‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 45 sur 149 · INITIATION · texte numérisé non relu

INITIATION

il entend grincer les dents et racler les pattes puissantés. Sur l'Océan noir, sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée, nagent des buttes, diamants immenses, cheminent d'énormes buttons, masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs opalines tremblant à l'entour ; spectacles d'outre-tombe ; magnificences dignes d'une autre planète, comme on en voit peutêtre en Uranus ou Saturne ; les aurores boréales, occasion recherchée pour * avaler de la lumière (i) », car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune homme contemple les glorieux combats, les gplendides batailles que se livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les geysers d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes ; les clairons (2) et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes s'entre-choquent dans les airs, réther palpite, et ses pulsations sont coruscations et flamboiements.

Déjà le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti en la présence de Sidné, la Démèter esquimaude, il l'a devinée au frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui picotait la peau et hérissait les cheveux ; maintes fois, il a distingué ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retenlisbant comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien, mais auxquels l'oreille du vulgaire toujours reste sourde. Il voit des astres inconnus aux pro-

(1) Bastian.

(2) Terme franco-canadien.

»8 1-ES INOITS OCCIDENTAUX.

fanes ; à Sirius, Algol et Altalr, il demande lesecr^^ des destins: il devine ce que pensent l'Aigle, 1^ Cygne, la Grande Ourse, qui écoutent les Inolts, le^^ regardent faire, mais se taisent. Car ces astre^^ glorieux ne parlent que par des scintillements, et^ nul n'entend leur langage qui n*a la lumière en . lui-même. 11 passe pai* la série des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas dégagé du fardeau de la lourde matière et Tépaisse ignorance^ avant que la Lune ne Tait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de Tétre, lui apparaît (i), ayant franchi les immen-^ sites des cieux, remonté à travers les abîmes de rOcéan. Blanc, pâle et solennel, le fantôme dira : € — Me voici. Que veux-tu? » S'unissant au Sosie d'outre-tombe, l'àme de Tangakok volera sur les ailes du vent ; quittant le corps à volonté, elle voguera dans Tunivers, rapide et légère. Libre à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et d'esprit non affiné.

11 n'y a pas que l'angakok idéal pour passer par telle éducation, et telle discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et inspirés, tous cherchèrent Dieu dans le désert, se réfugièrent dans la solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints anges, pensent les autres ; ils s'enfoncèrent dans l'auguste silence pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en chœur, pour distinguer les susurrements des atomes, les mur-

(i) Môme croyance chez les Lapons, les Peanx-Ronges. les Kuinlcliadales. Charlevoix. Journal.

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in lires du grain de sable, les soupirs qu'exhale la g^oiitte de rosée avant de n'être plus ; ineffables harrnonies qu'éteignent le fracas des rues et des marelles, les hurlements des batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités, ses rnouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse l'assourdissant tohu-bohu des agitations lïîesquines. Pour se retrouver soi-même, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule. Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles, on n'est, on ne sera qu'un enfant, ^n ne comprend rien au monde extérieur, tant que Penché sur son âme on n'en a pas mesuré les sombres Pï*ofondeurs, tant qu'on n'a pas écouté les échos ^ie la pensée s'engouffrant en chutes toujours plus lourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre par delà d'autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à s'assimiler. 11 tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports d'action et de réaction dont se compose Texistence. Donc, l'angakok ne s'absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux expéditions de chasse et de pêche, exercera peutêtre quelque industrie, ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut. A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent ou absent, sage ou aliéné. 11 prend les abstractions pour des réalités et les réali-

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tés pour des abstractions, se crée des sympathies, des antipathies à lai. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il supporte rittsupportable ; il se fait une manière à lui d'entendre et de comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire ; les secrets de Téternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double, perçoit les objets extérieurs, et la réflexion qu'ils projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Brocken, la Montagne des Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même, les chimères extravagantes, ne peuvent faire que distordre et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une façon incongrue. Avant d'endoctriner les ï^euples, les prophètes durent se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vérités éternelles, il leur fallut s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée d'ignorance et de folie, ils construisent un vaste et ingénieux système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode, prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique, — le tout sous le nom de religion.

Frères ou cousins germains de ces angakout sont \oa jossakids indiens, les chamanes de Sibérie, les joguis et fakirs de l'Inde, les derviches tourneurs.

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