Les Miniaturistes, Paris, 1906, p
32o les primitifs et leurs signatures
Brèche en 1 556 faisail ainsi son éloge : « Johannes Poyeius Foucquetiis [Jean. Louis et François] longe sublimior optices et picturœ scieniia », doit être suivant Ch. de Grandmaison 1 identifié avec un Jehan Pohier, peintre, qui en i/|65 paraît dans les Comptes municipaux de Tours.
Il nous a fallu revenir à son nom parce qu'il est indispensable de rappeler comment Lahorde, comment Barbet de Jouy, en étaient arrivés à lui attribuer les Heures d'Anne de Bretagne. Ils leur appliquaient deux passages d'un Compte de l’Argenterie de la reine Anne, constatant :
i°) « Le 3 septembre 1497, le payement d'une somme de i4 L t. à Jean Biveron, escripvain, demourant à Tours, pour avoir escript unes petites heures que la dite dame a faict faire à l’usaige de Bomme et pour avoir fourny le vélin » .
2°) « Le 29 août 1497, le payement d'une somme de sept vingt treize livres trois sols tournoys à Jehan Poyet, enlumineur et historieur. demourant au dict Tours, pour avoir faict es dites heures, vingt-trois histoires riches, deux cent soixante et unze vignettes et quinze cens versées ».
M. Barbet de Jouy, qui distinguait deux parties dans ce livre comptait dans la première, du P 2 au 1“ i54, a4 grandes miniatures, 271 vignettes et 1 5oo versets. Il en concluait que le compte cité par Laborde, s’appliquait incontestablement à la première partie des Heures d’Anne de Bretagne, ainsi achevée en 1 497 De Plus’ *’ croyalt que la deuxième partie avait été exécutée par les mêmes artistes (car, comme Leroux de Lincy, il trouve là une collaboration manifeste), mais n’a pas été terminée avant le mariage d'Anne de Bretagne avec Louis XII : après i499> par conséquent.
Comme, dans la deuxième partie, il remarque l'absence d’une miniature, il juge qu'elle a été déplacée et reportée à la première partie — probablement le portrait de la reine, — par suite, actuelle-
i. Documents sur les arts en Touraine, pp. 9, 39, 43.
LES MAITRES MINIATURISTES (i39i-XVP SIÈCLE) 3ai
ment, la première partie compterait une miniature en trop ; dès lors, la première partie concorderait exactement avec le compte : vingttrois histoires riches, — ce qui n’indique vraiment pas un volume de petit format, quoique de Petites Heures, 271 vignettes, 1 5oo versets. O11 ne peut demander une identification plus absolue.
Cependant les choses ne sont pas lout à fait aussi justes. Barbet de Jouy fait erreur quand il dit que la première partie comprend 23 miniatures jusqu’au fi' 1 54 : il y en a seulement 18. Mais que s’estil passé dans la suite des âges ?
Si nous repensons alors à l’ordonnance qui enjoint aux miniaturistes de marquer leurs œuvres, à la première miniature de la première partie nous trouvons ce fil grec (J. P.) (fig. 271); n’est-ee pas un signe bien proche parent des initiales de Jean Poyet P Puis, par une coïncidence vraiment extraordinaire, la miniature que Barbet de Jouy donne justement comme la première de la seconde partie — après i499 — porte la date de i5oi (fig. 274). Tout cela est-il vraiment simple effet du hasard ?
Dernièrement, M. J. -A. Herbert. 1 érudit conservateur des manuscrits du Britisb Muséum, auquel je demandais des photographies des Heures du Britisb Muséum (pl. XXVI), en même temps que je lui faisais part de mes hésitations au sujet de Bourdichon, m’écrivait : « A-t-011 jamais examiné si les Heures d'Anne de Bretagne sont des « Petites Heures ci l’usage de Rome » I* La question serait ainsi immédiatement tranchée ; car à la fin du xve siècle « l’usage de Borne » est fort rare et suffit presque à lui seul à identifier un manuscrit. Si les Heures d’Anne de Bretagne sont à l’usage de Paris, ou de Tours, inutile de continuer la discussion. »
Et très aimablement, il m’envoyait les éléments liturgiques nécessaires pour mettre la chose au point.
