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Le sol fertile, qui produit tant de Heurs resplendissantes et de fruits savoureux, donne naissance à d(» beaux types humains, à des hommes bien faits,
(1) Cléments Markham.
(te) Arern helel, jncklree. iioinnir jaqua par les Portugais, «lu tain oui rhonl<iH<l.
NUDITE PAR DKCENCE. 173
des femmes bien tournées. Population mêlée. Le commerce et la petite industrie ont enrichi le Malabar et, dans cette autre Phénicie, attiré de nombreux immigrants. Sur un fond indigène, plus ou moins dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont fixés dans les ports que fréquentent les Européens. Les Portugais vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont jusqu'à nouvel ordre.
Les aborigènes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la race guerrière et aristocratique des Naïrs (i). Quoique de souche soudra, disent les brahmines, ils se sont faits ofliciers militaires et civils, administrateurs de toute catégorie. Avec leurs sous-castes, ils formaient naguère le cinquième de la population. Venaient en dernier lieu la peuplade rustique des Tchermour (2), ou autochtones, et comme intermédiaires, les Tirs (3), émigrés de Ceylan, dit-on, pépinière d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis temps immémorial, serfs et clients des Naïrs, leurs métayers ou fermiers. Tout modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun vêtement au-dessus de la ceinture, disant qu'elles ne sont pas des prostituées pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme bonnes et nourrices,, ont maintes fois essayé de leur faire porter fichu, au nom du décorum britannique, mais ont trouvé la ferme résistance qu'elles eussent elles-mêmes opposée, si on leur eût demandé d'aller dévêtues j)ar
^1) Naïrs, Nayeurs, Naïmnr, les jj:uides, chefs ou ron<hioteiirs.
(2) Tc/ier, terre; mour, mourou/, enfants.
(3) Tnyeursy Tayar ou Clwgnns, ChagoouAns-, Chnnars, serviteurs, ou Trhannrs ((IcmonohUres).
174 LES NAÏRS. .
voies et par chemins. Dans ce même Malabar, à la fin du siècle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre à s'habiller les Malais Coudiacrou qui gagnent leur vie à extraire le jus des palmiers ; il leur ofTrit même de les fournir de toile tous les ans aux frais de l'État. Les pauvres gens exposèrent qu'ils ne pourraient jamais se faire à l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances restant sans effet, ils se décidèrent en masse à quitter le pays. Ce qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans leurs forêts (i). Du reste, les Naïrs, eux aussi, se couvrent très parcimonieusement; les femmes, même les princesses, à peine plus que les hommes (2).
Outre leur physionomie particulière, et certains détails du costume, les brahmanes se reconnaissent à la houppette de cheveux qu'ils portent en avant, houppette que tous autres rejettent en arrière. Les Naïrs se rasent la tète, ne ménageant qu'une boucle étroite et mince, nouée au bout, qu'ils étendent à plat sur le crâne ; les femmes ont le bon sens de respecter leur longue chevelure, d'un noir éclatant. Teint brun olive, extrémités fines, taille élégante, maintien noble, port distingué. C'est une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble singuli(*rement aux portraits qu'on donnait,. à la fin du dernier siècle, comme représentant les insulaires du Pacifique.
Les Naïrs de laucien type, autant de guerriers Spartiates, autant de chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et écrire ; mais leur principale éducation se faisait au gymnase et à la salle
(i) Dubois, Mœurs de l'Inde.
