TRAFIC D ENFANTS
« L'offre répond à la demande », enseigne Bastiat, sauteur de brillantes variations sur le thème des Jlarmonies économiques. Un marché ne tarde pas à se créer où se manifeste un besoin. Les Dieux cannil)ales avaient faim, ils payaient, donc les pour- "voyeurs se présentèrent : Harris, Gahingas, Doml)ogos et tout spécialement les Panous (i), population de tisserands et brocanteurs qui entoure les maîtres du sol et les exploite. En retour de la protection qu'ils lui accordent, elle sert les Khonds, et jusqu'à un certain point les domine. En effet, les Panous ont su se rendre indispensables. Ils manigancent les petites affaires, s'instituent conseillers, interprètes et intermédiaires, messagers publics et privés, sorciers ou djannis — on dirait des Juifs ou des Tsiganes au milieu de paysans magyars, serbes ou roumains. Ils font le commerce entre la montagne sauvage et la plaine civilisée, prennent produits et commandes ; au bas pays ils portent gâteaux de cire et charges de safran, rapportent des bijoux, du sel, du fer et des enfants. Quelquefois ils ramenaient toute une caravane de petits êtres qu'ils avaient racolés auprès de pauvres gens qui, n'arrivant pas à nourrir leur famille, se prêtaient à échanger un mioche contre trois à quatre pièces d'argent. A Boustar, Djeypour, Kalahandi et autres lieux, les trafiquants en chair humaine s'abouchaient avec des brigands qui, se mettant en chasse, surprenaient fillette ou galopin le long des haies, le bâillonnaient, lui bandaient les yeux et l'emmenaient. Bonne affaire, quand les Panous trouvaient des femmes d'occasion, mallicureuses accusées de sorcellerie, et dont leurs concitoyens voulaient se
(i) Panu, Panvn^ Panoiui^ Pannvé, Pannro»
366 l'ES KOLARIENS OU BENGALE.
détaire. Des frères ont vendu leurs sœurs. Les adultes se fussent payes très cher, sans les risques du transport. Il en était de cette boucherie humaine comme de celle des animaux : la viande grasse et jeune obtenait des prix plus avantageux que la maigre, la coriace 'ou pas encore faite. Le mâle adulte n'arrivait au marché qu'en des circonstances très exceptionnelles et on l'avait tarifé : un buffle, un bœuf de labour, une vache laitière, une chèvre, un vêtement de soie, un bassin de cuivre, un grand plat, un régime de bananes... en tout quarante articles, prix fixe, toujours identique (i).
Aucune victime ne pouvait être sacrifiée, si son prix n'avait été intégralement soldé. Condition indispensable. La liturgie insistait sur le fait qu'il n'y avait aucun péché à tuer l'homme, pourvu qu'il eût été acheté à deniers comptants. Il fallait prévenir toute réclamation, toute discussion. Des criminels, des prisonniers de guerre n'eussent rien valu, leur vie ne coûtant pas assez à sacrifier. Bien que les Khonds pratiquassent largement l'infanticide, ils ne donnaient ni ne vendaient aucune des filles qu'ils tuaient si facilement. Dès que le marchand avait touché ses arrhes, il était tenu de livrer à jour fixe les têtes stipulées, dût-il, pour parfaire le nombre, fournir celles de ses enfants. Même, il répondait envers la communauté des accidents ultérieurs. Si la victime échappait au supplice, on s'en prenait au vendeur; il fallait donc que le misérable fût chef de famille. Les contrats portaient qu'il était le père des sujets par lui vendus, formule qui parfois exprimait la stricte vérité, et qui nous renseigne sur le caractère primitif de Tinstitution.
[i) Arbiithnol, Journal nf Ihc Asialir Sorielij of Bengale i837.