1. Hymne des matines: Rome, Salisbury, « Quem terra, ponlus, æthera, » ; Paris,
« 0 quam glorifica ».
2. Matines, ant. après les Psaumes : Rome, « Sicut myrrha. » ; Salisbury, « Bene-
dicla ta. » ; Paris, « Exaltala es ».
De Mély.
3. Laudes, ant. : Rome, « Assumpta est » ; Salisbury, « O admirabile »; Paris.
« Benedicta ta » .
t\. Laudes, capit. : Rome, « Videront eami> ; Salisbury, « Maria I irgo semper » : Paris, « Te laudant angeli » et « Virgo Dei genitrix ».
Or. I ou t à l'heure (p. 3n) nous avons déjà constaté que les Heures d’Anne de Bretagne étaient des Petites Heures. Feuilletons maintenant les prières.
L’hymne des matines du f“ 58 est : « Quem terra, ponthus, ethera cotant » ; l'antienne après les Psaumes du P 6o est : « Sicut mirra » ; l’antienne des Laudes, de la page 76, est : « Assumpta est » ; enfin le capitule des Laudes de la page 88 est : « Videront eam ».
Cette première partie est donc à l’usage de Rome. Les Heures exécutées avant i499 par Jean Poyet pour la reine Anne de Bretagne étant des Petites Heures à l’usage de Rome, l'identification
devient bien tentante.
Voilà donc ce qui résulte de cet examen :
Pour l’attribution du volume à Jean Bourdichon :
a) Un livre de Grandes Heures.
b) Un mandement daté de 1507.
Aucun lien solide ne les associe; le nom de DEMERSAU (fig. 272) n’est pas pour fortifier 1 hypothèse.
Pour la restitution de la première partie du manuscrit, comprenant dix-huit miniatures, à Jehan Poyet :
a) Un livre de Petites Heures, à l’usage de Rome.
b) Un mandement de 1 ^97 - pour un livre de Petites Heures à l’usage de Rome.
c) Une concordance très proche du nombre des miniatures.
d) Le monogramme R (I. P.) (fig- 271) de la première miniature.
e) Au milieu du volume la date de 1001 (fig. 274), annoncée en quelque sorte par Barbet de Jouy.
J’ai exposé cette thèse, à l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres le 21 juin 1909. Elle était tellement contraire aux opinions du moment, mais au fond si solidement étayée, que Léopold Delisle
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crut devoir lui consacrer une longue réponse qui devait paraître dans la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, mais qui fut arrêtée au moment du tirage, et n’existe actuellement qu’en brochure à part, dont de très rares exemplaires furent distribués1.
Pour discuter les arguments apportés par L. Delisle, il est donc indispensable de reproduire les principaux passages du travail qui est fort peu connu.
L. Delisle parle d'abord de deux mandats de payement, qui s’appliquent à des manuscrits identiques : celui de i5o8, qu'il publia naguère, et celui du 2 mars 1 5 1 8 , que j’ai découvert aux Archives nationales. 11 reconnaît que je suis le premier à en avoir fait usage ; il le réédite ; puis il continue en renvoyant à mon travail.
