IMPÔT DU SANG
« On raconte que des Khonds voyageaient avec. un de ces honnêtes fournisseurs dans un district hostile au rite sanglant. Le brocanteur fut rencontré par un sien parent, désespéré que sa cousine — il Taimait — eut été, par ce père sans entrailles, livrée au bourreau. Il marcha sur Thomme, lui cria :
— « Te voilà, père qui vends ton propre sang! » Et il lui cracha à la figure. Aussitôt intervinrent les Khonds, anxieux de consoler leur compagnon :
« Ne te fais pas de chagrin! Ce buffle d'homme ignore C[u'en sacrifiant ton propre enfant, tu fus notre bienfaiteur, celui de notre village. Ne t'inquiète! Les Dieux essuieront le crachat que ce malotru plaqua contre ton visage (i). »
Nous sommes porté à croire qu'à l'origine, les Panons étaient sous l'obligation de fournir aux maîtres du sol un tribut de tètes, tribut qui aurait été graduellement transformé en marché facultatif. Ainsi, tous les ans, les Tchoutias se faisaient remettre un certain nombre de victimes par une tribu voisine qui, affranchie de toute autre redevance, était appelée .sar ou libre (2). Autre exemple. Les Bhouyas du Bengale avaient jadis une espèce de roi qui, brandissant son sabre, « le Sabre de la Dynastie », coupait le cou à un individu de la haute et noble famille des Kopal, laquelle, en dédommagement de cette triste corvée, tenait en fief un domaine considérable. Par la suite des temps, le cérémonial fut modifié : Thomme tombait sous l'épée qui faisait seulement mine de frapper, et, trois jours après, le prétendu décapité réapparaissait, se disant sorti du tombeau (3).
Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles
(1) Macpherson.
(2) DaUon.
(3j Dalton.
mais ne les sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit être rectifié et expliqué. Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient les leurs, mais si les Panous eussent fait défaut ? Maint passage de la liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent dû désaltérer la féroce déesse avec le sang de leur propre progéniture, même avec celui de leur aîné, comme faisaient jadis les adorateurs de Moloch, et tous ces Abraham qui égorgeaient leur Isaac. Sans doute, les parents n'offraient pas à Tari leur progéniture légitime, mais Tari se rattrapait sur l'illégitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages étaient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles ; mais les jeunes gens qui ne pouvaient épouser en justes noces, contractaient des unions temporaires, précisément avec les victimes désignées, avec les jeunes personnes qu'on avait achetées pour les immoler. Elles se savaient réservées à une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi n'auraientelles pas tiré le meilleur parti de leur vie, hélas ! si courte? Plutôt que d'augmenter leur malheur par rappréhensioii constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser, aimer, être aimées? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux passe-temps. — « Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second, s'il s'en présente ; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles. » A l'ombre des sanctuaires indigènes, 1^ prostitution llorissait, comme dans les temples brahmaniques, où nichent toujour» hiérodules et bayadères. La pauvn» créature ne demandait qu'à devenir enceinte, auciuel cas elle était épargnée, au moins jusqu'à ce qu'elle efit accouché et fini d'allaiter. x\près la premièi'e parturition, tant mieux si elle en avait
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une deuxième, puis une troisième ; le répit pouvait durer indéfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et profondes. Malgré le glaive toujours suspendu sur la tête, nombreuses étaient les unions dans lesquelles on se chérissait ; sur le bord du précipice on regardait à la dérobée le béant abîme. Souvent on achetait des malheureuses, dont on faisait filles de joie — hélas ! quelle joie! — dans rintention avouée de les tuer devant la Pennou quand elles seraient devenues trop vieilles. Plus d*une fut immolée avec Tenfant qu'elle tenait dans ses bras. Mère, fils et filles, tout y passait.
Il eût été cruel aux pères de concourir à regorgement de leurs enfants. Le cannibalisme lui-même a ses accès d'humanité. La règle, aux villages, était d'échanger les poiissiahs ; c'est ainsi qu'on nommait la progéniture mal chanceuse. Un djanni se présentait, emmenait les innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout se passait convenablement, Pensez-vous que les Khonds ignorassent les égards dus à la bienséance publique, aux sympathies personnelles, à la commisération individuelle ?
