Herbert, Manuscrits enlumines, p
à faire un rapprochement entre les petits hommes nus du Mois de Mai de ce manuscrit et les Baigneurs du Bon roi Alexandre. Ici par exemple, le frontispice présente lengrèlure de Loyset Lyedet (voir p. 240). Or, voilà que sur les carrelages nous trouvons, dans le Meurtre de saint Thomas Becket, S, dans la miniature de sainte Catherine, S L, et plus loin SI L. Je ne trouve dans le Keuren aucun nom d'artiste de Bruges, correspondant à ces deux initiales, qui pourraient, après la constatation de la marque de l'atelier de Lyedet,
être la signature de quelqu'un des membres de sa famille, un Simon Lyedet par exemple.
Parmi les miniatures qui décorent ce délicieux manuscrit, il faut tout particulièrement signaler celle d’Adam et Eve, au bas d'un oranger, d’où s’élève le Christ : symbolisme charmant de la Première faute d’où sortira le Rédempteur.
L'excellent article de M. Hans Vollmer, auquel nous avons déjà emprunté le Frater Rufdus (fig. 22), le Siège de Jéricho signé Hans Oit (fig. 229), nous fournit une page d’une Bible historiale de la bibliothèque de Hambourg, signée dans le bas à droite, Staub (fig. 264).
Ce nom de Staub est de Colmar, où il existe encore actuellement une Maison Staub, une des plus intéressantes de la Renaissance primitive de 1 Alsace1.
1478- Une étude d’ensemble, consacrée il y a quelques années à Jean u>23. Bourdichon2, résume tout ce qu'on croit savoir de ce maître peintre
1. Acker (Paul), Revue des Deux Mondes, 1" octobre 1910, p. 672.
2. Mâle (Ém.), Gazelle des Beaux-Arts, 1904(2), p. 442. — Cf. le même, dans la Revue des Deux Mondes, 1" février 1908, p. 65o.
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el miniaturiste. On connaîtrait actuellement six manuscrits enluminés de sa main.
a) Les Heures d'Anne de Bretagne ( Bibl. nat., ms. fr. g474) -
b) Les Heures d’Aragon (Bibl. nat., ms. lat. io532).
c) Le Missel de Tours (Bibl. nat.. ms. lat. 886).
d) Les Heures rie Charles VIII (Bibl. nat., ms. lat. 1870).
e) Les Heures du baron Edm. de Rothschild.
f) Les Heures de Vendôme (Bibl. de l'Arsenal de Paris, ms. /117).
Grâce à ces manuscrits, qu'on regarde aujourd'hui comme absolument authentiqués, on a cru pouvoir identifier d’autres pages, dont les unes seraient des productions certaines du maître1 comme Y Adoration des Mages (Bibl. nat., ms. lat. 1178), le Ptolémée de Louis de Bruges (Bibl. nat., ms. lat. 480.4). une miniature appartenant à M. Masson d'Amiens, représentant les Quatre âges du Monde, qu’on vit sous le n" 125 à 1 Exposiiion des Primitifs en iqo4, tandis que d autres, simplement très proches parentes, se contentèrent fort probablement, dit-on, de 1 inspiration de l’artiste et furent exécutées par ses élèves.
Dès lors, après qu il fut admis que « sa manière est trop connue par ses miniatures authentiques, dans le plein de sa vie, et par le triptyque de Loches, œuvre de sa jeunesse2 », pour qu'il soit nécessaire dy revenir, sa main, son faire sont identifiables avec précision.
Après les Heures d'Anne de Bretagne, après les Heures d’Aragon, les Heures du baron Edmond de Rotsclnld sont, ajoute-t-on, 1 œuvre la plus achevée de Jean Bourdichon. « On peut les lui rendre, grâce à mille détails, el principalement aux candélabres antiques, ...car Bourdichon n avait aucun scrupule de se répéter. » C’est également lui, qui le premier aurait représenté Bethsabée au bain3. C’est peut-être
1. Durrieu (Le comte P.), Bullet. des Antiquaires de France, 1900, p. 2i3. — Chronique des Arts, 1905, p. 1 64, et 1908, p. 57.