<( Pour M. de Mély, les critiques qui s’étaient occupés avant lui des Heures d'Anne de Bretagne 11’avaient développé que des considérations absolument « hypothétiques » (p. 125) ; ils n’avaient point eu souci d’appliquer aux miniatures de Bourdichon, qu’ils croyaient si bien connaître, la méthode essentiellement objective, dont M. Berthelot lui avait montré, à lui, M. de Mély, l’unique sécurité (p. i5o). Ils avaient imprudemment qualifié les miniatures d’œuvres uniques, inappréciables (p. i5i). Ils avaient ignoré qu’il y avait eu deux exemplaires des Grandes Heures d’Anne de Bretagne (p. 1 55). Entre la date de 1 5o 1 , qu’il avait vue sur une miniature des Heures et la date de i5o7 (v- s ) du premier mandat, s’élait-il écoulé un temps convenable pour exécuter la décoration des Grandes Heures (p. 1 6 /| ) P
« Dans tous ces reproches, rien de sérieux. Nos meilleurs auteurs se sont-ils astreints à n’employer que dans un sens strict et absolu les épithètes unique et inappréciable ? La date de i5oi, qu’on a cru voir sur une miniature, autorise-t-elle à supposer que cette miniature, fût-elle datée de i5oi, a été exécutée au moment même où l’artiste commençait à enluminer les Grandes Heures ? Qui d’ailleurs peut évaluer quel temps, à l’époque de Louis XII, était nécessaire pour mener a bonne fin la décoration d’un livre tel que le ms. lat. 9474, décoration à laquelle plusieurs artistes ont pu collaborer ? Comment M. de Mély a-t-il pu croire qu’il ne s’écartait pas de la « méthode essentiellement objective », quand après avoir reconnu, sur la foi de chacun des deux mandats de i5o7 et de 1517, qu’il s agissait dans chaque mandat d’un exemplaire des Heures d’Anne de Bretagne et que, dans les deux cas, l’enluminure étaitdéclarée identique, comment a-t-il pu oublier que les deux mandats s’accor-
1. Elle porle à la fin (p. S) cette mention: (Extrait de la Bibliothèque de l'Ecole des Charles, t. LXXI, 1910). Mais on ne la trouve pas dans le volume.
daient à nommer Jean Bourdichon comme l’auteur de l’enluminure? Cet accord n’a d’ailleurs rien d’étonnant. On va voir, en effet, que les deux mandats se rapportent à un seul et même exemplaire, celui qui jusqu’à la Révolution resta dans la Maison royale et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale.
g Voici, selon moi, ce qui est arrivé. Au commencement du xvT siècle, peut-être vers l’année 1 5oi , la reine Anne de Bretagne chargea Jean Bourdichon de lui décorer un grand livre d’Heures, en lui recommandant de ne rien épargner pour en faire un chef-d’œuvre digne d’une reine qui avait le goût des arts. Bourdichon, fier de la commande, conçut le projet d’un livre absolument nouveau. Outre les tableaux de piété, on devait, sur toutes les pages du texte, réserver en blanc de larges marges destinées à recevoir un décor emprunté à la flore des jardins et des champs, aux scènes de la vie rurale, aux insectes cjui vivent sur les pelouses et les arbustes, à coté des plantes ménagères, des Heurs ou des fruits, le tout disposé de façon à fournir une sorte d’herbier, muni d’inscriptions faisant connaître le nom des plantes, en latin et en français. Le travail dut être achevé vers iôoy ou i5o8, et la reine fit alors préparer un mandat montant à la somme de Goo écus d’or pour payer le salaire du grand artiste qui avait dirigé et en grande partie exécuté un travail aussi délicat, aussi minutieux, aussi compliqué.
« Le mandat de la reine ne fut pas vérifié par les généraux des finances, et la somme due à Jean Bourdichon resta en souffrance une dizaine d’années. Ce fut seulement le i5 mars 1 5 1 8 (n. s.) (pie François Ier fit réordonnancer la somme due à Bourdichon pour travaux exécutés avant son avènement à la couronne. Ainsi porte le mandat signé par le roi, contresigné par Florimond Robertet, secrétaire des finances, et qui, vérifié par les généraux des finances, finit par aboutir au paiement de Jean Bourdichon, comme l’atteste le compte de Jean Sapin, receveur général de Languedoc et de Guyenne, cité tout au long un peu plus haut.
