‹ Les primitifs; études d'ethnologie comparéeChapitre 73 sur 149 · LA GRAND FETE · texte numérisé non relu

LA GRAND FETE

BTeti ayant pas de simulées, ils se rabattront sur les réelles, car ils manquent de théâtres pour drames et mélodrames. Eux aussi ont besoin de contempler un héros aux prises avec l'adversité, « plaisir des dieux » d'après la doctrine des Stoïciens, le plus beau spectacle qu'il soit donné à Thomme de regarder. Ce qui explique aussi le succès des autodafés et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux hétérodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas d'acteurs pour rire, ni de bourreaux délégués par la magistrature, sont obligés d'y aller de leur personne, d'écorcher eux-mêmes le martyr, de brûler euxmêmes le délinquant à petit feu. Ne l'oublions pas : dès que les fonctions réparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal humain n'est pas encore satisfait ; Tintelligence et l'imagination font valoir leurs droits ; la sensibilité ne veut pas rester inactive et réclame sa quote-part d'émotions. Car « l'homme ne vit pas de pain seulement ».

En tant qu'individu, on ne peut pas être moins gêné que notre Apache de toute espèce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce soit ; il fait toujours ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il peut. Dans le cas d'une grande expédition, on se réunit sous le commandement d'un camarade dont la supériorité personnelle s'impose et dont l'autorité prend fin avec l'entreprise. Si les hostilités se prolongent, il va de soi que l'influence du chef de guerre s'accroît souvent plus qu'on ne voudrait (i). Quelques tribus se prémunissent contre ce danger, en reconnaissant une autorité purement morale à

(i) Henry.

161 LES APACIIES.

des mchems, ou Chefs de la Paixt personnages toujours distincts des capitaines d'ordre militaire ; institution des plus intéressantes, mais qu*on ne saurait étudier utilement dans ces hordes clairsemées.

Comme manifestation la plus élevée de la vie publique dans ces déserts, ces Primitifs célèbrent des néoménies. Autant qu'on peut le savoir, la vénération de la Lune a partout précédé celle du Soleil. La nuit de la fêle, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons à ce propos que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir honoré le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionnés de tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du grain bouilli et fermenté (i). S'ils ne fumaient et ne senivraient, ils ne croiraient pas se préparer dignement à un acte religieux. Couchés ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparilion de la reine des nuits. Dès qu'elle se montre à Thorizon, ils gei gnent en chœur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain (2). Cette j)arfaito imitation est la récompense d'une longue pratique. Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul ot môme mot pour désigner léchant de l'homme et le glapissement du chien des prairies ; des voyageurs ont môme trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le cri de l'autre (3). Peu à peu les voix enflent, éclatent en jappements ; on dirait une

(1) Henry.

i'.i) Tisivin. Murphy, Indian a/faira^ 1857.

{'i) Oscar Loew, 'Aeili^rlirifl fiir l'JlhnoUxjie, 1877.

RITS VENATOIRES. 105

meirte en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le cas. Le concert continue par les grondements du loup-hyène et de Tours, les brameés du cerf, les cris de tous les frères et cousins du monde animal, les hennissements du cheval et du mulet, môme les braiments de Tâne, et tous alors de rire, ou plutôt de ricaner, car le rire implique une mentalité peut-être supérieure à celle qu'ont atteinte ces sauvages dégradés par la misère. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent guère portés à la gaieté ; ceux de l'Amérique du nord passent pour mélancoliques, et ceux de TAmérique du sud pour tristes :

« L'Indien est toujours triste. Triste à l'église, triste en sellant son cheval, triste en s*accroupissant sur le seuil de la salle,* triste en buvant, triste en. dansant, triste en courtisant sa belle ; môme sa chanson d'amour n'est qu'un gémissement (i). »

Cependant, d'acte en acte, de scène en scène, les cris se sont faits plus désordonnés, et la boisson aidant, la représentation dégénère en charivari, lequel ne cesse qu'au matin.

Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette représentation un acte religieux, un vrai mystère. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette solennité pour un équivalent de la « Danse du Bison » décrite par Catlin, ot pratiquée par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges, — de la fête « des Vessies » à laquelle nous avons assisté chez les .VJéouls, — des réjouis-

(i) Wiener, Pérou.

sances « du cerf (i) » que les anciens Romains dér guises en bétes sauvages célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle année. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent longtemps à s*en déshabituer, sous la pression de l'Église chrétienne, laquelle par ses conciles et synodes, ses homélies et pénitentiaires, ne cessait d'admonester et de châtier les superstitieux " qui « à Noôl ou jours autres », s'entêtaient à « courir les génisses (2) », faire le daim ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en donnent alors à cœur-joie. Tous les bons sujets et boute-cn-train du village se mettent dans la peau et le caractère de quelque animal, et la bande joyeuse, accompagnée de musiciens, fait le pèlerinage des cabarets. En tète, comme de juste, l'Ours dansant avec Madame son épouse, au milieu d'oursons folâtrant et d'oursonnes folichonnant. Puis le seigneur Bœuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la nombreuse famille des veaux et velles. Ensuite le Loup, la Louve, et les louveteaux, le Renard, la Renarde, et les renardins... on voit la kyrielle qui suit — la marche est fermée par un chameau de bosse majestueuse.

•HH

Nous avons parlé des Apaches comme d'un peuple toujours existant, toujours agissant ; en réalité, il ne compte plus. Tant qu'ils n'étaient que des sauvages, au milieu d'autres sauvages, leur popu-

(1) Soicmnilo.s Ccrvuli, daprès Dt'iiys d'Ilalicnrnasse. u} SainI Firinin, cilr dans .U('//j.s//w'. H.

Page 1