LA TERRE, BUVEUSE DE SANG
Le sacrifice, sous ses diverses formes et acceptions multiples, le sacrifice est la doctrine fondamentale des religions. « Tuez ! tuez ! » Cette parole de lévi^que qui massacra Béziers, eût pu être inscrite aux frontons de certains édifices, méritant moins le nom de temple que celui d'abattoirs et échaudoirs. De la chair des hommes, de la viande des animaux, les Dieux ne pouvaient s'assouvir. La Terre tout particulièrement, Déméter, la vieille ogresse, se montrait affamée et altérée plus que tous autres Immortels. Cela s'explique. Avec sa large fécondité, avec ses procréations incessantes, la Mère Gigogne qui fait les existences foisonner, pulluler et grouiller jusque dans les dernières molécules de la matière, n'a jamais trop de sang à boire, trop de délicieux sang rouge. Le sang, élément plastique par excellence, principe constituant du lait nourricier et du sperme générateur, le sang passait pour c^tre Tame même des organismes. Mais il y a sang et sang. Le sang de l'homme était tenu pour le plus précieux, le plus riche en force et vitalité. L'eau passait pour s'«^tre concentrée dans le sang et tout spécialement dans le sang humain qui, lui-même, se sublimait en sang divin. Le sang, disait-on, entretient la vie dans la nature entière, même dans les plantes et les esprits. Aux mânes, on versait du sang pour leur rendre rintelligence et la sensibilité ; on en servait aux Olympiens pour les tenir en vigueur et en santé ; à la Terre, génératrice des moissons, pour la féconder. Ce sang, infaillible panacée, élixir do suprême efficacité, on tenait à honneur de le prodiguer, à gloire de le répandre sans mesure ; on s'était accoutumé, il faut bien le dire, îi le vers*;r comme de l'eau.
Les Khonds, peuplade oubliée derrière ses rem-
JK4 LES KOLARIENS DU BENGALE.
parts de forêts et marécages, ont conservé dans son intégrité primitive Tantique croyance, d'après laquelle la vertu la plus puissante est celle du san^ donné sans regret ni répugnance. Il n'est acte plus méritoire que de s'immoler pour le bénéfice de la communauté. Toutefois» ces dévouements ont toujours été rares, même chez un peuple brave parmi les braves, où l'individu sait, quand il le faut, mourir noblement et simplement. Le Khond, lui aussi, préfère sacrifier la vie des autres que la sienne ; déjà ses concitoyens célèbrent sa générosité quand il achète des créatures humaines pour en régaler les Dieux. Qui voulait se rendre populaire et mériter la faveur céleste, annonçait qu'à tel jour il ferait égorger une ou plusieurs victimes. Des familles, des villages, des tribus se cotisaient pour donner à leurs saints, patrons et protecteurs, un large festin, magnifique autodafé. En théorie, on prêterait les sujets mâles aux femelles. Plus beaux on les présentait, plus TotTrande avait de prix. Nombreuses étaient les divinités que flattait pareille attention, nombreux aussi les prétextes : occasions publiques ou privées, semailles, moissons, défrichements, longues pluies, sécheresses persistantes, épizooties ; un enfant malade, une femme qui demandait un fils. Dans les calamités pressantes, il ne fallait rien épargner. Aux grandes tueries des anciens jours, ce n'était pas deux ou trois personnes qu'on sacrifiait, mais vingt, trente ou davautagc. En prévision des besoins constants et des besoins accidentels, on reconnut la nécessité de s'approvisionner en sujets, de tenir un stock d'hosties sous la main du prêtre ; il fallait que la divinité eût constamment du pain, beaucoup de pain sur la planche. 11 y avait donc à se pourvoir de viande humaine sur pied, ('ela pouvait paraître difficile.