g Ainsi s’explique la double expédition d’un mandat d’une même somme, pour un même travail (exécution d’un livre d’IIeures de grand luxe, au profit du même artiste, Jean Bourdichon). Comment M. deMély n a-t-il pas été frappé de cette coïncidence d’écritures administratives ? Ce qui est le plus étrange, c est (pi il admet que chaque mandat concerne le même artiste et le même travail.
g De l’ensemble des faits, il ne tire qu’une conséquence, c’est qu’il a existé un double exemplaire du même livre. Je copie textuellement les termes de sa conclusion :
g Ainsi voilà, dans l’attente d’autres, un nouveau manuscrit de Grandes Heures, g identique comme enluminure aux Heures d’Anne de Bretagne, minutieusement g décrit dans un mandat de six cents écus d’or, payé en 1617 à Jean Bourdichon, sur g l’ordre de François 1er. Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale cesse d’être g unique ».
« Pourquoi 11’a-t-il pas complété sa conclusion par ces mots : g Reste à trouver
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« I exemplaire des Heures d'Anne de Bretagne, double du manuscrit de la Bibliothèque « Nationale ? »
« Quand M. de Mély apprendra que ce double existe en Angleterre dans la collection du Major llolford, que la description en a été donnée par M. Cokerell. qu il a été vu par tous les visiteurs de I Exposition do Burlington et que lui-même peut aller a la Bibliothèque nationale en examiner la reproduction de deux pages, peut-etre s écnera-t-il : Je l avais bien dit : il existe un double des Grandes Heures d'Anne de Bretagne !
« Moi aussi, comme M. de Mély, mais pour d'autres motifs, j’admets donc qu'il a été lait au moins deux exemplaires des mêmes Grandes Heures, le premier qui fut destine à la reine Anne de Bretagne, le second qui, sorti de France au xvT siècle, devint la propriété du cardinal Cristoph von Madruzzi, et dont une notable portion appartient au major G. L. Idolford. »
On ne saurail nier que M. L. Delisle admelte ici la date de i5ot inscrite dans le ms. même des Heures d’Anne de Bretagne, alors que celle de 1007 ne semblait pas jusqu’alors discutable. Comment en effet la récuser P
S il ne parle ni des « Petites Heures », ni de l’usage de Rome, ni de il, ni de Demersau, c est assurément qu'il n'a rien à leur objecter, car tous mes arguments sont passés au crible du plus minutieux examen. Mais, je m’étonne de trouver imprimé là : « qu'il est étrange de voir M. de Mély admettre que chaque mandat concerne le même artiste et le même travail », quand au contraire mon étude n’avait eu qu un but, prouver qu il existait nécessairement deux exemplaires d 'Heures identiques, payées à Bourdichon, et que les lignes qui me sont empruntées disent textuellement : « Le manuscrit de la Bibliothèque nationale cesse ainsi d'être unique ». Et ce mot unique, quoi qu on dise, quoi qu’on argumente, quoi qu’on cherche à en étendre le sens, lorsqu'un bibliographe comme L. Delisle écrit d’un manuscrit qu il est unique, cela signifie clairement qu il n’y a qu’un manuscrit comme celui-là. Quand un joaillier dit que le Koh i nor est unique, il affirme qu il n’y a qu’un diamant comme celui-là.
Mais j’avoue 11e pas comprendre comment L, Delisle en arrive à l’identification des deux mandats de 1007 et de 1617.
II écrit : « On va voir que les deux mandats se rapportent à un seul et même exemplaire ». On attend alors une preuve indiscutable. « Voilà, dit-il, selon moi, ce qui est arrivé : Anne de Bretagne a commandé un livre à Bourdichon, lui recommandant de ne rien épargner ; le travail dut être achevé vers i5o8 ; la reine fit préparer un mandat ; il ne fut pas vérifié par les généraux des finances ; la somme due à Bourdichon resta en souffrance ; François I" fl réordonnancer la somme due à Bourdichon pour travaux exécutés avant son avènement. »
Plus que jamais nous sommes en pleine hypothèse. Est-il une seule des affirmations soulignées qu'il soit possible d’étayer d’un document ?
