‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 48 sur 149 · INITIATION. 9Ô · texte numérisé non relu

INITIATION. 9Ô

let^se, il se crache dans les paumes (i), barbouille <\c^ salive le visage du grand homme ; ensuite, il olïre du tabac pour une ou deux pipes, et peut-être aussi, le foie d'un ours, qui tue les chiens, enipoi sonne les hommes, les frappe dans le corps et Tesprit. A l'aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houpette du crâne branlent de-ci de-là : il est bien reçu. A la douteuse clarté de la mousse trempée dans une coquille d'huile, le maître et le disciple conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par des signes phosphorescents dans le cerveau : à question nette et <^laire, réponse lumineuse, mais l'hésitation n'obtient que des oracles ténébreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune homme ; la transfu- . sion est marquée par le transfert d'une dent que le successeur extirpe de l'auguste mAchoire, et cache dans la sienne. Cette dent, si un profane l'apercerait seulement, ou s'il entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt frappé d'aliénation. Même chAtiment au profane qui aurait aperçu le jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathée avait recueilli les gouttes du Divin Sang. Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément?

— Sur ce point, nous ne pouvons olïrir que des conjectures. La dent, la pièce la plus résistante de ^organisme, et que l'on retrouvait souvent dans la cendre des bûchers, quand les os avaient (lisi)aru, la dent passe chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les rapaccs ont leur force dans la mAchoire ; Oken et les philosophes de la

^i (^horiz, KxpèiUlion Kolzehnr.

96 LES INO'lTS OCCIDENTAUX.

Nature, la comparent à bras céphaliques. Les molai res des victimes abattues à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans ses crochets sa vie et sa colère, y verse l'essence de son chyle- et de ses humeurs, pourquoi rhomnie n'en ferait-il pas autant? Le sorcier n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi ?

On raconte d'autres choses non moins étonnantes. Les sorciers changeraient de sexe à leur gré, s'arracheraient un œil pour l'avaler ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand mal (i). Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux un ours ou un morse, mais de préférence la Grand'Baleine, laquelle ils contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle ils se précipitent. L'orque côtoie maint rivage, visite des îles nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal, où ils contempleront h loisir les mystères de l'autre monde. Combien de temps y séjournent-ils ? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas .

(1,1 Krause. Grog nifthischeBhiet ter, iHH\.

Page 1