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LA PISTE DU VOLEUR

pour se protéger contre les entreprises de l'autre (i). Le nouveau garde rural devient responsable, et s'il est empêché de chasser lui-même aux délinquants, il déléguera la partie matérielle de la besogne à un de ses limiers. Chasseurs de pères en fils, ils examinent le lieu du délit, distinguent marques et signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied suspect. Cette empreinte (2), ils la mesurent avec précision, la reportent sur un bâtonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux. Si la piste conduit à un autre village, le traqueur avise le collègue et lui remet lé bambou marqué, qui souvent passe en plusieurs' mains avant que le coupable soit découvert. Les services du traqueur sont particulièrement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les voleurs ont détournés et emmenés. En rase campagne, et sur une bonne route, la passée ne serait pas difficile à suivre ; mais quelle perplexité aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont piétiné des troupeaux! La dernière empreinte est recouverte d'un caillou, montrée aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intérêt à prouver C|ue la piste ne s'est pas arrêtée chez eux ; ils aident ^ reprendre la recherche à l'autre bout du village. iDes limiers sagaces ont fini par retrouver l'objet ^près avoir parcouru 3 à 400 kilomètres (3). Mais si les traces viennent à se perdre dans la forêt ou la j ungle, si elles s'effacent dans son village, le manker Cîst tenu pour responsable et rembourse le dêgût ^ur ses honoraires. Il a toujours le droit de résigner ses fonctions, même de s'établir voleur et de

(1) EUiot, Greenhow.

(2) Khoj*

(3) Elliot, The nalii'e Rtires nflhe yorlh- UV.v/f/vj prûvinres oflndiu.

spolier les propriétés qu'il protégeait la veille. Certains subviennent à Tinsuffisance de leur traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur ; pendant douze heures, ils sauvegardent les propriétés ; pendant douze autres, ils vont fourrager aux entours.

Ne serait-ce que particularité locale, une singularité ethnique? Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent, pris sur le fait, le principe de l'autorité et le mécanisme de l'institution judiciaire. Ils sont fondés, non pas sur un sentiment d'abstraite moralité, comme on nous enseigne , mais sur l'intérêt. A moment donné , le grand nombre trouve avantage à se garantir contre le vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font profession de brigandage : honnêtes gens désireux de s'entendre avec le bon public. Esquissons à grands traits une histoire du Contrat social plus vraie que celle de Rousseau ; reproduisons en ses grandes lignes l'établissement de l'administration politique et civile :

Un gaillard, homme de tête et de poigne, avise un rocher qui commande un défilé entre deux fertiles vallées; il s'y installe et fortifie. L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et dépouille le plus grand nombre. 11 a pouvoir, donc il a droit. Les voyageurs auxquels il déplaît d'être mis à mal restent chez eux, ou font un détour. Resté seul, le brigand réfléchit qu'il mourra de faim, s'il n'entre on arrangement. Que les piétons reconnaissent son droit sur le chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant péage. Le pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit.

Voilà qu'un second héros, trouvant le méfier bon,

POLICIERS OU BftlOAIVn». 827

s'incruste sur le roc en face. Lui aussi tué et rapine^ établit ses droits. Il rogne ainsi le revenant-bon du collègue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son donjon, mais réfléchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se résigne à ce qu'il ne saurait empêcher, entre en pourparlers ; on payait au premier, on paiera quelque chose au second : il faut que tout le monde vive !

Survient un troisième larron qui s'installe à un autre tournant de route ; du haut de son échauguette, lui aussi annonce qu'il prélèvera sa part. Cette prétention offusque les aînés, qui compren nent fort bien qu'ils seront frustrés de leur revenu, si on demande trois sous au voyageur qui, n'en ayant qiie deux à dontier, restera chez lui plutôt que d3 risquer personne et bagages. Nos écopomistes, façon Cartouche et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmènent, le forcent à déloger. Puis, ils réclament deux liards, en surplus, juste rémunération de la peine qu'ils ont prise à chasser le spoliateur, légitime récompense du mal qu'ils se donnent à empêcher son retour. Les deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront désormais « Maîtres des Défilés, Surveillants des Routes Nationales, Défenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture », toutes appellations que le peuple naïf répète avec délices. Car il lui plaît d'être rançonné sous couvert de protection, de payer large tribut aux détrousseurs qui ont du savoir-vivre.

C'est ainsi, — admirez l'ingéniosité humaine! — c'est ainsi que le brigandage se régularise, s'étend, se développe, se transforme en mécanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un

vain peuple pense, fit naître la propriété et la police. L'autorité politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme émanation du dfoit divin et bienfait de la Providence, se constitua petit à petit par les soins des routiers patentés, par les efforts systématiques de malandrins, hommes d'expérience. Les gendarmes ont été formés et éduqués par les braves qui, munis d'un bâton noueux, rôdaient à la lisière de la forêt, et criaient au marchand : « La bourse ou la vie ! > L'impôt fut l'abonnement, la prime que servirent les volés aux voleurs. Joyeux et reconnaissants, les rapines se mirent derrière les Chevaliers du Grand Chemin, les proclamèrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la Famille, delà Propriété et de la Morale; les sacrèrent Gouvernement Légitime. Ce fut un touchant accord.

Les populations khondes sont exogames, c'est-àdire ne permettent le mariage qu'entre individus de clans différents. Elles prohibent, comme entachée d'inceste, toute union entre « co-gentiles », la punissent (le mort, quelque éloignée que soit la ramification, et quand même un des conjoints ne serait entré dans la famille que par adoption. Le mariage khonde, fort étudié par Mac Lennan, nous présente un échantillon bien conservé du rapt officiel, que Manou appelle « coutume des Rakchasas » et définit : « la capture violente d'une fille qui pleure et crie au secours ». Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comédie; après négociations et longs marchandages, la iWlc est remise contre lourde somme qu'il faut avoir comptée avant renlèvement, qui a toujours lieu après un banquet et au milieu des danses. Au

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