‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 32 sur 149 · PERCEPTION DES COULEURS · texte numérisé non relu

PERCEPTION DES COULEURS

demandait avec le plus grand sérieux, semblait-il : « Cela représente la royale cité de Londres? (i) » Depuis que Dalton découvrit sur lui-même que tous les hommes ne voient pas teintes de la même manière, on s*est aperçu, avec surprise, que la cécité totale ou partielle quant à certaines couleurs, est un fait physiologique assez fréquent : la partie tout à fait centrale de la rétine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumière et Tombre l'impressionnent sur toute son étendue. Làdessus, les linguistes, Geiger en tète, crurent apporter à la doctrine de l'évolution une preuve décisive. Constatant que les noms de couleurs assignées par Homère à certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur attribuons, — ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est que nos lexiques donnent toutes les significations des mots), — ils se crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifié dans notre espèce depuis l'époque historique.

Accueillie avec faveur, la théorie devint à la mode. L*illustre Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea à propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supériorité de nos civilisés sur nos ancêtres intellectuels, les Grecs et les Romains, et à plus forte raison sur tous les sauvages. On ne réfléchissait pas assez que des Tatars perçoivent les planètes de Jupiter à l'œil nu, que les Cafres dont la puissance visuelle est h la nôtre comme 3 est à 2, pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances imperceptibles ^i notre regard. A preuve que les Hottentots, les mi-

(i) Schwarzbach, de GraafReynel, Biillclin de la Socièlé de Géoffrafthie de Vienne, 1882.

56 LES INOITS ORIENTAUX.

sérables Hottentots, ont trente:deux expressions pour désigner les différentes couleurs. En elle-même, la théorie Geiger paraît plausible ; nous la dirions môme vraie, sauf que le développement dont il s'agit a dû s'opérer sur une période tout autrement longue que trois ou quatre milliers d'années. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier quadrillé, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun séparément. Tous distinguèrent les carrés blanc, jaune, vert foncé, noir, mais aucun ne parut différencier le brun du bleu. — L'observation est intéressante, mais non pas décisive. Qu'on se rappelle comment on enseigne aux écoliers qu'il faut regarder pour voir, écouter pour entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre attention éveillée a déjà dirigé les efforts de l'intelligence. 11 ne suffit pas d'une vue perçante pour reconnaître autant de colorations que pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprécier les gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille inexercée n'est qu'un médiocre instrument à côté de celle du nmsicien qui, dans le large volume de sons qu'épanche un puissant orchestre, découvre la demi-note incorrecte qu'un exécutant a laissé échapper. Dans ce que nous prenons pour le silence de la forêt, le braconnier, le garde-chasse notent des bruits significatifs qui échappent aux citadins. S'il confondent le brun et le bleu, la faute n'en est certainement pas à l'organe visuel de ces Inoïts, mais à leur indifférence : ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si pendant une génératioi] ou deux ils y avaient quelque intérêt.

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