(2) Duncan, Asialic Renearches., 1799-
OUGUEIL ET PRIVILÈGES. 175
d'armes, où ils apprenaient à mépriser la fatigue, à ne pas se soucier des blessures, à montrer un courage indomptable qui souvent frisait la témérité et même la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient avec une égale virtuosité leur lance en avant et en arrière, tiraient de Tare avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde flèche dans la première (i). Leur agilité extraordinaire les faisait redouter dans les combats des forêts et jungles. Ils se vouaient à la mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent. Ceux que le prince attachait à sa personne tenaient à honneur de ne pas lui survivre. Écoutons Pyrard qui les vit en leur beau temps :
« Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis jamais ; ils sont de couleur basanée et olivastrc, et tous de taille haute et alaigre ; au demeurant, les meilleurs soldats du monde, hardis et courageux, fort adroits à manier les armes, avec une telle dextérité et souplesse de membres qu'ils se plient en toutes les postures qu'on sçaurait dire, de sorte qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en même temps (2). »
En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil n'était pas mince. Tout individu de caste inférieure qui se serait permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils étaient sous l'obligation de le tuer, ou de périr
(1) Granl, Reise nach Osl Indien.
(2« Voyagp. de François Pyrard (au commencement du dixsepUèmc siècle).
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eux-mêmes (i). Aujourd'hui encore, quand la police leur donne à garder des prisonniers de la plèbe, il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent qu'à maintenir les distances (2) ; on dirait qu'ils les redoutent. Ils ont refusé bataille à des ennemis jugés trop inférieurs ; on leur eût manqué de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu'à la fin du dernier siècle, un prince eût craint de les offenser mortellement en leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats, des pas grand'chose. Cette vanité n'est point le fait des seuls Naïrs, toutes les armes aristocratiques en ont leur dose :
« A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, après avoir renversé quelques hommes d'armes, les laissèrent de côté, ne voulant combattre qu'entre gentilshommes (3)... Ils s'indignèrent que la première charge dirigée contre eux, n'eût pas été faite par des chevaliers, ainsi qu'il était convenable, mais par gens de Soissons, menés par un certain Garin. Ils montrèrent une répugnance extrême à se défendre, car c'est la dernière honte, pour des hommes issus d'un sang illustre, d'être vaincus par des populaciers. Ils demeuraient donc immobiles à leur poste (4). »
Interdit de mettre un \aïr en prison. D'une accusation qui l'atteignait il sejustifîait par l'ordalie, — saisissait un fer rouge et le portait à quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante, — allait prendre un bain dans un étang d'alligators. L'accusation était-elle prouvée ? Des envoyés du roî
(1) Thévonot.
(2) Dny, The Land oflhe Permanh.
(3) Rijjord, Vie de Philippe- Auguste.
(4) Guillaume le Breton, la Philippide.
ROYAUTK A TERME. 177
avaient mission de le tuer où ils le trouvaient; sauf à laisser Tordre piqué dans le cadavre .
« Honneur et galanterie ! Amour et bataille! Mon jépée et ma maîtresse ! » prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point d'honneur. Détail à noter : les parties intéressées ne vidaient pas toujours leur querelle en personne ; des amis Tépousaientà leur place, surtout si l'affaire en question était d'ordre civil et engageait des intérêts considérables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient leur escrime, pourvoyaient à leurs propres affaires; la rencontre pouvait même être ajournée à douze ans, dernier terme. Ces affaires d'honneur, et en général les duels judiciaires, procuraient un revenu au roi, arbitre officiel dont l'intervention était payée suivant la fortune des litigants.
Jadis au Malayalam, on s'était précautionné contre le danger que l'État tombîlt en des mains séniles, et qu'un maniaque décidât des affaires importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait parachevé douze ans de règne ne les dépassât pas cTun jour ; il fallait que le Fils du Soleil entrât en son repos, après avoir travaillé pendant tout un cycle. A la dernière heure, il présentait au peuple son successeur, puis se poignardait.
La coutume avait sa raison d'être, puisque d'autres populations, en Afrique notamment', la mirent en vigueur. Mais les princes régnants, on le devine, goûtent peu le système, le tournent, s'ils peuvent. Le souverain des Toltèques avait obtenu une latitude très raisonnable : avant de le faire périr, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans de règne, la durée du cycle mexicain. Le bœuf Apis jouissait de sa divinité pendant vingt-cinq ans.
