LA MORT
Déjà la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera quelques heures encore, peutèlre quelques jours. II a écouté la porte se fermer, les voix s'éloigner. La tête penchée en avant, les mains appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce qu'il sentit jadis, lui revient en mémoire ; il se rappelle son enfance et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures ; il remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets, et quant aux regrets, à quoi bon ? Qu'importe maintenant l'orgueil, qu'importe la vanité? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à seul avec lui-même, il peut se mesurer à sa juste valeur. — « Je fus cela, autant et pas davantage. » Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes famines, ses déboires et chagrins, il eh prendrait facilement son parti. Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide ; mais ce monde des Esprits dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fièvre l'altère, ronge les organes et lui dévore les entrailles. 11 boit quelques gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s'est éteinte ; nulle nuit ne fut plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. II la voit, la Mort. Elle s'est montrée à l'horizon, point noir sur la grandq plaine blanche que la pâle lueur des étoiles éclaire vaguement. La Mort avance, la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse sur la neige épaisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Déjà elle soupèse le harpon dont il transperça maintes fois Tours et le phoque. Elle se redresse, lève le bras. Il attend, attend...
A la vue de cette hutte isolée, mystérieuse, des étrangers apprenant ce qui s'y passait, ont été saisis d'horreur et de compassion. Ils ont éventré la mu-
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raille et qu 'ont-ils vu ? Un mort, les yeux grand ouverts sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche : — « Que faites-vous ? Pourquoi me troubler? C'était assez de mourir une fois I »
Les Tchouktches, qu'on prend généralement pour un rameau du tronc inoït, prétendent que c'est faiblesse et fausse compassion de no pas faire brusquement sauter le pas à ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir d'un coup que de savourer longtemps la mort lentement dans sa tristesse, que d'être rongé par la douleur. Donc, ils vous expédient les gens de diverses manières. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie !
L'individu qui se permet d'ôtre malade pendant plus de sept jours, est admonesté sérieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au cou, èe mettent à courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant pis ! On le traînera par les ronces et les cailloux, hop, hop ! — Guéris ou crève ! Après une demi-heure de ce traitement il est mort ou se déclare guéri. Si pourtant il hésite encore, on le pousse, on le porte au cimetière, où il est incontinent lapidé ou piqué de manière à ne plus broncher. Sur son cadavre on lâche des chiens qui le dévorent, et ces chiens seront mangés à leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra. Ces Tchouktches sont décidément plus forts que nos économistes libéraux, école Manchester.
Les braves — ils ne sont point rares — les braves qui se sentent déjà sur le déclin, convoquent les parents et amis à un repas d'adieu dont ils font gaiement les honneurs. Après le dernier service, les invités se retirent discrètement, le patron se couche sur le flanc, et reçoit un bon coup de lance, qu'un