IGNOMINIE ACCEPTEE
Pour mieux fixer les vaincus dans le sei'vage, la législation défendait tout changement qui eût amélioré leur condition. Ils avaient été razziés de leurs troupeaux? Défense d'en acquérir de nouveaux, défense de porter la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de posséder autres animaux qu'ânes et chiens. Ils n'avaient que misérables habitations? Défense d'en construire en pierres, ni à plusieurs étages, de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On préférait qu'ils vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir .des vases entiers : il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre. Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vêtements. Il leur était enjoint de vivre dans l'infection et la malpropreté (i). Ordre aux hommes de vivre nus ; on ne leur permettait pour vêture que de la paille ou des guenilles, la fripe des morts et loques laissées par les criminels qu'ils auraient exécutés. Ce dernier point doit être expliqué : les bourreaux et tortionnaires étant haïs et méprisés, on dévolut leur office aux basses castes. L'équarrisseur, le fossoyeur, l'écorcheur et l'exécuteur public furent réputés frères, et on leur donna pour fils ou neveux les mégissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers, cordonniers, tous de métier vil. On affectait de ne l€ur garantir aucune propriété, ne supposant pas qu'ils possédassent rien en propre, sinon par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux qu'elle n'attachait pas à la glèbe, leur
(i) Dubois, Mœars^de VInde.
dOi LES KOLARIEN8 DU BENGALE.
interdisait rapproche des maisons honnêtes, le séjour dans les villes et les villages.
De ces prescriptions dictées par la haine, plusieurs, pensons-nous, n*ont jamais existé, n'ont été inventées qu'après coup. Nombre tombèrent en désuétude par la force des choses, par les invasions de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces ordonnances iniques entrèrent ou restèrent en vigueur, et le temps les consacra. Des peuplades entières acceptèrent Thumiliation qu'on leur infligeait, et, en l'acceptant, oublièrent de -la ressentir, finirent par s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les Nagas. ont oublié de s'indigner qu'on les ait assimilés aux lépreux : ils gesticulent, aboient à demi cachés derrière quelque haie, mendient la pitance qu'on leur jette, n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est éloigné. On prétend que l'ignominie peut aller plus loin, et que les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombées plus bas que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connaîtraient plus l'association permanente des mâles et des femelles pour l'élève des petits (i) . Mais de cette assertion il est permis de douter jusqu'à production de témoignages circonstanciés.
Altière théorie que celle de fonder la domination sur la prédominance intellectuelle et morale ! Mais, si grand que fût leur orgueil, les Indous n'eurent jamais la pleine et entière conscience de l'absolue supériorité qu'ils affichaient : leur haine et leur mépris s'aiguisaient toujours-là de quelque crainte. Ils se figuraient que les indigènes, tous sorciers re-
(i) Faulmann, Die Eniivickclung derSclirifl.
MALFAISANCE DE DKMOXAILLE. 305
cJoutables par leur alliance avec les démons du sol, maléfîciaient les gens, enguignonnaienl et maïaillaient le monde, pompaient à distance la force et la santé, se muaient en garons, cobras et croco- <iiles. Nul ne leur aurait ôté l'idée que le tigre, mangeur d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'étaient pas de ces maudits et scélérats, se déguisant en botes pour faire leurs mauvais coups : « Les perfides, dit un livre sacré, ont l'œil féroce, soutireur de vie. » Comparés aux possesseurs de la vraie religion et de la véritable science, ces misérables n'étaient sans doute que « les fous adorateurs de dieux insensés » ; — mais si la rougeole et la petite vérole obéissent à leur signe ? La peste, le choléra, la petite vérole, sont divinités terribles ! Maint luthérien achète la protection d'un bon dieu local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun de se propitier telle ou telle divinité rurale, qui cousine avec les enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de démons sont incomparablement moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais infiniment pins rapprochées des mortels ; il n'est que sage de les ménager. Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un après l'autre. — Pourquoi ? — On n'en sait rien. La faute en est peut-être à un Korégar, à une Birhore qui lesamégardés, à quelque démon du voisinage. La pauvre mère donne le jour à un autre petit. — Que fera-t-elle pour le garder en vie ? — Cette « bien née », cette femme orgueilleuse de son lignage, qui, on temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes à une de ces Korégares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la visiter, la su[)plie de la prendre en grâce, la presse d>.ccei)ter du riz, de riiuile, quelques pièces d'argent, et enfin lui tend
son nourrisson pour que la gueuse le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sâuvagésse se laisse toucher, détache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet du petiot, s'écrie à haute et intelligible voix : — « Enfant, tu t'appelleras Korégaret ! » Elle fait t^ter Tinnocent, le rassasie et le rend à la mère. Par l'adoption simulée, par le lait, par le nom, elle a fait sien l'enfant brahmjuie, l'a incorporé à sa tribu et mis sous la protection des divinités korégares.
Autre exemple: Un pauvre diable d'indou ne peut se guérir d'ane maladie ou se croit poursuivi parla déveine pt la malechance. Pour y remédier il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures d'orteils, regarde longtemps son image réfléchie sur le liquide (i). Il porte cette huile ou ce ghi à un ^sauvage, qui l'avalera jusqu'à la dernière goutte et sera récompensé pour la peine. L'opération, Tointainement apparentée avec notre saint mystère de l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue rindou en Korégar, le Korégar en Indou. Par rinfusion des poils et des rognures d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'énergie vitale, s'imprègne d'Ame, passe dans un autre corps, en autre sang. Dorénavant, le Korégar sera le répondant d'un brahmane, autre lui-même, le cautionnera vis-à-vis des démons de la Korégarie.
Grâce à ces superstitions, les missionnaires chrétiens ont eu la joie de voir leur Christ triompher sur tous dieux rivaux et bongas, qui avouent sans détour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se débarrasser de leurs sorciers, tou-
(i) Walhouse, Journal of Ihe Anlhropological Inalilule.