DIEUX MIS EN GAGE
Tout naïfs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une frivole sentimentalité. Ils ont compris la religion et la propriété comme étant inséparables ; celle-ci faisant celle-là ; leur Providence à eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champêtre de Topulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les Gréco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cité antique (i) ; et i4s partageaient cette conviction avec les Aryas, qui disaient crûment : Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas de Dieu. Donc, « hommes, acquérez de la richesse, pour que vous puissiez offrir aux dieux le soma, le beurre clarifié, de la nourriture (2) ». — Tchanda Gosaïn est un Dieu puissant, disent les Paharis du Bengale, et il n'y a que les bien nantis qui puissent s'adresser à lui (3). Les Karènes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs Rogations, — « Sans porc à manger, sans arak à boire, comment prier? » s'écriait un couli chinois (4).
Tout comme les chrétiens du moyen âge engageaient, parfois, leurs sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre dépôt de divinités, contre remise de vaches à clochettes et de bouvillons sacrés. Le voya* geur Marshall, curieux de contempler les trésors de leurs basiliques^ corrompit un Dieu qui avait pris ses invalides :
« Il était vieux, ridé, ébouriffé, malpropre ; pour^
(1) Fustel de Coulanj^cs.
(2) Wilson, Vishnu Purana.
(3) Dalton.
(4) Braii de Sainl-Paul Lias.
374 MONTICULES DES NILGHERRIS.
tant le regard austère et sombre, le toijrcil rigide, le masque immobile et solennel, marquaii^nt un reflet de divinité longtemps exercée. Je finvitai à diner ; sous rinfluence du pain et du sucre, délicatesses auxquelles il n*était pas habitué, sa oontenance devint moins sévère, il daigna être affable. Au dessert la conversation s'engagea :
— € Est-il vrai que les Todas adorent le l^oleil ?
— «Tschak ! Ces pauvres gens Tadorènt ^n effet. Mais pas tous. Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je pas dieu moi* même? »
Et pour un léger pourboire, Tex-cousin de Tçuguste Titan se glissa subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa présence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles, jarres, écuelles et cuillîers. 11 n'y avait que cela. L'indiscret fut désappointé. Mais on l'eût fait entrer au Capitole de Rome, on eût dévoilé devant lui le palladium de l'acropole d'Athènes ou de Mycènes, on l'eût introduit dans les obscurs sanctuaires de Thèbes et d'Argos qu'il n'eût pas vu davantage. Quoi qu'il on soit, ce Palal qui trichait avec ses divins mystères, ce Palal croyait en lui-même, avait foi en sa propre divinité. — Et pourquoi non? Les august<»s qualités que chacun lui reconnaissait, pourquoi les aurait-il déniées?
Certes, avec ces quelques bribes de renseignements il serait facile aux hommes du métier de construire une théologie, ot de développer une doctrine bien coordonnée. — Mais en auraient-ils le droit? Et les Todas comprendraient-ils grand'chose à la dogmaliquo mise sous leur nom? Los Primitifs ont (|iielqu(»s 'dées rndinioutain^s, de vagues aperceptious morales, roligiousos et philosophiques, les-