A LAIR LIBRE
Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrés de charognes infectes et de matières fécales, sont formées de gaules ou de branches entrelacées à feuillage et broussailles, qu'on recouvre de peaux, gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se réfugient volontiers dans les cavernes, où ils font de grands feux, et, tout en sueur, se couchent sur la pierre fraîche, ce qui leur vaut d'être décimés par les rhumatismes et les pneumonies (i); une large blessure leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent h leur aise qu'à l'air libre; ils se sentent oppressés sous un toit, enfermés entre des murailles ; ils ne jouissent réellement de la vie que dans leurs expéditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial, ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y dormir quelques heures.
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Jpdis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord ; en troupeaux innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés dans les régions septentrionales, affamant les populations qui s'en nourrissaient. — « Tuez les bisons, disait un gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien. » Il fut compris. Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à « la petite chasse ». Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec
(i) IleliTt, Zeilschrifl ffir (illgemeinc Erdkunde, i85H.
laquelle il immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles grises (i). On les à vus se couvrir de mottes herbues qui les transformaient en un bout de prairie ; au milieu de yuccas se déguiser en yuccas ; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise, qu'ils avaient si bien tachetée ôe terre, que des soldats envoyés à leur poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces mystifications que les Bhils de l'Inde (2), ou que les sauvages de l'Australie.
Malgré toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture sérieuse, ni animaux domestiques, lé garde-manger de ces malheureux est souvent vide. Aussi ne dédaignent-ils rien de mangeable : faisant leur profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément. Ils sèment quelques grains d'un rachitique maïs, mais la presque totalité de leur nourriture est nnimale : daims, cerfs, mouflons, cailles^ écureuils, rats, souris, vers et serpents. Nulle fauj-se délicatesse. On ne devient difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais en Apachie, la disette est l'élat normal. Le trop court printemps est suivi d'un été long et brûlant; bientôt les herbes sèchent, les herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On supporte stoïquement la famine, mais après famine trop prolongée, il faut mourir!
(1) Crémony.
(2) naslian, Cnltnn'oelker Amerikas.
cuisiNij:. 153
Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades, chasseurs^ brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain, les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique^ à peu près sous les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides, — ils sont nés cavaliers, — nos affamés vont à la maraude ; au nombre de trois ou quatre, rarement plus d'une douzaine, — car il faut vivre en route, — ils traversent d'énormes distances en quéle de quelque proie; heureux quand ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs lasajo, lanières de viande desséchée au soleil ; ils jeûnent, jusqu'à ce que la bonne Providence lés dirige sur une rancheria isolée ou sur une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils ne peuvent faire autrement ou si leur supériorité est évidente. Comme le loup ils s'embusquent : ils se cacheront, se blottiront pendant des journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois ; et, au moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes, emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands ; mais avant tout, se saisissant des chevaux et mulots qu'ils pourchassent devant eux. Avant qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable brûlant, vrais lacs de feu, « traversées de mort y>^jornadas r/e mwer/e, comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris pendant plusieurs jours
154 LES APACIIES.
d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme chez eux dans Je désert et la montagne, ils doublent, triplent les étapes. Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bètes capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux et s'en font du bien.
Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore vivantes : les uns coupent et taillent ; les autres arrachent les membres et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des souffrances de la victime que lo civilisé qui gobe une huître arrosée d'un filet de citron ; et sans se croire plus cruels que le cuisinier quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce au-dessus d'unbrasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal, tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'abattit réclame la robe ou la toison.
Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des mystères dionysiquos : initiés et initiées se jetant sur le chevreau, symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants, plongeant des mains sanglantes dans les' viscères déchirés, et se disputant le cœur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.
Entre les mangeurs do viande crue et les cannibales, la distance passe pour médiocre ; aussi les
CONJUGALITE RUDIMENTAIRE. 155
Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande ayant un goût trop salé.
En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait supplanté la lance et les flèches, appointées avec morceaux de bois durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de bronze, lequel, dit-on, aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons de ne pas en savoir davantage.
Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle ; ce n'est pas que, de son côté, la femme ne puisse abandonner son époux ; mais l'homme délaissé se considère comme ayant ret'u un affront qu'il faut laver dans le sang, tout de suite. Sans plus tarder il se jette à droite ou à gaucho, va tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil, quelqu'un mourra ; roffcnse était personnelle, la vengeance sera impersonnelle ; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de légitime.
