‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 100 sur 149 · ETABLE ET SANCTUAIRE · texte numérisé non relu

ETABLE ET SANCTUAIRE

pettes. Tenu à distance, le peuple n'a jamais contemplé ces arcanes et les tient en profonde vénération . Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une sacro-sainte Irinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule et même hypostase, ne distinguant pas et ne roulant pas distinguer. L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela s'appelle D E R. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée : le fidèle les englobe péle-méle sous un seul et même nom, les confond dans le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux. Prétentieux et maladroit, le dogme fait intervenir la logique; il présume systématiser Tintuition mystique et définir Tindéfinissable ; il s'arroge le droit de limiter Téternel, rédige l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations ; elle déborde, et jamais il ne lui a signifié : Jusque-là et pas plus loin ! Que lui importent le pourquoi et le comment?

Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et la nourriture; devant la Grand Fruiterie ils n'oseraient tenir des conversations oiseuses. Au Moyen Age ne jugeait-on pas des différends devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche

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de la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux* dont aucun arrêt n'a été encore enfreint depuis siècles et siècles.

Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais tous « pasteurs » dans le sens littéral. On les a pris dans la caste sacerdotale des Péikis, « fils de dieux », Nazarènes, auxquels il est interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique ; ses dévots ne lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.

Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut rinvestiture qui assure aux sacerdot» un inviolable respect. Des prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans se prosterner ; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à leurs devoirs sans arrière^pensée, un célibat leur est imposé, aussi rigoureux que celui des grands-prèlres aux pagodes indoues; les femmes se tiennent à distance respectueuse : cent pas au moins. A grande laiterie, large zone de tabou.

Néanmoins, quand les travaux du jour sont terminés, quelque distractionestaccordée, la i)orte s'entre-

• DEIFICATION d'uN MORTEL. 26Ô

^^ î lie sur le monde, autrement ces victimes du devoir to rnberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à Pf*oximité, traitent les affaires publiques. Mais les ^^ justes personnages se gardent bien d'intervenir d^xis les discussions. Le Palal, ou « Grand Lai- ^i^r », pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des acolytes; son second, ^^ Kavilaij pâtre ou berger, n'ose lui adresser la PB. rôle, l'assiste avec une réserve extrême. A son ^our, le Kavilal reçoit les respects des Palkarpals ^u trayeurs, des Vorchals ou feutiers^ diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.

Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la divinité, le pauvre diable n'avait peut être pas de quoi manger à sa suffisance. Mais dès qu'il endossa le pallium et but la liqueur sacrée, il monta plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis. Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint, d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste sacré, le tude (i).

(i) Meliosmn simplicifolia. Alias. Millingloma.

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Tout en récitant des manlras ou incantationB, il concasse Técorce, exprime la sève, s'en barbouille le corps, mélange le jus avec un peu d^eau, porte le breuvage à son front et Tavale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec Técorce humide et se baigne en eau vive.. Après s'ôtre pénétré, une semaine durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est pure, et Tambroisie du tude fait couler dans ses veines Vichor ou sang divin. Circonstance à noter : il n'a reçu rinvestiture de qui que ce soit, pas môme d'un prédécesseur ; ce Dieu ne relève de personne, il s'est sacré lui-même.

Les Cotas, pour les quelques bestiaux quUl leur est permis d'élever, se sont mis à l'école des Todas. Leur Grand Laitier doit l'auréole qui entoure sa personne à la ceint\ire ou au diadème qu'il s^est fabriqué en effilochant les guenilles d'un vêtement porté par l'auguste Palal. De plus, il s*est baigné, puis frotté sept fois» avec la sève de sept arbrisseaux différents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes, s'imprégnant de leurs vertus à l'intérieur et à l'extérieur. Mais que nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le maître.

Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer en indolente fainéantise. A lui de presser les mamelles sacrées des vaches nombreuses, à lui de traire le matin, et à la véprée. 11 a pour l'assister les Kavilals» Vorchals et Palkarpals. Traire est son occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que les Todas le prennent pour leur Être Suprôme. Nous disons : suprême. Ils l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant peu pratiques des divinités trans-

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