement que l’artiste pouvait avoir entre les mains, quand il travaillait, la médaille d’un pape antérieur.

Ici, on distingue très nettement ce qui est un peu confus dans les deux autres miniatures. Derrière la Vierge marche saint

Georges, portant la bannière blanche à croix rouge qu'on trouve dès le xiv' siècle en Analeterre. Il est accosté à gauche de la bannière de Sicile, à droite de la bannière d'Anjou, et dans le fond se détache la bannière impériale. Faut-il voir là un souvenir de la fondation de l'ordre de Saint-Georges, en 1/169, par l’empereur Frédéric III et le pape Paul II. contre les Turcs, confirmé par Maximilien en i493? Devons-nous, au contraire, y admirer une simple réunion de sainls accompagnant la Vierge? Cependant, il est nécessaire de faire remarquer que, si les gonfanons de saint Georges et de l'Empire sont fréquemment employés comme motifs décoratifs, ceux d Anjou-Sicile se rencontrent moins souvent et peuvent avoir, dès lors, une signification particulière1. Nous pourrions alors nous souvenir des rapports entre la maison de Naples (Anjou-Sicile) et le royaume de Hongrie, précisément envahi par les Turcs.

Sur l'orfroi de la dalmalique du Pape, on lit, en très grosses lettres brodées en perles :

Fig. a46. — La Procession de la Vierge. Miniature du Bréviaire d'Éléonore de Portugal.

(Exposition du Burlington Club, 1908, pl» CXII.)

IORVOER LOVANENSON EVOHE SAICOHA BŒCV OHSPEOH.

1. Ces deux armoiries réunies sur le buste de saint Elzéar, reproduit par le P. Cahier dans la Caractéristique des saints, symbolisent la Provence.

LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI« SIÈCLE)

Vraiment, est-il supposable (pie l'artiste ait tracé dans cet endroit aussi apparent, à la place où tant clarlisles, Jean de Montluçon, Simon Mosiensis, Demersau, Colin de Cosler, Cornelis van Conninxloo, Jean Bellegambe, par exemple, pour ne citer que des « Ponentais », inscrivaient leurs noms, des caractères absolument dépourvus de sens?

Quand nous lisons LOVANENSON, avons-nous le droit d'oublier ce Luven Fiammingo, ce Derick da Lovanio, ce Lodovico da Lovanio, cité par Vasari? Quand nous voyons ROECVM. n’avons-nous pas à nous souvenir de Beckum en Westphalie, au sud-ouest de Munster? Enfin cet EVOIIE bachique ne nous fait-il pas souvenir, mais avec plus de poésie certes, de cette suscription si souvent rencontrée à la fin des

manuscrits français du xv” siècle : « L'œuvre est terminée. Qu'on donne à l’artisan une coupe de vin et une jolie pucelle, il les a bien méritées? »

Voici sur le dossier d’une chaise, dans 1 Extrême-Onction: GAND (fig. 241), inscrit comme ROMA dans la miniature des Heures d’Aragon (P 332) (voir p. 348 Les Heures de la Princesse de Cray, illustrées par Jean de Borne), comme MARBOV sur le dos du fauteuil de Médée, au f° 67 v° du ms. fr. 874 de la Bibliothèque nationale.

La housse du cheval de Saint Georges,

1° 538 (fig. 247), porte très clairement :

TOMAS RAIBI écrit comme WATEHRLEVS

(fig. 198), comme PEENNING,

que nous documentairement

Cliché Mcly.

Fig. a47- — Saint Georges et le dragon Miniature du Bréviaire Grimani signai tomas HAiBi sur la housse du cheval.

(Bibl. de Venise).

avons pu identifier comme artistes (p. 225).

Labarte attribuait à Memling la délicieuse Sainte Catherine qui fa partie du groupe de la Vierge entourée de saintes (fig. 242). Mais un tri vail de M. J. Weale1 nous engagerait bien plutôt à la rapprocher de 1

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