En se fournissant au dehors de victimes, et en expédiant plus loin les enfants qu'on avait vus naître, on avait, l'avantage que leur immolation inspirait moindre pitié. Non que jusqu'à leur triste fin on fût dur à leur égard, et qu'on les traitât avec rigueur ; tout au contraire. Les poussiahs étaient les favoris de tous, les enfants privilégiés de la communauté, aux frais de laquelle ils étaient habillés et nourris, nourris môme d'aliments de choix, car ou tenait à ce qu'ils fussent gentils, bien venus, doués d'un agréable embonpoint ; d'ordinaire, ils entraient dans les familles notables, qui considéraient comme une
prérogative et une source de prospérité le fait de les héberger. Manger à leur plat maintenait en santé ou guérissait les maladies (i). Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons de leur âge. Tout en ne leur cachant pas le sort qui les attendait, on les berçait de Tespoir qu'ils ne seraient sacrifiés que sur le tard. On les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils adultes, il n'y avait femme ou fllle qui ne fût fîère de leurs faveurs. On encourageait spécialement les relations entre ces esclaves des deux sexes, car le produit de leurs unions appartenait à la sanglante déesse; leur fécondité assurait la perpétuité des sacrifices. D'ailleurs, on eût mal fertilisé la terre avec chair bréhaigne.
Dix à douze jours avant la grande cérémonie, les patriciens et notables villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet sacré, arbres majestueux, survivants de la forêt primitive, rel'ugo des nymphes bocagôres, dryades et hamadryades, ils notifiaient à la déesse de se tenir prôte, que la fête se préparait.
Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir été indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes accoutrées en hommes et armées en guerriers. De la grande épouse du Dieu Soleil, il fallait secouer les sens torpides, susciter sa fécondité endormie, irriter les désirs par des spectacles naïvement lubriques. Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles
(i) CamplH'lI.
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et cornemuses faisaient rage, les échos se répondaient de colline en colline. La jeunesse gigotait et se trémoussait et, tout en dansant, les filles raclaient le sol du talon, le palpaient do doigts caressants : « Éveille-toi, éveil le- toi. Terre, notre amie ! » De môme aux fêtes des semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre avec les ongles (i). — Chacun s'est fait bravo, y a été de son vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les chasseurs paradent avec leurs peaux d*ours ou de tigre, s'emplument comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zélateurs et zélatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses à plumes, simulant ainsi volées de paons. La misérable héroïne avait été lavée à grande eau, on l'a fait jeûner pour qu'elle soit pure à l'intérieur comme à l'extérieur ; elle est habillée de neuf. En procession solennelle on la conduit de porte en porte, puis on la mène dans la forél sombre, demeure de la déesse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prêtre la lie par dos cordes à un mai fleuri, haut de dix à douze mètres, surmonté d'une figure de paon.
Ici, le paon, roi de la fête agricole, représente évidemment le Ciel. Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'éventail. Le trône sur lequel s'assoyait le Grand Mogol figurait un paon déployant ses gemmes resplendissantes :
Que reviennent les beaux Jours de Delhi ! Bénis le siège (T or que le paon illuminail de ses pierreries (2) !
(1) Lasaulx.
(2) Chanson ourdouc.
Le siège royal du Birma représente un paon, et aussi un lièvre, symbole marquant la double descendance solaire et lunaire ; Tétendard de la dynastie porte paon volant sur champ d'argent (i). Le sorcier Garro ne s'engagerait en aucun rit religieux avant d'avoir chaussé des sandales et fiché dans sa cheve> lure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les pennes de cet oiseau, jurent aussi par le Tigre et le Termite. L'éléphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'époux de Démêler, Devant l'éléphant les femmes s'inclinent ; barbouillent ses tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses pas ; il n'est donc pas étonnant que l'image du roi des forêts orne souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est érigé en l'honneur de la déesse, représentée alors par trois pierres au milieu desquelles on enterre un paon de cuivre.
Revenons à la victime. Elle a ^é couronnée de fleurs, ointe d'huile et de beurre fondu, on l'a fardée avec du safran jaune, couleur des esprits lumineux et des esprits célestes, ou se prosterne devant elle ot on l'adore. On l'adore pour eu faire une autre Tari. Car, dans la conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit homme, femme ou vierge, agneau ou génisse, coq ou colombe, représente la divinité elle-même. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans toute la pompe des vêtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait à personnifier. Executions piètres et mesquines quecelles de i)auvres esclaves, do malfaiteurs détestables, mais immolations glorieuses que celles d'un Dieu,
'il Yule. Awd,