2. Lafenestre (G.), L’Exposition des Primitifs français, Paris, Gazette des Beaux-Arts, 1904, p. 90.
3. Mâle (Ém.), Gazette des Beaux-Arts, 1904 (2), pp. 447, 448. — Voir plus loin à la page 33o la Bethsabée des Heures de la Bibliothèque de Lyon, où on trouve le monogramme B.
beaucoup s’avancer, car le merveilleux ms. lat. 920 de la Bibl. nat., où nous lisons le nom de Fouquet (p. 4o6), puis un délicieux manuscrit de la Collection Dutuit (ms. 35, p. 18), des environs de i46o, nous en donnent déjà de charmantes représentations.
Mais enfin les passages que nous venons de reproduire montrent
combien il doit être facile maintenant, grâce à de brèves comparaisons 1 , d identifier une page de Bourdichon.
11 me semble au contraire, que plus nous avançons, plus nous apprenons, plus il devient dangereux, en présence de tous les noms nouveaux que nous découvrons dans des œuvres très proches parentes, de présenter d'aussi catégoriques affirmations.
L œuvre de Bourdichon est connue, dit-on, parle beau volume des Heures d’Anne de Bretagne (Bibl. nat., ms. fr.
947 4). C’est bien l'un des plus célèbres de l'histoire de l’Art français. Sa popularité, dit M. Couderc, vient sans doute en partie de la reproduction chromolithographique qui en a été publiée en i84i par Curmer ; elle a permis, en effet, de se faire une idée de la richesse des soixante-trois grandes miniatures, y compris le calendrier, qui le décorent.
11 a été exécuté, affirme-t-on, par l'artiste pour la reine Anne, ainsi que cela résulte d'un mandement original, ordonnant, le 1 4 mars 1607,
Fig. 265. — Le Christ bénissant. Miniature des Heures d'Anne de Bretagne.
(Bibl. nat., ms. i’r. g474-)
. Male (Ém.), Gazelle des Beaux-Arts, 1904 (2), p. 442.
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« le payement à Jean Bourdichon de six cents écus d'or, pour le récompenser de ce qu'il nous a richement et somptueusement historié et enlumyné une grans heures pour nostre usaige et service, où il a mis et employé grant temps1. » C est là un document absolument authentique, et c’est grâce à lui qu'on a pu déclarer que de Bourdichon on n’a longtemps connu en fait de production certaine que les miniatures du célèbre livre des Heures d'Anne de Bretagne. Elles sont donc, en définitive, la hase de toute l'histoire artistique du maître2.
Mais, scientifiquement, la première chose à faire n'esl-elle pas de chercher la preuve irrécusable justifiant, sans doute possible, l'identification de ce mandement de 1507 et du manuscrit fr. g/174 de la Bibliothèque nationale?
On dit bien que cette somme de six cents écus d’or est tellement considérable pour un manuscrit, quelle ne saurait s’appliquer qu’à un livre « unique » comme les Heures d’Anne de Bretagne, cet « incomparable » joyau; qu'il est d’ailleurs impossible d’admettre, ainsi qu’on l’avait fait jusqu'ici, que le terme « unes petites heures », d'un mandement de i/i97’ sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, puisse s’appliquer à un livre d’aussi grand format que notre manuscrit, tandis qu’au contraire le terme « Grans Heures » du mandat de 1607 le détermine « formellement ». Telle est du moins la démonstration qui dès lors semble certaine.
Dans ces afïimations, plusieurs points évidents sont indiscutables :
a) Un manuscrit : Les Heures d’Anne de Bretonne (ms fr aiiA
delà Bibl. nat.); ' ^
b) Le mandement Steyert, connu depuis longtemps, daté de 1607;
c) Un prix très élevé, six cents écus d’or, somme très considé-
1. Mandement connu depuis longtemps, ayant fait partie jadis de la collection Steyert, â Lyon, et que M. Jacques Rosenthal, de Munich, a offert libéralement à la Bibliothèque nationale™ 1907! Cf. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 21 juin 1907.
2. Il faut signaler également une quittance très importante que le comte P. Durrieu a publiée depuis dans le Bulletin des Antiquaires de France (1908) et dont l’intérêt ne saurait échapper aux critiques les plus prudents.
