INFANTICIDE
débarrasser des autres. De tous les prétextes, le plus obscur semblait le moins douloureux. A mesure que la pitié parlait plus haut, on s'arrangeait de maïiière à faire peser la responsabilité de l'exécution sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les sorts consultés, le nombre des enlants gardés était-proportionnel aux subsistances, «t les nourrissons privés de leur mère, couraient ^rand risque d'être supprimés. En pays allemands, on jetait les orphelins dans la même fosse que leur père indigent. On ne Ta pas assez dit, assez Tépété : la civilisation augmente avec la nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espèce humaine augmente ou diminue avec la quantité de subsistances disponibles. Plus il y aura de pain, plus ily aura d'hommes. Mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les hommes.
Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère, alors, alléguant l'impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six mois, l'étouffa en un tour de main, et le déposa avec le mort, s'atteudant à ce que le défunt chargeât le mioche sur l'épaule, et subvînt à ses besoins dans l'autre monde, où, dit-on, la nourriture est moins parcimonieusement mesurée.
Loin d'être le fait de parents dénaturés, l'infanticide passait pour un droit et même en pareil cas pour un devoir auquel il eût été criminel de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'était qu'un accident vulgaire Parmi nombre de sauvages, ilvadesoi que la fille, tant qu'elle n'est pas mariée, n'a pas la permission d'avoir un enfant, à la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. vSi elle accouche tout de même, il faudra que les ayant droit supprin^eut sa prospéniture ; mais, si elle sim-
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plifie la besogne, en se débarrassant du fruit avant maturité, tant mieux !
Pour en revenir à nos Esquimaudes, celles qui prévoient qu'elles ne pourront élever Tentant recourent à l'avortement : avec un objet pesant ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans parvenir toujours à letlrs fins, car elles paraissent faites, dirent les obstétriciens, pour concevoir facilement et mener le fœtus à bien. Plusieurs se livrent sur elles-mêmes à une opération de haute chirurgie, au moyen d'une côte de phoque bien affilée elles enveloppent le tranchant avec un cuir qu'elles écartent ou remettent en place au moyen d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropiées.
Le malthusisme, dernier mot de Técoriomie officielle, — dernier mot aussi des pays qui s'en vont, — est pratiqué largement par ces Primitifs qui ne permettent à une femme que deux à trois enfants et tuent ensuite ce qui, fille ou garçon, commet le crime de naître. Faisant elle-même l'office de bourreau, la mère étrangle le nouveau-né ou l'expose dans une des anfractuosités qui abondent entre la glace fixe de la côte et la glace flottante du large. Triste berceau ! A marée montante, le flot saisit le misérable, et s'il n'est pas déjà mort de froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les galets.
Mais ces exécutions répugnent aux mères, surtout quand l'enfant demande à vivre, et que son œil s'est ouvert largement à la lumière du jour. De jour en jour, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les permet qu'en cas de nécessité. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au village et que la nuit on entend les gémissements lamentables du
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Pauvre innocent. Môme croyance en Laponie, où des mères coupent la langue du petit avant de le jeter dans la forêt (i).
Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles étranglent la progéniture surabondante, elles ne sont pas mauvaises mères pour cela. Touchante est leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les nourrissons, après et même avant la naissance. La femme enceinte est dispensée de tout gros travail, — pourquoi nos civilisés n'en font-ils pas de même ? — elle ne mange que du gibier qui n'a pas été blessé aux entrailles (2) ; deux prescriptions qui demandent commentaire. L'enfant, même né en justes noces, courrait le risque de devenir bâtard, s'il était nourri d'autres aliments que ceux apportés ou présentés par son père, ce qui est une des pratiques dites de la coiwadc, et suffirait déjà à l'expliquer. Car le père, quand il veut reconnaître son enfant, est jaloux de le soigner et do le nourrir pour sa part. Là-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous sur la corrélation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le constitue. L'animal ne doit pas avoir été blessé aux entrailles, de peur que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernière croyance n'est point particulière aux Inoïts, tant s'en faut ; nous la retrouvons dans rinde (3), en Abyssinie et au Zanzibar. Nous connaissons des légendes suédoises, qui racontent comment la dame châtelaine vint à mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans prendre garde, avait tué une biche pleine.
Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies
(i) Nouvelle Revue.
(2) Rink, Eskimo Taies.
(3; Cfr. Maha Rharata, Adi Parva.
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versent sur la tête de la femme en travail le contenu d*un pot de chambre, pour la fortifier, disentelles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec ciseaux ni couteau ; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu'il porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu'il lui est possible, la jeune mère mange d'un hachis dans lequel on a lait entrer bons morceaux: le cœur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste animal — moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur etiongue vie. Pendant quelques jours, aucun feu n'est allumé dans la hutte, rien ne sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique, — aucun os ne doit être emporté hors de la demeure, — le père et la mère ont chacun son broc, auquel il est à tout autre détendu de boire ; —pendant six semaines il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le seuil de la porte. Le terme expiré, elle fait sa tournée de visites, habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêlements qu'elle portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera jamais seule, — toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on trouverait des parallèles dans notre Evangile des Quenouilles.
Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir : — u pour que le défunt trouve repos dans la tombe (i) ». «Nom oblige ». Plus tard, l'enfant sera tenu de braver les influences qui ont occasionné
fi)Rink.