De magnifiques fêles, un grand jubilé étaient
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annoncés, à Calicut, pour clore dignement la carrière du monarque. Au grand jour, le roi inaugurait lui-même ses obsèques, et, marchant en tête d'une procession, composée des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses pieds avaient touché Teau, il jetait bas ses armes, déposait sa couronne, dépouillait ses vêtements, s'asseyait sur un coussin, croisait les bras. Sur ce, quatre Naïrs qu'il avait instamment priés de lui rendre un dernier service, — celui de regorger, — prenaient un bain dans la mer, tout à côté du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau parfumée, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de : « Allez-y ! » les champions se précipitaient sur les gardes disposés en épais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille, tâchaient de se frayer un passage jusqu'à l'homme assis sur le coussin. Incroyable ou non, la légende affirme que plus d'un de ces désespérés plongea son épée dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite sur le trône qu'il avait si bien gagné : « Ote-toi que je m'y mette ! » — Après tout, si le prince était impopulaire, les régiments désaffectionnés, décidés à faire preuve de maladresse...
II j)anjît que, dans les temps anciens, les Aryas envoyèrent an Malayalam des colonies conduites par des pr(*'tres, qui s'emparèrent du pays et asservirent les habitants, sans rencontrer résistance sérieuse. Combien la conquête fut facile, les légendes le font deviner en montrant Vichnou faisant, devant les liompnos divins, surgir la terre du sein des flots, Les
ARISTOCRATIK SACHRDOTALE. 179
nouveaux venus n'eurent pus à partager avec les" Keiiairyas ou guerriers, qui, ailleurs, balançaient le pouvoir des Brahmanes et les obligeaient à soutenir use lutte séculaire, dans laquelle les triomphes alternaient avec les revers. Mais il y a danger à vaincre trop aisément. N'ayant à compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les conquérants tournèrent leur actîvilé et leur savoir-faire les uns contre les autres. Dos pré Ires-seigneurs querellaient des seigneurs-prôf res ; les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-dé tniisaient, et, après s'être mutuellement affaiblis, ils furent obligés d'accepter la souveraineté (Pun prince temporel résidant à Qadesh. Les théocraties sont coutumières de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les dissensions intestines avaient relevé peu à peu l'élément indigène qui donna naissance à Taristocratie militaire, dite des Naïrs. Des commerçants arabes s'établissaient dans les ports, s'enrichissaient en même temps que le pays dont ils firent un entrepôt des marchandises d'Europe et d'Afrique, du Deecan, de la Perse et de la Chine. P(mi h peu, ils déplacèrent dans le Malayalam le centre de gravité, firent pencher la balance du pouvoir. En tant (pie sectaires de l'Islam, ils s'entendaient mieux avec les indigènes qu'avec les Hrahmanes, entichés d'une orthodoxie védantique. Si bien qu'une l'évolution éclata dans la seconde moitié du xn° siècle. Le petit peuple, Taristocratie locale, les commerçants étrangers, combinant leurs efforts, renversèrent le régime prêtre. Tcher Rouman, personnage historique* ou légendaire, dont le nom indique un représentant des« homraesdu sol », assembla des armées, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale porta la peine de l'orgueil ([ui l'avait empêchée de se
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fondée avec la nation; la nation secoua le joug, Tobligca de s'avouer vaincue et d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts, sous douze gouverneurs, siégeant en douze villes, dont la plus ancienne, Quilon, fut réservée aux Brahmanes, matés désormais, qui acceptaient ou faisaient semblant d'accepter le nouvel état de choses. La Cannanore de nos cartes, Nannour, d'où était partie la révolution, prit un caractère essentiellement indigène. Llne treizième cité, Coricot ou Calicut(i), fut fondée et mise à part, pour devenir le magasin arabe, [e quartier général de la confédération nouvelle, et la résidence du président qui prit le nom de Grand Tamoul (2). La succession au trône, qui jusque-là s'était effectuée de père en fils, suivant le droit des conquérants, fut désormais rendue au neveu, fils de la sœur, conformément au droit primitif.
