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LE DIEU ABDIQUE

baisse pas que d'être pénible à la longue. Prise au sérieux par tous, sa divinité le met en dehors de ^humanité. On «n'ose le regarder, on craint de le ''©nconlrer. Débouté des joies de la famille, forclos ^^s relations avec les humains, on l'enferme dans ^^ majesté comme dans une cage.

Quoi d'étonnant à ce qu'il se fatigue d'une su- *^ limité trop rigide, et que monté si haut il aspire à ^«sgendre ? Il pourra prendre sa retraite si quelqu'un ^^ut occuper sa place; or, cette vie pénible et ab- ^Crbante dans son ennuyeuse uniformité n'est pas ^^ite pour les ambitions vulgaires. Le dieu qui abdique, résignant sans trop de regret Tempire de l^étable et son infinie responsabilité, dépose le Manteau de son office, égide de sombre aspect Comme celle de Jupiter. Il s'étire, se secoue les tuembres et quitte le Saint des Saints, nu comme il était entré, car le Toda, en son innocente simplicité, ne comprend pas que celui auquel les intérêts de la communauté sont confiés, ait le temps de soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence réalise de petits bénéfices.

Des Palais, démissionnaires et rentrés dans la condition de simples mortels, sont tombés dans la nostalgie de la divinité perdue, ont voulu remonter dans l'empyrée; à la première vacance, ils ont res-^ saisi leur fonction. Mais il leur fallut repasser par les ennuis et toutes les fatigues de l'investiture.

-^tiu^ —

Passons aux Badagas.

Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en excepterons pas même les monothéistes, sont greffées sur l'Animisme, ou culte des démons,

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lesquels démons sq confondaient à Toriginc avec lés âmes des morts. Les génies hantent volontiers les pourlieux de leurs anciennes demoures. Dans lent nombre il s*en trouve de bons et de mauvais, ou, pour parler plus exactement, le môme génie, mauvais envers tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu Tattention de lui préparer un domicile, sous forme d'amulettes, portées sur la personne.

Les enfants badagas sont assurés, contre les accidents généralçrfient quelconques, par des talismans pétris avec de la terre et de la cendre prises aux bûchers. Les Todas qui ont passé dans l'autre vie se montrent moins complaisants ; du moins les survivants ferment soigneusement le trou dans lequel ils ont enfoui les propres du défunt, y roulent une pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent, craignant d'être happés s'ils s'attardaient à regarder en arrière; car TEs prit, dans son premier dépit, et tant qu'il ne s'est pas fait à sa nouvelle position, s'abandonne facilement à la propension fâcheuse de tuer les gens, sans motif, malgré lui fort souvent, ou même par affection. Quand éclate une épidémie, c'est le mort en dernier qui court le pays, faisant des siennes.

Les Scythes et les Gaulois adoraient une épée. Les Badagas vénèrent le couteau, depuis longtemps rouillé, avec lequel un de leurs héros s'était ôté la vie. Les suicidés, les assassinés, les femmes mortes en couches, les lilles et garçons emportés avant d'avoir goûté les joies de l'amour, — rappelez-vous la Fiancée de Corinlhe, chantée par Goethe, — ceux qui périssent prématurément, et en général les trépassés par mort violente, ont la réputation d'étn»

l'RÊTRES DU DÉMON. 279

inquiets et chagrins, rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance. L'esprit du suicidé hante la lame sanglante, y fait élection de domicile. Elle sera portée en triomphe, et on la placera dans une chapelle où lampe brûle nuit et jour.

Une Badagelle racontait avoir vu certaine pierre suinter du sang. La nouvelle fut reçue avec enthousiasme ; justement, le dieu du village venait d*étre volé par des voisins jaloux (i). Nul doute que la pierre sanguinolente ne donnât asile à l'âme d'un assassiné. Or, il n'est démon plus actif et robuste que celui d'un individu tué en pleine vigueur, encore exaspéré par le meurtre dont il fut la victime. Un dieu méchant est préféré par la raison qui fait au paysan rechercher nn féroce chien de garde pour l'enchaîner à la porte. Donc, le caillou fut érigé en saint patron.

