L IMPECCABLE AUTORITE
avec leur vague idée d'un indéfinissable Être Suprême, trouveront grotesque la prétention de ces méchants roitelets, admireront la niaise absurdité de ces misérables Todas, qui octroient à leur Grand Fromager les attributs de l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insensé à un nwrtel de se croire immortel, de ne pas se reconnaître sujet aux mille et mille accidents de la vie quotidienne, aux innombrables fragilités de l'existence, à tous ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous tenions pour prudents et bien combinés... Tout cela est de conception moderne. Pensaient d'une autre manière les anciens; s'étaient habitués à confondre les idées d'ordre, de moralité, de justice avec celles d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en croire, la Nature aurait débuté par le chaos, tendrait à rentrer dans le désordre initial, n'était qu'une volonté plus forte lait Tordre et le maintient. Les hommes ne demande- Taient qu'à se vautrer dans les excès et à rouler dans le crime, n'étaient les monarques pour réprimer cupidités et violences, pour imposer aux nations le frein des lois. Dans ces conceptions-là, il n'est pas toujours facile de distinguer entre le dieu qui délègue ses pouvoirs à l'homme, et l'homme qui reçoit du dieu ses pouvoirs. Voilà pourquoi la doctrine indoue enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son roi (i). Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait à la sage Pénéloi)e: — « Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs portées, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout
(i)Mahal)harato, II, i2o5, IV, 981.
â73 MONTICOLES DES mLGHERRtS.
cela (i). 1^ — Telle est aussi Topinfon des Chinois, qui tiennent rempèreur pour responsable des sèche-» resses et des inondations, des. vents et des gelées. Mais en y réfléchissant mieux, nos modernes euxmêmes se forgent-ils, sur le principe d*autorité, des idées sensiblement supérieures à celles dés sauvages? Les théoriciens du droit divin n'ont*ils })as émis la formule que leur monarque peut tout, — oui, tout ? Et leurs rivaux, les philosophes du droit constitjLitionnel, n'ont-ils pas émis Taxiome que leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort ? Parlerons-nous du pontife siégeant au Vatican ? N'avons^ nous pas l'avantage de posséder, en tout chef-lieu départemental, des magistrats incapables de condamner un innocent, de prononcer contre la vérité et la justice? L'impeccabilité et Tinfaillibilité dont ils jouissent, ne constituent-elles pas l'essence de la divinité? Après tout, l'infaillibilité en matière de lait et de caillé n'est pas moins rationnelle que l'infaillibilité en matière de dogme ou de' responsabilité morale. Les bévues du fruitier, s'il en commet, ont rnoin^ fâcheuses conséquences. En tout état de cause, les monticoles des Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La définition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicité dont nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur ; — mais non, ils étendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des Couroumbas:
« Quoi ! fit-il avec un haussement d'épaule. Ces Couroumbas auraient une religion ! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils auraient dos dieux ! »
(i)Ot///.v.sre, VIX, luS.