INSATIABLE APPETIT
— les extrêmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il serait malpropre de se gratter avec les doigts.
La belle saison apporte l'abondance; alors, dans les intervalles que laisse la chasse, nos hommes n'ont plaisir plus doux que de muser et baguenauder à l'entour des huttes, dormant une bonne partie de la journée, et se réveillant pour s'emplir le ventre. Manger leur est bonheur et volupté ; ils vous disent avec conviction avoir été gratifiés d'un inoua ou génie spécial, le Démon de l'appétit. Ils goûteraient peu la fameuse distinction, que Thommé mange pour vivre, ne vit pas pour manger. Sitôt que paraît le jour, la mère touche les lèvres de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande, comme pour dire : Mange, fils chéri, mange et bois !
Qu'on soit prié à leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais y aller bravement, à la façon des héros d'Homère ; car l'hôte se pique d'assouvir des faims herculéennes, semblables à la sienne ; l'honneur qu'on lui témoigne est en raison de l'appétit satisfait. Si l'invité est décidément incapable de dévorer tout ce qu'on lui présente, il est tenu, par politesse, d'emporter les reliefs.
Mangeurs puissants devant l'Éternel, ces Esquimaux. Virchow avance que leur crâne et toute leur anatomie sont déterminés par la mâchoire que détermine elle-même l'éternelle mastication (i).
(i) Verhandliingen der Derliner Geseltschftft fiir Anlhropoloyie,
32 Ï-ES INOITS ORIENTAUX.
«• Trois saumons nous suffisaient pour dix ; chaque Esquimau en mangea deux... Chacun d'eux dévora 14 livres de saumon cru, simple collation pour jouir de notre société. En passant la main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation. Je n'aurais jamais cru que créature humaine fût capable de la supporter (i). »
Avec une avidité repoussante, on les voit absorber poissons avariés, oiseaux puant la charogne. Aussi peu dégoûtés que les Ygorrotes des Philippines, qui versent comme sauce à leur viande crue le jus des fientes d'un buffle fraîchement abattu (2), ils ne reculent pas devant les intestins de Tours, pas même devant ses excréments, et se jettent avec avidité sur la nourriture mal digérée qu'ils retirent du ventre des rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicorée et qu'il ait un petit goût de son (3), nous ne pouvons nous représenter ce repas sans malaise, mais c'est le cas de répéter l'axiome, que des goûts et couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggère avec vraisemblance que cette idiosyncrasie s'explique par le besoin, qui s'impose aux Inoïts, d'assaisonner par quelques particules végétales les viandes pesantes dont ils chargent leut» estomac. Du reste, le capitaine Hall eii a tâté, et déclare qu'il n'est rien de meilleur. La première fois qu'il en mangea, ce fut dans l'obscurité, et sans savoir ce qu'il se mettait sous la dent :
« C'était délicieux, et ça fondait dans la bouche... de l'ambroisie avec un soupçon d'oseille... » Mais voici le menu : «Première entrée, un foie de phoque,
(1) Ross, Deuxième Voyage, 1829-1883.
(2) Don Sinibaldo de Mas.
(3) Clarke, Voyages.