On devine que la révolution qui mit fin au régime brahmanique prenait ses origines dans Tordre social. Jusque-là deux systèmes avaient été en lutte irréconciliable pendant une longue suite de générations : le Patriarcat des races privilégiées, et le Matriarcat, essentiellement populaire et démocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgré leur force et leur adresse, ne purent imposer définitivement à leurs sujets du Malabar la coutume qui tracé la démarcation entre deux mondes : celui des peuples qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. 11 semble que la grande coutume, sur la- (juelie nos civilisations modernes sont fondées, où{ dû s'imposer elle-niênie, ou se faire accepter sans
(ij D'où sortirent les premières étoffes de ralicol.
('a) Ou Tambonri, Ttimoiiri^ qui nous est mieux connu sous la forme arabisée de ZamonVi. Les princes s'appelèrent Tambouran elles princesses Tambourelli.
LE ZAMORIN. 181
grands combats, si elle eût vraiment possédé la supériorité qu'elle s'attribue. Mais n'anticipons pas sur les explications que Ton donnera ci-après.
La révolution populaire triompha du système aristocratique ; elle fit plus, elle se maintint, et le pays entra dans une ère de prospérité. A la fin du xiii® siècle, Marco Polo s'émerveillait de la richesse des villes, de la richesse des campagnes ; prospérité que. Camoé^ns et les Portugais admiraient encore au hiilieu du xvi^ siècle.
<c A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des* plus grands et des plus riches princes de l'Inde. 11
Ïïeut mettre en armes loo.ooo Naïres, sans compter es Malabares etMahométans, tant de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays, qui sont sans nombre. Tous les roys Naïres de celle côte sont ses vassaux, lui obéissent, et cèdent à sa grandeur, excepté celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre, depuis que les Poi'tugais sont à Cochin (i). »
L'arrivée des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un premier coup à l'existence de la confédération, que, par la suite, désagrégèrent et démantelèrent les Hollandais, les Français et enfin les Anglais auxquels réussit la conquête totale.
Trois religions s'employèrent dans le Malabar contre la famille maternelle : celle de Brahma, colle de l'Évangile, celle de Mahomet.
Suivant une légende qu'il serait difficile de prouver ou de réfuter, rai)ôtre saint Thomas aurait abordé
(i) Voyar/e de Finiirois Pyraid.
J82 LES NAÏRS.
ces parages, où sa prédication lui aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouvé par le lait que la terre resta rouge au lieu du supplice. Les pèlerins qui s'administrent de cette argile sont aussitôt guéris de leurs fièvres et autres maladies (i); prodige semblable à celui de Tantah, en Egypte, où tout un champ resta coloré du sang des martyrs, au nombre de quatre-vingt mille, tous décollés au même endroit (2). La gloire de saint Thomas pénétra jusque dans la Gaule mérovingienne, et saint Grégoire, écrivant en la cité de Tours, rapporte que dans la chapelle mortuaire de Tapôtre
«... Une lampe, placée devant le tombeau, brûle jour et nuit, sans mèche et sans être alimentée par de rhuile. Lèvent ne Téteint pas, elle ne se renverse jamais, éclaire sans se consumer. Car elle est entretenue par une vertu de Tapôtre, inconnue à l'homme, mais où Ton sent la puissance divine (3). >
Les voyageurs sont intéressants à entendre sur ces chrétiens, les Thomistes, appelés aussi Jacobites. Ils ont quantité de livres qui traitent de sortilèges, avec lesquels ils assurent que leurs prêtres l'ont tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obéissent (4)... Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le Purgatoire. Leur eau bénite jouit do propriétés miraculeuses, — sans doute, parce qu'elle a été mélangée de la susdite terre rouge, — ils rejettent la transsubstantiation, communient avec de Tarrak en guise de vin (5), avec
(i) Marco Polo.
{•2) Paul Lucas,
(3) Gregorius Turonensis, de Gloriu Marlijnim. trad. Bordier.
itt) Tavernier. Votj(t(/es, 1.
(')) I»aoli.