‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 28 sur 149 · ADIEUX A LA VIE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA VIE

là. Telle est la règle contre laquelle ces malheureuses sociétés se débattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent les enfants et môme des femmes pour sauver les vieillards, chez les autres, tous les vieillards y passent avant qu'il soit touché à tète blonde. Le plus souvent, les grandsparents réclament comme un droit ou comme une faveur de mourir au lieu et place des petits. Qu'il nous suffise d'avoir énoncé la loi, sans Tappuyer par les exemples qu'en pourraient donner nos ancêtres et de nombreux Primitifs. Maudirait-on la cruauté de hordes et peuplades qui ne sont pas arivées à être humaines ? Combien souvent elles préféreraient se montrer compatissantes... si elles en avaient le moyen ! Il va de soi que la plupart du temps les malades sont assimilés aux vieillards, puisqu'ils vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.

Tant que Ton conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade. Les femmes en chœur psalmodient leur Aya Aya, car elles connaissent la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre de deux à trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel à la gravité de la maladie. Chaque matin elle la pèse en prononçant des paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur l'état du patient et ses chances de guérison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le malade n'en réchappera pas. Ses jours sont comptés.

Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs de neige ; ils y étendent quelques « pelus (i) » et fourrures, portent une cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra.

(i) Terme employé parles Franco-Canadiens.

48 LES INOÏTS ORIENTAUX.

Celui que rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmités croissantes, dont Tentretien devient difficile, et qui se réproche de coûter à la communauté plus qu'il ne rapporte, se couche. Frères et sœurs, femmes autant qu'il en a, fils et fiUes, les parents et amis viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront plus. On ne reste pas davantage qu'il est nécessaire, car, si la mort surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'être une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni sanglots ; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés. Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un après l'autre, et le dernier obstrue l'entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, l'homme est défunt pour la communauté. La vie n'est qu'un ensemble de relations sociales, une série d'actions et de réactions appelées i)eines ou i)laisirs, moins différentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, est nu acte individuel. Les animaux le comprennent ainsi. S'ils ont la rare chance de finir autrement qu'assassinés et dévorés, dès qu'ils sentent la faiblesse les gagner, ils vont se cacher au i)lus épais fourré, se terrer dans le plus profond trou, disparaître en la plus obscure caverne. A ce point de vue, le Primitif est encore un animal : il sait qu'il faut mourir seul. Nulle part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Kscjuimaux. La dernière scène de leur vie, permis de la trouver d'un égoïsme hid(Hix et repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose, empreint de lugubre majesté.

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