‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 147 sur 149 · FÊTE DES SEMAILLES · texte numérisé non relu

FÊTE DES SEMAILLES

satent choix d'un bouvillon qui devenait propriété communale. Sitôt sevré, laissé libre autant que le cheval destiné, par les brahmanes, au sacrifice de VAçvamedha, il trouvait toujours ouverte la porte de son étable, vaguait parles champs, gambadait dans les jardins, paissait les orges, broutait les légumes, dévastait les potagers. Les cultivateurs ne le rencontraient que pour le choyer et le caresser, lui donner des friandises ; il avait tout à son contentement. Devenu beau taureau, il était conduit au sanctuaire de la déesse.

Des vases rangés autour de l'autel contiennent les échantillons de semences qu'il s'agit de rendre fécondes. Tandis que l'animal les renifle, donne de la langue par-ci par-là, un coup bien asséné le tombe ; on l'égorgé, et dans sa bouche on passe une jambe de devant; manière de montrer que la pieuse bête s'est apportée elle-même en sacrifice. La car • casse est promptement débitée par les paysans ; chacun se saisit d'un rogaton qu'il court enterrer dans son clos. On met à partie sang et les entrailles, suc lesquels débris on casse des cruches et on dé verse des victuailles à pleine marmite.

Le lendemain, les laboureurs se rangent devant les grains mis en tas, où chacun plonge le fer de sa charrue, afin de lui communiquer des vertus prolifiques. S'annonce alors par de bruyants claquements de fouet un djanni, appelé Pot Radj, du même nom que le Faune qu'il est censé représenter. Il apporte un chevreau, la « victime de l'araire », hari mcriah, l'égorgé en un tour de main, mélange sa chair avec celle du taureau tué la veille, met cette viande dans un panier. Du milieu des laboureurs surgitalors un homme nu, qui saute surla corbeille» s'en empare et s'escjuive. La foiUe se précipite après

lui, on fait à grandes enjambées et avec bruyantes vociférations le tour du village, tandis que le coureur jette à droite et à gauche les morceaux qu^il déchire entre les dents ; il appelle à la curée les démons, auxquels, de leur côté, les paysans font largesse de brebis et poulets. Sabre dégainé, les PaTks veillent à ce que nul étranger ne dérobe la moindre bouchée, car il suffirait d'une bribe pour escamoter les mérites du coûteux sacrifice. Cer n'est pas tout. Au retour de l'expédition, la multitude s*empare du premier taureau qu'elle rencontre, l'abat, et tous les ayants droit en prennent leur part.

Pendant les deux premiers jours, les offrandes ont été présentées au nom de la communauté, mais, aux troisième et quatrième, les particuliers sont libres de capler par des présents, faits en leur propre et privé nom, les faveurs spéciales de Tari et de telles autres divinités champêtres qu'ils jugent opportun. On ne s'y épargne point. II n'est pas rare de voir une grosse bourgade sacrifier quatre à cinq douzaines de bœufs, des brebis par centaines, dont on empile les têtes en deux monceaux. Et alors les femmes qui ont fait des vœux, de dépouiller leur mince costume, et entourées d'amies, de courir nues par les places et les chemins. Elles sautent et dansent, agitent des ramées, brandissent des feuillaf<es. Les unes veulent être rendues fécondes en môme temps que la Terre, et les autres remercier la déesse qui les a rendues mères.

Remarquons en passant, et sans entrer plus avant dans la matière, que les rites agricoles marquent une certaine prédilection pour la nudité des célébrants. Ainsi, aux environs de Madras, une fête annuelle rassemble des myriades de pèlerins, qui égorgent (l(^s troupeaux entiers, et quand l'air est

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épaissi par les vapeurs du sang, ils se déshabillent, processionnent en secouant des rameaux verts, puis vont se baigner. — De môme, les Dodoles slaves sont promenées par les champs, vêtues seulement de frondes et de fleurs. — Une légende de Tchamba, près Amrétsir, raconte que Peau se refusait obstinément à couler dans un canal que l'on venait de creuser. Les sages décidèi^ent que, pour mettre en mouvement l'artère d'irrigation, il était indispensable que la belle et la vertueuse princesse de la maison régnante consentît à se faire CQuper le cou. La généreuse fille accepta de grand cœur. Mais ce n'était là que son moindre mérite, il lui fallut aussi courir nue dans le lit du canal, en spectacle à la foule assemblée. Vingt-cinq siècles plus tard, le seigneur de Goventry n'en demanda pas tant à l'illustre Lady Godiva. Mais revenons à nos Khonds.

Au cinquième et dernier jour, grande procession. Les fidèles se rendent, musique on tête, au temple de PotRadj pour assister à un acte de haute liturgie, un; vrai mystère.

Sous l'autel est caché un agneau que le prêtre officiant fait semblant de chercher. Il ne manque pas de le découvrir, fait claquer son fouet, — sans doute en imitation du tonnerre, — et du manche touche la bête, l'insensibilise par quelques passes magnétiques. Dès que ses membres sont rigides, il met les quatre pieds sur une main, sautille et tourne autour de l'autel. Après quelques minutes de cette manœuvre, il dépose la victime sur la pierre. A ce moment, les assistants se jettent sur le sacerdot, le renversent, lui attachent les mains derrière le dos, le poussent dans une ronde à laquelle tous pren nent part. On crie, on vocifère, tandis que les

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musiciens tambourinent à tour de bras. Excité, autant et plus que les autres, le djanni roule des yeux, hérisse le poil. Son Dieu l'envahit ; Pot Radj, incarné en sa personne, bondit sur l'agneau stupéfié, le saisit entre les dents, le secoue, Tattaque à la gorge, le fait expirer sous les morsures. Il s'arrête alors, souffle et reprend haleine, mais pour fouiller dans les entrailles déchrrées, y plonger la tête à plusieurs reprises et la retirer dégouttant le sang. Satisfaits maintenant, les assistants s'emparent du cadavre lacéré et l'enterrent au pied de Tautel. Ils se rappellent alors que devant Tari sont empilés des grains et semences, des chairs et ossements, les tètes de nombreuses victimes. Et tous, à quelque caste qu'ils appartiennent, de se précipiter sur le tas, de se disputer les débris, chacun pour son champ et son jardin. L'énergumène s'est enfui dans la jungle, ne reparaît de trois jours. Ce n'est encore que la scène avant-dernière.

Pour clore, les villageois portent en triomphe, autour de leurs cultures, l'image de la déesse et la tèlo du taureau premier immolé. D'ordre, de décence, rien : plus on est fou, plus la Terre se met en joie et gagne vigueur. Von croisé de mots piquants, de propos plus que lestes, de gestes obscènes, de moqueries et railleries. Aux Lénées de Dionysos, les vignerons tenaient le liant bout ; ici, les bergers mènent le charivari. Ils tiennent à dire leur mot sur les affaires du moment. Avec une verve endiablée, ils éclaboussent tout le monde et son père, prennent à partie les notables, lesaulorités, n'épargnant même pas la déesse. De leur ccMé, les Asadis, danseuses et prostituées attachées au culte, assaillent les citoyens les plus graves et les plus respectables, houspillent bi'ahnianes et lingayats, sautent

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