‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 123 sur 149 · ADULTERE BIEN PORTE · texte numérisé non relu

ADULTERE BIEN PORTE

en famille. Après le duel, PAris el Ménélas se complimentent réciproquement, s'asseyent à un banquet auquel Belle Hélène donna ses soins. Môme coutume existait naguère en Mingrélie (i), où un cochon d'amende faisait aussi les frais de la réconciliation. L'épouse khonde gagne en considération si l'accident se renouvelle de temps k autre : autant de galants prouvésen justice, autant de litres d'honneur. Des matrones morigènent de jeunes femmes, (lisent en se rengorgeant : « Moi, Petite Sophie, à ton Age, j'avais déjà fait payer l'amende à celuici et à celui-là... » Si décente de maintien, si réservée en ses propos qu'elle n'ose dire : « mon mari », mais emploie la circonlocution : « le père de mes enfants », elle ne craint guère d'en faire porter à ce père-là. Bagatelle en Khondie, où la doctrine de la filiation paternelle en est encore à se consolider. Deux ou trois siècles comptent pour peu de chose en la matière, et le temps coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le ménage individuel ne s'est pas encore retranché derrière les murs de la vie privée ; la communauté mâle n'a point fait l'entier abandon de ses droits régaliens sur la personne de chaque femme et sur sa progéniture. Le fond de l'institution matrimoniale est encore polyandrique, résultat de la rareté des épouses, motivée elle-même par la rareté des subsistances.

Quand les liens du mariage individuel sont tellement relâchés, il ne faut pas demander compte* sévère des pratiques imaginées par les bons })aysnns pour la prospérité des champs, le croît de la céréale et l'engrangement d'une moisson opulente.

(i) Chardin, R. P. Zaïnpi.

On nous vante Cérès la législatrice, Déméter qui moralisa notre espèce ; nous le voulons bien, ce qui n'empêche que les « Mystères de la Bonne Déesse » ont partout, même dans le Nouveau Monde (i), commencé par être des orgies difficiles à décrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de rinde méridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent à tout venant, afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines déposées dans son sein. A l'époque des semailles ont lieu des festivités qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles où les filles d'Israël honoraient Astarté en se prostituant sur les aires à dépiquer le froment (2). Ces Thotigars élèvent aux bords des routes, ici une tente, là une paillote qu'ils jonchent de fougère, et qu'ils garnissent de rafraîchissements. Sous ces abris les époux installent leurs moitiés, vont eux-mêmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec instance : « Procurez le bien public, l'abondance du pain ! » En matière de foi, inutile de discuter.

Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultère, — mais faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages ? — l'adultère est de droit, quand se présente un tueur de tigres, auquel des honneurs presque divins sont rendus. Après heureuse chasse, toutes les femmes l'entourent, dansant et chantant :

« Oui le tigre a tué aura la plus belle, la plus belle!»

Combien alors qui se croient la plus belle! Et

(1) Par exemple, la FHe delà Récolle chez les Muyscas, etc.

(2) Osée, IX, 1.

INFANTICIDES FEMININS. 339

<luelle famille ne serait heureuse et fière d'avoir un ï*ejeton issu du tueur de tigres !

Puisque nous vendons nos filles, vendons-les «cher» , disent les producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progéniture en la plaçant à haut prix. Singbhoum établit le cours moyen pour une demoiselle de bonne maison à quarante tètes de gros bétail, livrables sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra ; elle est honnête, préfère le célibatau déshonneur de ne pas être vendue son prix. Tant pis pour les vierges montéesen graine et laissées pour compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt. Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flattés que leur fille ne trouve pas preneur ; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une < renchérie » , fait mine de payer en coups do bâton. Comment remédier à cet inconvénient ?

Pour désencombrer le marché, tout en maintenant les prix, les pères de famille raréfient la marchandise ; pratiquant l'infanticide sur une large échelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces sauvages possèdent leur cours d'économie politique, façon Mac Culloch et Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie ! La chose achetée a des jambes, demande que Tacheteur lui agrée ; sans remords, la volage lAche un premier mari, court à un second. Le beau-|)ère sera actionné en restitution. Mais il n'a plus la somme, l'ayant fricotée en tout ou en partie. Sans doute, le vendeur est armé d'un droit de répétition contre son nouveau gendre ; mais celui-ci, tenant déjà le précieux objet, n'est aucune-

ment pressé d'en donner argent. Pourtant, il promet de s'exécuter ; mais au moment où il va solder, voilà que la jeune femme — inconstante comme tant d'autres — s'acoquine à un troisième, et, qui sait ? à un quatrième... Pour surcroît de difficultés, les époux appartiennent à des tribus différentes, lesquelles, d'un moment à l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris à crédit est tué en guerre, — elles sont fréquentes et meurtrières, — adieu la créance ! Bien que les tribus répondent des dettes que contractent leurs membres, plus d'un fut ruiné par le fait d une fille trop avantageusement vendue. Décidément, le commerce est trop aléatoire ; il vaut mieux y renoncer. Ces honnêtes éleveurs n'ignorent pas que les peuplades voisines, qui se défont de leurs sujets féminins à un prix purement nominal, sont à l'abri de ces inconvénients : bagatelle reçue, bagatelle rendue. Mais les patriarches de répondre : «Nous ne sommes pas gens à troquer nos filles contre un morceau de pain. »

En conséquence, certains clans aristocratiques ne ^ produisent plus que des mâles et importent les femmes nécessaires ; tout au plus laissent-ils vivre l'aînée, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison étrangère. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de nombreux garçons, et de fillettes peu ou point ; il estimait qu'en moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances féminines.

Cependant la « voix du sang » parfois se faisait entendre. Les petites malheureuses n'étaient pas toujours immolées de parti pris ; volontiers, on leur laissait quelques chances de salut, sauf à rejeter sur les dieux la responsabilité des morts. Les prêtres ou djannisy les astrologues ou désaiirisi^

Page 1