‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 137 sur 149 · DEESSE ET VICTIME · texte numérisé non relu

DEESSE ET VICTIME

d'une déesse, et combien mirifiques les vertus de leur sang répandu !

Tari, dit la légende khonde, avait eu Tintention de subir chaque fois le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi Vikramajit (i), qui, — plus fort que messire saint Denis, et même que le béat saint Oriel (2), — chaque soir, coupait lui-même sa propre tète et la portait en offrande aux Dévi(3). Mais ses adorateurs voyant la gaucherie du système assurèrent la déesse qu'il suffirait qu'elle se fît égorger par délégation. Tari voulut bien se rendre aux raisons qu'on lui donnait. Elle accepta la théorie qui depuis a force de dogme : les Dieux ne demandent qu'à être immolés au profit de l'humanité, mais ils ont le plus souvent autre chose à faire, et peuvent n'être pas disposés pour le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personnç, ils interviendront par substitut, s'incarneront en des mériahs ' ou intermédiaires (4). Le mériah sera le plénipotentiaire de l'être divin, son fondé de pouvoir et son autre lui-même (5).

Sur cette donnée, les Khonds et congénères érigent la victime en divinité, la flattent, vantent sa beauté, chantent ses louanges, dansent autour, A la nuit tombante ils se précipitent pour la toucher — la malheureuse porte bonheur ! — En un clin d'œil ils la dépouillent de ses vêtements, qu'ils mettent en lambeaux en se les disputant ; ils parfument leurs

(1) Sherwill, The Rajmahal /////.s, Journal of Ihe Asialic Socieli;. i85i.

(2) Frodoard, Histoire de l'Église de Reims.

(3) Yule, Marco Polo.

(4) Quelques indianistes, expliquant le mot de mériah par celui de médiation, rappellent que le nom des miris du Bengale, messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.

(5) Tim., II, 5. — Hél)r., ix, i5.

mains dans sa chevelure, raclent ses cosmétiques, sollicitent un crachat qu'ils s'étendront soigneusement sur la figure (i). Puis la multitude se retire, laissant la nouvelle déesse solidement attachée au poteau, son trône et sa colonne de gloire ; Tabandonne affamée, palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la forêt, attendant rhorrible tragédie du lendemain. Quelle veillée ! La nouvelle fille des Dieux est censée en conversation intime avec la grande Tari, devenue sa mère et patronne. Que disent à la pauvrette l'immense solitude et l'effrayant silence coupé par le miaulement du tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystérieuses de la forêt, proférant des mots inconnus? Que répond-elle aux astres éternels qui la contemplent de leur regard fixe, aux étoiles scintillantes qui lui font signe : Demain, tu seras des nôtres ?

Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre, fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On s'emplit de bruit et do tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes ; comme aux mystères d'Eleusis « on mange du tambourin, on boit de la cymbale ». Car il est des choses auxquelles on ne se résoudrait jamais, n'était qu'on a noyé sa raison dans l'ivresse, émoussé toute sensibilité dans une excitation désordonnée ; n'était que chacun veut dire : « Je n'y suis pour rien ! » Alors la foule est soûle responsable, c'est-àdire personne. L'axiome, « le tout, somme de ses parties », no s'applique pas aux multitudes.

Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se souvient comment hier encore on la

'i) Ric'kelts.

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