‹ Les primitifs et leurs signaturesChapitre 84 sur 149 · Sylvestre, Marques typographiques · texte numérisé non relu

Sylvestre, Marques typographiques

LES MAITRES MINIATURISTES (i3gi-XVI" SIÈCLE)

signé en grec. Or, non seulement nous connaissons un tableau de Jean van Eyck où nous lisons une inscription en quatre langues —

grec, latin, allemand, français, sans parler des caractères hébreux parfaitement lisibles sur les bordures des vêtements (p. 89 et 3oi), — mais de i487, nous pouvons citer un manuscrit du plus haut intérêt signé en grec : « IL <I>. 1487 » , qui appartint au célèbre sculpteur Michel Colombe, ainsi que le précisent les inscriptions suivantes, publiées naguère par M. Ch. de Grandmaison 1 :

Cliché Mély.

Fig. 271. — Détail de la première miniature des Heures d'Anne de Bretagne (pl. XX, fig. 1). Le monogramme J I , près de la tète du clou.

(Bibl. nat., ms. fr. 9474-)

« Ces présentes eures furent faictes à la rekeste de Mikael Kolombe, par un nommé Pierre Fabri, pour le temps résident à Bourges » .

« Petrus Fabri me scripsit in Honore [?] Michael i Colombe,

Regni Francie supremi sculptoris, et Si sors evanescere sinat, Johanne

Colombe sorori . dignetur.

fl. <I). 1487 ...

L'objection tombe donc, puisque voilà deux exemples d’artistes du même temps qui ont signé en grec.

Lorsque nous arrivons à la Présentation au Temple (pl. XX, fig. 2), une lecture se montre beaucoup plus claire ; tellement nette d’ailleurs, que dans l’ancienne reproduction chromolithographique de Curmer, 1 ouvrier, sans hésitation, a recopié le nom inscrit sur le galon du bas du vêtement du grand-prêtre : DEMERSAV. Est-ce là un nom

1. Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, 1887, p. 75. — Bulletin de l'Art ancien et moderne, 1902, p. 254- — Société archéologique de Touraine, 1911, p. 23i.

Cliché Mcljr.

Fie. 272. — Detail de la miniature delà Présentation au Temple ( pl. XX. Hg. 3). La signature de DEM ERS AV sur le galon de la chape du Grand-Prôtre.

(Bibl. nat., ms. fr. 9474-)

d’artiste P En tout cas, personne ne l’a jamais signalé, même pour

en montrer l’inutilité (fig- 272).

Nous arrivons maintenant à une constatation beaucoup plus importante. Dans le o-alon du vêtement de l'Ange de Saint Christophe (miniature 25, lig. 27.3-274), on lit très clairement i5oi. La photographie qui accompagne ces lignes, alors que sur les reproductions antérieures on ne voit rien, montre la chose avec évidence. Le cliché était fort diflicile à prendre, et M. Couderc, devant qui je l'ai fait, pourrait dire l'invraisemblable angle d’inclinaison qu’il ma fallu donner à mon appareil, les écrans multiples dont j’ai dû me servir, pour obtenir par lumière frisante, ces chiffres qui sont en or bruni sur or mat.

Mais là, j’ai immédiatement entendu une objection. Ce 5 n’est pas du commencement du xvie siècle ; donc ce sont quatre chitfres peut-être, mais sans importance. Enfin, dans d’autres miniatures du même manuscrit, m’affirme- t-on, on pourrait aussi bien lire 1 4 1 2 et i4i6.

Que ce 5 ne soit pas paléographique d’après les Manuels de diplomatique, c'est possible; mais si ce n’est celui des archivistes-paléographes, c'est celui des artistes de celte époque. Prenons l’œuvre d’Albert Durer, nous y lirons i5oo, i5o3, i5o4, i5o5, avec ce 5 ; regardons les gravures de Cranach ; dans i5o6, i5oq, le chiffre est identique; enfin, chose bien curieuse, comparons-le avec la date d'un tableau du Louvre qui porte sur le cartouche destiné au public « i53o ? » et nous constaterons immédiatement que la méconnaissance des signatures des Primitifs n’a

Cliché Mély.

Fig. 373. — Saint Christophe. Miniature des Heures d'Anne de Bretagne, datée de i5oi .

(Bibl. nat., ms. r. 9474-)

LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVI- SIÈCLE) 3ig

pas permis cl en donner la date exacte, i5o3, inscrite cependant sur

une pierre, à la suile des deux lettres A. S. — Andrea Solario

avec ce même 5. Quant aux dates de i/jia et 1 4 r <5 , si le comte P. Durrieu en a parlé, il n'a jamais indiqué clans cpielles miniatures on pouvait les voir.

Et vraiment, je me demande pourquoi cette date de 1 5oi a semblé si anormale, si invraisemblable, si inacceptable, pour un manuscrit qui nécessita, on le sait, de longues années pour être mené à bonne fin, quatre ans peut-être (voir p. 3ia), et qu’on dit avoir été payé en 1507 ; ce qui fixerait alors son exécution aux environs de ioo3. Seulement deux années d’écart !

Les Heures d’Anne de Bretagne peuvent-elles ainsi maintenant, sans hésitation, être regardées dans leur totalité comme « l'œuvre indiscutable de Bourdichon »?

J’avoue mon cloute; et je repense à l’aimable scepticisme de mon savant confrère Henry Martin, qui sans paraître y toucher, écrivit un jour1 : « Attribuée naguère pendant nombre d’années au peintre Jean Poyet, celte œuvre remarquable a été, grâce à la découverte d’un fragment de comptes de la reine Anne, définitivement restituée à son véritable auteur Jean Bourdichon; il y a lieu d’espérer cju’une nouvelle trouvaille ne viendra pas déposséder le grand artiste de la glorieuse auréole qui entoure aujourd’hui son nom. »

Dans ces lignes, que tous les esprits scientifiques se plairont à méditer, la véritable trouvaille, pleine de souriante malice, 11’est-elle pas « le grand artiste définitif, qui pourrait bien en être un jour dépossédé » ?

Le nom de Jean Poyet, si illustre dans son temps que Francesco Florio, clans sa Description de la Touraine, le citait comme plus célèbre que Fouquet lui-même, et que, le jurisconsulte tourangeau Jean

Cliché Méljr.

Fie. i~t\. — Détail do la miniature précédente. La datede i5oi sur le galon du vêtement de l'ange de gauche.

Page 1