Les démons délivrent des oracles, à époques fixes ou quand ils en sont requis spécialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les tambourins s'excitent. Le « médium » arrive, et tous de faire silence pour le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre infernal, porté par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrétien. Nu, sauf une étroite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient, jette les bras avant arrière, saute, rue, bondit et virevolte à l'instar des derviches tourneurs ; au beau moment, il marche sur des charbons. De longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'accélère et les cris se font plus perçants ; on lui donne du sang à boire. Soudain, il semble secoué, il tremble par tout le corps ; les

(l)Cr. Jiif^-es, XVIII.

280 MONTICOLES DES NILGHERRIS.

yeux lui sortent de la tête, prennent un éclat sau vage. Le dieu Ta saisi, le tient fixe, rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophétique. Le voilà qui exhorte les assistants, délivre des oracles ; répond aux questions sur l'un et Tautre monde. Puis, brusquement, il clôt la consultation, dit avoir faim, avoir soif. S'il a nom majeur, on lui sert du lait de coco et une friture de riz ; un diablotin se contentera de quelque viande et d'arak.

En toute occasion, le problème est le même : décider le démon évoqué, celui de la peste ou de la fièvre typhoïde, celui des rats ou des chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de Tarbre ou du rocher, — à entrer dans le corps du danseur (i) ; une fois qu'il y sera logé, on aura sur lui quelque action, il sera possible de l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse ; sauf à le tromper et le berner, si l'on peut, à le mettre dehors, quelquefois même à le torturer pour se venger de maladies et souffrances qu'il infligea. Les Todas ont-ils à régler des différends relatifs aux femmes ou au bétail, -^ les seules choses dont ils s'inquiètent, — ils s'adressent à un de leurs sous-laitiers, qui, bon gré mal gré, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie, roule les yeux — épuisante besogne ; — la bave et la sueur lui coulent sur le corps. Alors le démon prononce des oracles, d'autant plus profonds qu'ils sont moins compréhensibles.

Le démonisme, malgré sa cruauté et sa brutalité innées, n'a pas aux Nilgherris le caractère repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces potentats d'oulretombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se

'0 Monier Williams.

LES BACCIIANTS. 281

contentent d'un casuel modeste : lait, fruits et volailles ; dans les pays chauds, Tappétit se modère, L'orgiasme démonique prend le caractère des populations ambiantes. Relativement bénin chez les buveurs de lait, ailleurs il se targue de cannibalisme, et s'enivre aux potations de sang ; partout, cepen* dant, les performances ont air de parenté.

« Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon entier à cuire dans une chaudière. L*en^ ragé chamane saisit un enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta, tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tête dans le chaudron bouillant, il saisit une lanière de viande avec les dents : — Pour le plus petit minet ! 11 replongea pour l'autre minet, ensuite pour Bibi, le Vieux Tigre (i). »

C'est par le démonisme que s'expliquent les mystères de Zagreus et la plupart des rites chthoniques et bachiques. Si nous ne connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mère, nous pourrions nous en faire une idée suffisamment exacte en visitant les Ghâts, les Nilgherris et les Vindhyas :

« Mainte fois, quand, suivant la coutume angloindienne, je chevauchais avant le lever du soleil, je rencontrai leurs bandes qui revenaient de quelque ïôte nocturne. Haute et belle race que ces habitants de la côte occidentale. Quand je regardais les torches flamber sous les pTns, et ces femmes couronnées de fleurs, drapées î\ l'antique dans un vêtement à vives couleurs, il me sembhiit voir Bacchantes et Ménades, le Githéron frémissant au bruit de clairons et cymbales (2). »

(1) Dennys, Folkore in China.

(2) Walhoiise.

tS9 MONTICOLES DES MILCUËRRIS.

La vie ascétique menée par les divins bergersi la persuasion qu'ils sont frères et compèi*e6 au So* 4eil, valent à ces Todas la crainte et le respect des étrangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cessé de payer les petits boisseaux de grains que réclament lessot-disant suzerains du sol, n*était que de temps à autre un Palkarpal descend des hauts sommets. Chacun tombe devant lui, face contre terre; il commande et tous obéissent, craignant qu'il ne déchaîne sur les troupeaux farcin et clavelée. Nul n'oserait lui déplaire.

Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga redoute Tun et l'autre ; berger et agriculteur tout ensemble, il craint tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme, toujours affamé, qui passe pour un fauve plutôt que pour un homme. A le rencontrer inopinément, des enfants ont été pris de convulsions, des femmes tombèrent mortes dans la forOt. Par surcroît, le Badaga doit encore se garer do l'humble Iroula. La divinité émane la crainte comme le soleil, ses rayons. Les enfants d'Israël juraient par lo Seigneur des Épouvantenients ; ils disaient en tremblant qu' € on ne peut voir l'Étornel et vivre ».

PrimuH in orbe deoH fecit iimor.

Puissant est le démon qui regarde par l'œil avide du Couroumba. Voilà pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son ofdciant ordinaire, bien qu'il ait dans sa propre cité les Harouarous, la sixième des dix-huit castes, tribu de lévites, servants du taureau Bassava, prêtres du temple conique qui con-

SOHCtËRâ Et FRIPONS. 288

tient la pierre mafia Unga,^ flguration dit phallus divin. Ces Gouroumbaà de malheur possèdent tout un trésor d'incantations, de prières et de charmes. Lors de la moisson, ils prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afln de faire déborder les greniers. Les Harouaroûs sont influencés par les Brahmanes, qu'ils imitent ou singent ; mais, parce que ces ecclésiastiques ont des prétentions, et que leur chamanisme s'est Infusé de respectabilité, ils ont moindre succès que les abjects sorciers des entours* C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de préférence (l)» Il p$sse pour mieux familiarisé avec les habitudes des mauvais génies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs, le démonisme platt aux esprits incultes auxquels il plaît d'autant plus qu'il se montre barbare et déraisonnable»

Donc, le Couroumba se gère en jeteur de sorts. Il a raalélîcié la géline qui crève de la pépie, il enguignonnea le veau qui ne profite pas, il marailla la vache qui maigrit. Qu^un homme vienne à mourir, sa maladie est le fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se réunirent pour les exterminer, mais les maudits filèrent dans les bolK. Redoutés de tous, ils ont tout à redouter ; leur vîe est en danger perpétuel. A chaque instant, une bande irritée peut les assaillir, impatiente de venger quelque pré* tendu maléfice. Nul qui n'ait été maltraité, quelque peu lapidé. Autant de sévices, autant de titres d'honneur ; ils sont flattés qu'on leur attribue un pouvoir qu*ils voudraient bien posséder. Comme les sorciers normands, ils « aiment mieux passer pour exercer une industrie frlponière, que de lais-

(i) Dalton.

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ser croire qu'ils font un métier de dupes (x) ». Flattés de la mauvaise réputation dont ils jouissent, ils s'offrent à dénouer ce qu'ils passent pour avoir noué, à retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jetés. — Le froment est niellé et les troupeaux ont la clavelle ? La tête est endolorie et l'estomac embarrassé ? Un de ces coquins survient, offre d'évin« cer le démon *— comme cela se trouve... il est de ses amis particuliers ! — il chassera Belzébuth par Belzébuth. — Les insectes ravagent les emblavures? Le remède est tout trouvé : qu'un Couroumba se mette à quatre pattes et beugle comme un veau...

Chaque village tient à sa solde deux ou trois de ces drôles qui manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jetteAt la première semence, scient la première gerbe, frappent le premier coup de fléau, cuisent la première fouace.

« . . La famille entière assistait à l'inauguration des labours, à laquelle présidaient deux ou trois Gouroumbas. L'un posa sur le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages ; en se prosternant, il l'encensa, l'aspergeant avec le sang d'un bouc. Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou deux et passa la main au paysan ; après cjuoi, il se retira, emportant la tète ae la bêle sacrifiée. A la moisson, pour se payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos peut porter ; et après dépiquage, il réclame le soixantième pour sa port et portion (2). »

Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne les empêchent point de jouer en d'autres occasions les rôles de mimes, sau-

(1) Bosquet, la Normandie romunliqnc.

[2] Ilarkncss.

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