3 io
rable en effet, car ce fut à la même époque, le prix payé par Jules II à Felice de Freddi, pour le groupe célèbre du Laocoon qu’on venait de découvrir k Rome1;
it) Enfin une quittance de paiement de 1^97, à Jean Poyet, peintre
de Tours, que Laborde, que Barbet de Jouy, appliquèrent naguère précisément au manuscrit des Heures d’Anne de Bretagne (voir p. 32 o).
En dehors de ces documents objectifs, les déductions, les rapprochements, les considérations artistiques, sont purement hypothétiques. Nous allons en examiner la valeur.
Prenons d'abord un point de fait, très important, puisque c’est, en quelque sorte, l’argument fondamental qui a permis de rapprocher le mandement de 1007, des Heures d'Anne de Bretagne :
le terme de Grans Heures. Ne serions-nous pas, par hasard, autorisés à nous demander si le terme « Petites Heures » et <• Grandes Heures » regardé comme le format du manuscrit, est absolument précis. On voit en effet employer indifféremment, quand on parle du mandement de i497 O de celui de i5o7 les termes : « unes petites Heures », ou
atitj. — La Nativité. Miniature des Heures d’Anne de lirelacjne. (Bibl. nat. ms. fr. 96 7 4-)
des Petites Heures »,
unes grandes
Heures » ou « des Grandes
j. Mèly (F. de), La tête du Laocoon de la collection d'Arenberçj, Paris, Leroux, 1908, in-4' (Extrait des Monuments Piot).
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Heures ». Il apparaît donc, chez les critiques les plus éminents, un certain flottement, dont la trace se retrouve même dans le Bulletin du Comité d'archéologie, où on lit tantôt « petites Heures », tantôt « Petites Heures ». Est-ce dès lors litre de livre ou simple référence bibliographique? Actuellement, il est certain que la question est tranchée; mais au xvC siècle, date des mandements originaux, en était-il de même? Car en liturgie — et on ne saurait nier quelle avait quelque importance à cette date — , « Petites Heures »,
“ Grandes Heures » , indiquent non point un volume de grand ou de petit format, mais des prières très différentes. Les « Petites Heures » peuvent très bien être écrites dans un in-folio maximo, de lutrin, et les « Grandes Heures » dans un in-18 de poche. Ne voyons-nous pas, par exemple, dans le Catalogue de la bibliothèque du duc de Sussex, Pettitgrew, en 1827 (t. I, p. clxxxix) classer dans les in-4°, un volume de Petdes Heures [Littlc Hours ] : H or se healse Morue Virginis cuni aliis ofjiciis.
Or, les Heures d’Anne de Bretagne, malgré leur format, sont un volume de Petites Heures, parce que c’est un Office de la Vierge, qui ne tait pas partie des Grandes Heures canoniales, comme nous l’apprend Barthélémy de Saint-Fauste (De oralione contra Navarrum, lib. II) et surtout comme le décident les Constitutions de Pie V (i5G5). qui l’appelle Offtcium parmrn B. M. Virginis. Les Grandes Heures sont YOfficium, comprenant les Sept Heures ; Petites Heures de Notre Dame traduisent au contraire textuellement, YOfficium parvum B. M. Virginis de Pie \ , qui est un litre de prières, et non pas une référence bibliographique. Lt ce sont aussi des Petites Heures, le délicieux petit manuscrit Belin qui semble bien également avoir été exécuté pour la reine Anne, dont nous reproduisons la première page, encadrée de lettres où nous retrouvons le nom d’Anne (pl. XX, fig. 4). Il y a
Cliché Mcly.
Fig. 367. — Sainte Madeleine.
Miniature des Heures d'Anne de Bretagne.
(Bibl.nat., ms. fr. 9474-)
donc là une incertitude évidente, qui n’autorise pas l’affirmation catégorique des bibliographes du xxe siècle.