Comment savoir si Anne de Bretagne recommanda à Bourdichon de ne rien épargner I* Où lit-on que Bourdichon, fier de la commande, conçut le projet d’un livre d’un genre absolument nouveau P Nous ignorons absolument si Bourdichon fut fier de la commande ; mais nous pouvons affirmer que loin dêtre nouveau, le genre était depuis longtemps connu dans les Flandres. On en peut citer entre tant d’autres, l’admirable livre d 'Heures de Philippe de Clèves, signé de Jérôme Bosch, au milieu du xv* siècle, appartenant au duc d'Arenberg, que nous avons étudié plus haut (p. 257).
Assurément le prix de 600 écus d'or indique un livre superbe, mais « unique », cest autre chose. Vraiment a-t-on donc oublie d’autres Comptes ? Leroux de Lincy, dans Paris et ses historiens (p. 463), ne nous apprend-il pas que Philippe le Hardi paya à Jacques Raponde, « six cents écus d'or, une bible escripte en françoys de lettres de forme, très bien historiée dedans et dehors » ; qu'il fit verser au même « 5oo écus d’or pour une Légende dorée » . Et nous sommes là plus d'un siècle en avance, alors que le pouvoir de l’argent était encore beaucoup plus considérable.
La coïncidence des écritures administratives aurait dû. dit-il, me frapper. Mais justement « une écriture administrative » ne doit nullement nous arrêter. Dans deux cents ans, pourra-t-on affirmer qu’il
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s agit forcément, clans un acte de nos jours, d'une même pièce de terre, parce que 1 écriture administrative de l'enregistrement parlera d’un prix identique, d’une même contenance, dans le même pays? Et nos successeurs ne seront-ils pas tenus à beaucoup plus de prudence encore, si l'acquéreur n’est pas le même ? Ce qui est ici le cas. Rien au contraire ici ne coïncide: dans le mandat de 1607, donné par M. Rosenthal à la Bibliothèque nationale, qu'on veut appliquer aux Heures d'Anne de Bretagne, quatre lignes brèves, sans aucune description; dans le mandat de 1 5 18, dix-huit lignes très détaillées. Mais ce qu'il est indispensable de mettre surtout bien en évidence, ce sont les deux mots si importants que L. Delisle oublie d’imprimer. Il ne parle en effet que des travaux exécutés avant l'avènement de François F'; c’est sur ce mot qu’il s’appuie; il ne parle pas de ce qui suit: « et depuis et mesmement pour le récompenser « de parties de ses peines et frais qu'il a faits et soufferts, tant pour « l'escriplure d'une grandes Heures en parchemin, dont il a fait don " et présent au dit sire, et... pour lesquelles hystorier et enrichir, « il a vacqué espace de plus de quatre ans entiers. » Ce depuis est pourtant capital. Avant l'avènement du Roi, Bourdichon a fait de somptueux ouvrages, dit le mandat ; Delisle ne s’attache qu'à ceux-là. Depuis, par exemple, il a lait les Grandes Heures, auxquelles il a travaillé plus de quatre ans entiers. 11 n’y a pas d’ambiguïté ; tous les termes sont pesés ; pourquoi passer ces deux mots sous silence ? En i5i8, Bourdichon avait travaillé plus de quatre ans à ces Heures : elles avaient donc été commencées vers 1 5 1 3 ; ce n’étaient donc par conséquent pas celles qui, terminées vers iboq , avaient été remises vers i5o8, à Anne de Bretagne. Car si l’artiste a pu en faire don au Roi, c’est donc qu'il les aurait conservées ; alors, Anne de Bretagne ne les avait pas reçues. Pourquoi est-il déclaré alors dans le mandement de 1507, d'Anne de Bretagne, que ces Heures étaient « pour nostre usaige et service ». Le mandat de 1607 est catégorique, en effet.