D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne coti-
naissent pas le mariage, que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions la promiscuité serait générale. C'est dit clair et net, et notre autorité, Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas inconciliables. La comunauté des femmes n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de pillage, a le droit de s'adjuger, dépouille opime, une des captives. S'il lui tresse un chifiFon dans les cheveux, elle devient la « part du capitaine » ; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre pour femme à long terme, il lui rompra une flèche sur la tcHe : par cet acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.
Même symbolisme chez les Tartares nomades :
« Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le lui mit autour du cou, fît voler une flèche au-dessus de sa tête (i)... »
Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de leurs prisonnières, qu'ils disaient avoir gagnées « à la pointe de la lance ». Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que fait de capture et d'accaparement. De cette première appropriation les autres suivront. Car ce n'est point la propriété qui procède de la famille, comme les théoriciens l'afïinnaient naguère a priori; c'est la famille qui dérive de la propriété ; la famille, son nom l'indique, commença par n'être qu'un troupeau d'esclaves.
Hien que leurs mariages ne soient (juc rudimen-
(i) Rnclloff, Tiirhiarlip Slnemme Sild St/j/nV/i.s', IV.
LES fiAMINS. 157
taires, ils sont déjà compliqués de certaines insanités. Les jeunes époux évitent la rencontre de leurs beaux-parents : pendant la chasse, pour ne pas manquer le gibier (i) ; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas infécondes. Malgré ces précautions, les femmes perdraient d'assez bonne heure la faculté d'avoir des enfants (2). — A quel âge? Il serait difficile de le préciser : elles savent à peine ce qu'est une année, et s'inquiètent peu d'en compter le nombre.
D'une grossesse à l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois années, dans lesquelles le nourrisson est allaité. L'enfant reste avec la mère jusqu'à ce qu'il cueille lui-même certains fruits, et qu'il ait attrapé un rat sans le secours de personne. Après cet exploit, il va et vient comme il lui plaît; il est libre et indépendant, maître de tous ses droits civils et politiques, ne tarde pas à se perdre dans le gros de la horde. Les parents seraient mal venus à punir leurs garçons et à les réprimander sévèrement. Chose aussi sérieuse n'a lieu qu'avec le consentement de l'entière tribu, laquelle n'a point abdiqué ses droits de paternité collective, ne lésa pas encore délégués aux chefs de famille en leur capacité individuelle. Elle n'use de son droit que rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la férocité native des gamins, férocité qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo racontait que s'il se permettait de cori*iger son fils, celui-ci ne manquerait pas de lui décocher une flèche de derrière un arbre (3). — Pensez-y donc ! il faut donner au jeune
(1) Oviedo.
(2) Schmitz.
(3) Bancroft, \alive Jinres,
homme toutes les vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, à côté du routier un soldat ne fait que piteuse figure (i) ; encore le militaire se vante-t-il le plus souvent de n^ôtre pas tout à fait étranger au noble métier du batteur d'estrade.
Un état social aussi primitif ne fait pas de plftce aux chétifs. Les forts n'ont pas assez pour euxmêmes, comment s'embarrasseraient-ils des faibles ? Cependant quelques éclopés des bagarres précédentes parviennent à se maintenir pendant quelque temps ; ils suivent comme ils peuvent les expéditions, tant pis s'ils n'arrivent pasà temps pour avoir leur part au pillage ! Tarde venienlihus ossa. Les traînards n'ont qu'à mourir. Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus, qui peuvent être plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus robustes, des amis, les enfants peut-être, veulent bien dépécher le misérable d'un coup de lance ou l'étouffer en le mettant sur le dos, puis, on passant au cou un bâton aux extrémités duquel pèseront doux gaillards de bonne volonté (2). .
Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos amis, les Tchouktchis ; ils retombent h la charge de la communauté ; celleci préfère qu'ils ne s'attardent point et qu'ils guérissent ou disparaissent promptemen t. Elle s'emploie au rétablissement des fiévreux, on dansant et chantant, en tambourinant dos nuits entières ; procédé non moins rationnel et non moins efficace que de
(1) Dixon, Wliite Conquesl.
['2) Baiicroft.