Mais, ajoute-t-on, le manuscrit des Heures d’Anne de Bretagne est „ unique ». On l'a dit, onia imprimé, dès qu’on a cru pouvoir l’attribuer à Bourdichon. Mais tout n’est-il pas surprise dans l'histoire
de l’art ? Car voici ce qu'on trouve en feuilletant les Comptes royaux aux Archives Nationales :
« A Jelian Bourdichon paintre et varlet de chambre ordinaire du roy, la somme de six cens escus d'or soleil, auquel le dit sire en a fait don par ses lettres patentes signées de sa main et de maistre Florimond Robertet, secrétaire de ses finances, données à Amboise, le II' jour de mars t an mil V' et xbij, deument vérifiées par messires les générant* des finances les dits jour et an, pour le récompenser de plusieurs sumptueulx et riches ouvraiges de paincture en façon distoires et autres choses qu’il a fêtes et données auparavant son advènement à la Couronne et depuis, et mesmement pour le récompenser de partie de ses peines et fraiz qu’il a faits et soutiers, tant pour l’escripture d’unes grandes heures en parchemin dont il a fait don et. présent audit sire et lesquelles il a enrichies et hystoriées de plusieurs riches et sumptueux hvstoires tous différants et approchant du vif, vignettées et arboriées en chacune page et de chacun feuillet de très riches fleurs, arbres et vignettes aussi toutes différantes et approchant du vif et pour lesquelles ystorier et enrichir il a vacqué espace de plus de quatre ans entiers, et ce en attendant que le dit sire luy ait fait don et récompense suffisante et que approche du mérite desdites heures. Et oultre tous autres dons, gaiges, pensions et bienlaiz qu il a eues par cy-devant et a encore de présent dudit sire, ainsi que lesdites lettres patentes et expédition d’icelles cy rendues plusa plain le contiennentpar vertu desquelles ce présent receveur général a paié comptant audit Jehan Bourdichon ladite somme de VI' es. soleil comme par sa quittance faicte et passée par devant M' Jehan Bordel, notaire et sécretaire du roy, le x' jour de mars l’an mil vc dix-sept cy rendue. Appert pour cecy. VIe es. soleil. Valè »
Fig. a 68. — Saint Cosme et saint Damien. Miniaturo des Heures d'Anne de Bretagne. (Bibl. nat., ms. fr. 9^74 •)
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[En marge] : « Visa , mandalo, transs. pro M. IIe l. et quo ad presentem capientem Jaciendo apparere de contenta in mandalo fiel jus et ei significelar 1 » .
Ainsi donc voilà un nouveau manuscrit de Grandes Heures, identique comme enluminures aux Heures d’Anne de Bretagne, minutieusement décrit, payé en i5i8 (n. s.) à Jean Bourdichon par François I", également six cents écus d'or. Le manuscrit de la Bibliothèque nationale cesse donc d 'être « unique « .
Mais existe-t-il, affirme-t-on, un autre manuscrit aussi remarquable ?
Assurément les Heures d’Anne de Bretagne sont précieuses. Est-ce bien là cependant, un manuscrit « incomparable » ? N’y a-t-il pas en France, en Angleterre, en Italie, en Autriche, cinquante manuscrits d’une valeur d’art égale, dont on semble ainsi ne pas se souvenir ?
Lorsqu’on examine les miniatures des Heures d’Anne de Bretagne, l’esprit le moins averti ne peut manquer d’y reconnaître immédiatement plusieurs mains. Par exemple, la première miniature, la Vierge de Pitié (pl. XX, fig. i), est absolument archaïque.
Ou donc sont « les plis très souples des vêtements, les bouches charnues, les cheveux courts » qui caractérisent, dit-on. la main de Bourdichon? Quel rapprochement peut-on l’aire entre cette peinture, certes honorable, et le Saint- Christophe (fig. 273), la Madeleine (fig. 267), mais surtout les Saints Cosnie et Damien (fig. 268), une des pages les plus intéressantes du moyen âge, traités certes aussi finement que les mêmes saints de 1 admirable dessin au crayon d'argent du Musée de Cologne signé, d’une écriture ancienne M" ROGIER, étude probable du célèbre Retable dit des Médicis (fig. 269) que M. Wauters affirme être simplement le Retable des Gheylensone {Ballet, de l’art, janvier
1. Archives nationales, Registre des Comptes, KK. 289, f° 38g r°.
De Mély.
Fig. 269. — Les Médicis sous les traits de saint Cosmc et de saint Damien.
Dessin du xve s., signé