Et puis Bourdichon aurait-il vraiment fait don et présent à François I°r, d’un manuscrit qui portait en tête et à la lin. les por-
traits, armes, chiffres de Louis XII et d'Anne de Bretagne, quand il lui eût suffi de changer trois feuillets pour en faire pour le Boi. un volume absolument nouveau et personnel ?
Le mandat répond enfin à une question que se pose L. Delisle :
« Qui d’ailleurs peut évaluer, se demande-t-il, quel temps a 1 époque
de Louis XII était nécessaire pour mener à bonne fin un manuscrit comme le livre d Heures d'Anne, de Bretagne ? » Le document nous le dit : « plus de quatre ans entiers ».
Mais L. Delisle, oubliant tout à coup qu’il discute pour un exemplaire unique, brusquement el sans transition écrit :
« Moi aussi, comme M. de Mélv.
mais pour d’autres motifs, j admets qu’il a été fait au moins deux exemplaires des mêmes Grandes Heures » .
Et aussitôt il cite les Heures du colonel Holford (fig. 275) qui furent exposées au Burlington
Fig. 3^5. — L‘ Annonciation nui bergers. Miniature des ( .lui) et qU il dit la bonne lor- Heures du Colonel llolford. .
tune de mettre sous les yeux de l'Académie, en attirant l'attention sur les rapports étroits qui les rattachaient aux Heures d Anne de Bretagne.
Ainsi, il trouve là un double des Heures de la Bibliothèque nationale, il le fait connaître, alors que dans les lignes précédentes, il combat mon hypothèse d’un second exemplaire. Le manuscrit fr. 9 47 4 cesse donc d'être « unique » .
Dans cette discussion scientifique il importe de constater une imprécision qui vient singulièrement embrouiller la question.
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Pour les uns, Heures d’Arme de Bretagne signifient toujours et uniquement le ms. lat. 9474 de la Bibliothèque nationale ; pour les autres, c’esl un terme général qu’on applique, suivant les besoins du moment, tantôt à des manuscrits similaires, tantôt au manuscrit seul de la Bibliothèque nationale.
Or, je n ai jamais avancé qu il y eut deux volumes d Heures d’Anne de Bretagne (ms. fr. 9474), mais qu’il y avait au moins un autre manuscrit similaire : L. Delisle discute mais signale immédiatement le manuscrit du colonel Holford. Aujourd hui, on peut ajouter que ce n'est plus un, ni deux, ni quatre, mais déjà sept, très proches parents qui sont venus à la lumière, dont l’avenir nous fera peutêtre connaître les mandements, comme ils vont nous permettre d’ajouter aux noms de Jean Poyet, de Demersau, les noms d’autres artistes inscrits par eux-mêmes sur quelques-uns des volumes de celte série, qui vont porter les noms <Y Heures d’Holford, de la Princesse de Croÿ, de Rothschild, de Cumberland, du British Muséum, Branicki. Et à ces exemplaires on doit ajouter non seulement les Heures qui font l’objel du mandement de i5i8, mais encore un Livre d’Heures, le n“ 95 de la Bibliothèque des Cordeliers de Lyon que nous trouvons ainsi décrit dans un inventaire de 1790 :
« Livre de prières de la reine de France Anne de Bretagne, sur vélin, mjaroquin] bleu, d[oré] s[ur] franches], vignettes, figures in-P*. »
Bien que cette description soit suivie de : « Bibliothèque nationale P il m’a été impossible de le retrouver rue de Richelieu.
Faudrait-il par hasard, bien que la reliure ne soil pas bleue mais plus foncée, appliquer alors cette mention à un délicat livre (Y Heures paraissant de la fin du xv” siècle, mesurant 2i5 millimètres de hauteur sur 142 millimètres de largeur, que je viens d’examiner à Lyon, où l’aimable et savant Dr Birot me l’avait signalé dans la Biblio-
l. Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Lyon. [Départements, l. XXXI, Introduct.
p. XIV. J
thècjue du Chapitre*. C’est à son extrême obligeance que je dois toute une série d'excellentes photographies2, au milieu desquelles je choisis
cette Belhsabèe charmante (fig. 276), parce que suivant M. Em. Mâle (voir p. 307) Bourdichon aurait été le premier ;i la représenter ; elle pose en effet un problème des plus intéressants.
Sur une pierre cubique, qui est au bord de la rivière, à peu près au milieu, on peut voir le monogramme b. Je l ai à mon retour de Lyon signalé aux Antiquaires le i3 février 1 q 1 3 , et c’est en attirant l’attention du comte Durrieu sur cette marque, qu’il a eu la bonne
Fig. 276. — Belhsabèe au bain. Miniature d’un Livre d’Heures de la bibliothèque fortlllie de déCOllVl'ir du chapitre de Lyon, signée b, sur une pierre au bord de l’eau.
(Bibliothèque municipale de Lyon.) Ja même lettre clcUlS
un manuscrit de la Bibliothèque nationale, qu’il a signalé à 1 Aca-
1. Ce volume vient, avec les autres mss. du Chapitre, d’entrer à la Bibliothèque municipale de Lyon (Décembre 1912).
2. Le ms. comprend douze grandes pages enluminées mesurant 2i5 millimètres de hauteur sur i3 de largeur.
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démie le 28 février 1913, en parlant de Bourdichon ou tout au moins de son atelier. Pour moi je me borne à constater la présence de cette lettre dans une miniature qu’on peut sans hésitation tout au moins, regarder comme de l'école de Touraine. Bien qu’on trouve au bas de plusieurs pages un écu d’azur au chevron d’or, accosté de trois croizettes d or, deux en chef, une en pointe, chargé d un chef de gueules, chargé de trois hesants d’or, qui ne saurait par conséquent tenir en rien à Anne de Bretagne, il faut se souvenir qu'il pourrait parfaitement avoir servi à la Beine, lors d’un de ses voyages à Lyon, d’où sa désignation dans la suite, en rappelant les séjours à Lyon de Bourdichon, que nous allons préciser dans un instant.
Mais ce sont encore là pures hypothèses, à mentionner par exemple, comme aussi le rapprochement à faire entre cotte Bethsabèe et celle que m’a signalée M. Seymour de Bicci dans un manuscrit du comte de Loisne, reproduit dans le Catalogue de la Collection Kahn (t. I, n° 72). Mais si cette dernière est comme finesse d’exécution bien supérieure à celle de Lyon, par contre, celle-ci est beaucoup plus savante, beaucoup plus largement traitée, beaucoup mieux composée, me paraissant ainsi réellement un original digne vraiment du pinceau d’un Aman Jean.
O11 a cru un moment devoir parler à propos des Heures d’Anne de Bretagne, des Heures de Blairs (Écosse), aux armes de la reine Anne ; elles sont d'une tout autre époque. Elles furent attribuées a la reine Anne de Bretagne d après une inscription tracée au xvir siècle par le bibliothécaire du comte de Béthune (voir p. 226). C’est simplement une partie d’un manuscrit exécuté pour Louis d Amboise et Marie de Bieux, aujourd’hui en trois fragments : celui-ci, le second qui est à la bibliothèque de Tours (ms. 217) el le troisième à la Bibliothèque nationale (ms. lot. 1170). II n’y a donc pas lieu de s’en préoccuper.
Que deviennent alors, dans cette suite imposante, « les œuvres de jeunesse el de plein de la vie de Bourdichon, dont le talent est identifiable avec tant de précision », nous a-t-on dit?
Je crois qu'il faut répéter aujourd'hui ce qu’un sage imprimait en 1868 : « E11 résumé, nous ne savons pas grand’chose de Bourdichon ». Heureusement l'avenir appartient aux travailleurs.
Mais si le talent de l’artiste tourangeau nous demeure encore bien difficile à distinguer, les documents nous ont conservé quelques renseignements sur ses travaux.
Dans les Archives de l'art français (t. IV, p. i-23), Montaiglon résumait dès 1 85 5 , tout ce qu’on savait à celte date sur Jehan Bourdichon. Depuis, quelques nouveaux détails sont venus s ajouter à sa biographie. Il naît en i4&7 . puisqu'on 1 5 1 3, il a cinquante-six ans; à 21 ans il est au service de Louis XI ; il peint en 1 47® un lal)er‘ nacle pour le Plessis-les-Tours ; en i/(8o il execute le Plan de Caudehec, il peint une statue de saint Martin, un manuscrit appelé le Papaliste ; en 1/(81, il travaille au Plessis-lès-Tours, il peint des miniatures, plusieurs grands tableaux et cinquante grands rouleaux. Vers 1/182, il peint une belle miniature pour le comte Charles d’Angoulesme ; en 1 484 , nomme peintre du Roi, 1! execute pour l’Ordre du Saint-Esprit quarante tableaux, il peint également des sièges. En ijqo, le 7 mars, lors de la première entrée de Charles VIII à Lyon, on trouve Bourdichon associé au peintre Lyonnais Pierre de Paix dit d’Aubenas, dans un document où sont décrits les étendards et les bannières commandés par Charles VIII. A cette même époque il est payé pour des patrons d'habits de guerre, des statues, un triptyque de Y Adoration des Mages accompagné sur les volets de l' Annonciation et de la Nativité, un Saint. Christophe, une Notre-Dame, le modèle des monnaies de Nantes, une l ne de Nantes, une Madeleine, un Saint Michel, les portraits du Roi. de la Reine, de Mademoiselle de Tarante, du Frère Jehan Bourgeois, un tableau représentant la Mort dans un cimetière. En 1 49 1 ’ termine un manuscrit, la \igile des Morts ; en 1492, il exécute des enluminures pour le Roi et la Reine, en i4o4- il peint une image de Notre-Dame. A cette date nous allons le revoir à Lyon où il travaille avec Jehan Prévost pour Charles VIII. qui est venu à Lyon avec toute sa cour au solennel
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tournoi où il annoncera l'expédition d'Italie. Il peint avec Jehan Prévost des fleurs de lis d’or sur les bannières de la « Nef ordonnée pour le port de la personne de Monseigneur d’Orléans, lieutenant général du roy en l’armée qu’il envoyé au recouvrement du royaume de Naples ». Ce Jehan Prévost signait en dessinant sur la lettre J le profil d'une tête d’homme1. Comme Jehan Prévost travaillait avec Perréal, certainement Bourdichon fut mis en rapport à ce moment avec le grand artiste.
Nous les retrouverons d’ailleurs ensemble dans un document de 1509, où les dépenses « de la mulle de Jehan Bourdichon et du cheval de Jehan de Paris, paintre » sônt réglées.
Serait-ce d’un de ces séjours à Lyon que daterait le volume de j irières des Cordeliers de Lyon , dont il a été question un peu plus haut (fig. 276)?
En 1 499 > en décembre, il est payé de ses gages de peintre du Roi. C’est vers cette époque
. . F'g. 277. — Saint François de Paule. Gravure d'après le
probablement que Louis XII or- tableau de Bourdichon, envoyé par Louis XII, au pape 1 1 Léon X, en i5i3.
donna au Grand-Trésorier de
verser à Jean Bourdichon trois cents livres tournois à l’occasion du mariage de la fille de 1 artiste; en i5o8, nous avons le mandat des Grandes Heures et la quittance d’étendards. En iôii il peint les étendards des Cent Suisses. En 1 5 1 3, il exécute deux portraits de saint François de Paule, dont l'un fut envoyé à Léon X par le roi François 1er, lorsqu il poursuivait sa canonisation : c’est celui