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LES JESUITES

naient pas davantage, mais qu'ils disaient avoir été dictés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même ; ils se défendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force et vertu, dès qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que dans la prononciation. Des deux parts on s entêtait le plus à ce que l'on connaissait le moins.

Les choses étaient bien gâtées, quand survinrent les Jésuites. La Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et même les prêtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident (i), s'habillaient en brahmanes, mangeaient à la brahmane, marquaient du dégoût pour tout ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et coutumes des brahmanes, faisaient décider par un concile à leur dévotion que le cordon sacré, porté parles brahmanes en leur qualité de régénérés ou « deux fois nés », est dépourvu de toute signification religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement sociale. Eux-mêmes imaginèrent de se partager en jésuites de haute caste et jésuites de basse caste ; et quand un jésuite porté dans son palanquin rencontrait un jésuite marchant à pied, les deux jésuites semblaient ne point se connaître. S'évertuant à donner la couleur brahmanique à leurs doctrines, ils forgèrent un cinquième livre des Védas, qu'ils firent découvrir comme par hasard. Toute la révélation chrétienne y était contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits brahmano-chrétiens etchristiano-brahmaniques, qu'entre Christ et Krichna on n'eût su distinguer. Aussi

(i) R. P. Barreto, ReUilUm dct Missions de ht prorince de Middhdr. Paris, 16^5.

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firent-ils des convertis par milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le précepte donné par Tapôtre saint Paul : « se faire tout à tous ».

Plus sévères, beaucoup plus sévères, les Carmes et Dominicains réprimandaient cette conduite avec véhémence, ne ménageaient pas les épithètes de parjure et fourberie. Le Saint-Siège ne savaii à ^foi entendre. Mais les uns et les aulMS «raccordaient pourtraiier les pauvrasiaeolnles avec une inflexible rignenr. Les exploits delà Santa Hermandad au Malabar et à Ceylan, les bûchers et les autadafés de Goa sont tristement célèbres. Nombre de Jacobites se réfugièrent à l'étranger, Tévêque s'échappa dans les montagnes, ce qui lui valut le sobriquet de « prélat marron ». L'Inquisition travailla si bien qu'elle supprima la majeure partie des hérétiques, c'est-à-dire des chrétiens primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir de soulagement les Hollandais qui, en i663, s'emparèrent du Malabar. L'archevêque s'enfuit à son tour, mais on retroussant sa robe, lança les foudres de l'excommunication sur son confrère, Tévèque syriaque, et sur tout le vieux parti qui se réclamait de l'apôtre saint Thomas :

« Ah qu'il est beau do voir des frères, « D'un in(>mo amour unis entro eux ! »

A leur tour, les Hollandais avancèrent avec leur dogmatique ; ils exigeaient des gardes champêtres et juges de paix une déclaration de conformité à la Confession helvétique ; m(^me pour signer un simple bail î\ ferme (i), il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire (h^ Dordrecht était répété sous les

Il J(turi\nl iWx Mission.^ ('ramjèlitjiws.

FAMILLE MATEnNELLE. 187

manguiers où jacassaient les perroquets, où roucoulaient les pigeons:

Par-dessus vinrent les Anglais, qui à l'action des dominies substituèrent celle des rtWérends et missionnaires anglicans. Mais leur propagande manqua de zèle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur tiédeur. En effet, les chrétiens disparaissaient comme par enchantement, on n*en trouvait plus en des districts où jusque-là on les avait comptés par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du matriarcat. Malgré l'élan de sa première attaque, le christianisme n'avait pas ébranlé l'antique institution ; il est même permis de supposer que s'il ne fit pas plus de progrès pendant une si longue existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait de la propriété, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait la liberté et l'indépendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus qu'ailleurs influentes et respectées ; depuis temps immémorial, la coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe féminin fût condamnée à mort ; seulement, dans les cas extrêmes, la criminelle était vendue comme esclave, expédiée par delà les frontières.

Où la Croix avait échoué, l'Islam ne paraît pas avoir même essayé de combattre. Nous avons déjà vu comment il s'était allié avec l'élément indigène contrôla domination brahmanique. Les rigoristes musulmans n'ont pas cessé de reprocher aux Arabes du Malayalani la faiblesse de leur prosélytisme, la tiédeur de leur opposition à un système évidemment contraire à la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir empocher, ces immigrants avaient épousé des natives, fait naître la

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race métisse des Mapillas (i), et adopté, sans paraître en souffrir, l'hérédité suivant la ligne féminine, régime qui de Toncle maternel fait le chef de famille; et qu'ont également accepté les Musulmans des Laquedives (2).

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Quelle était donc cette « famille maternelle » qui se maintint à travers tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs siècles, cette famille à laquelle les Naïrs et la plupart des enfants du Malabar se montraient si fort attachés ?

Depuis que les mémorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert à la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que l'humanité émergea des promiscuités premières. Longtemps on ignora la paternité, longtemps la part que l'homme prend dans Tacte de la génération passa pour secondaire ou pour impossible à déterminer. Ce fut sous rinfluence de la maternité, fait tangible, que s'élaborèrent et se développèrent les notions de race, de famille, de partages et d'hérédité.

Au début, toutes les femmes appartenaient à tous les mâles de la tribu, indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre père que l'ensemble des guerriers, il ne pouvait être distingué que par les mères, d'où les clans maternels qui longtemps existèrent sans rivaux. Ils se sont maintenus chez la plupart (les peuplades sauvages ou demi-barbares,

(i) Mdjnllas, les notables.

(2) 1 1 11 n Um", /m/x'nV// (iazellocr of India,

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ils étaient de règle chez les anciens Étrusques, Gam paniens, Athéniens, Argiens, Arcadiens, Pelages, Lyciens et Cariens, pour ne nommer que ceux-là. Encore sous la trente-troisième année de Ptolémée Philadelphe, la métronymie faisait toi en Egypte ; les parties qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de leur mère, ne mentionnaient pas leur père ; même le nouveau marié perdait son nom pour prendre celui de sa femme (i) , abandonnait à l'épouse tout ce qu'il possédait, en prévision de la famille qu'elle donnerait ; ne se réservait rien en propre, demandant seulement à être entretenu jusqu'à la fin de ses jours, puis enseveli d'une façon convenable.

Telle famille, telle propriété. Quand la propriété prit forme et consistance, la transmission s'opéra au profit de la lignée maternelle. Le « matrimoine» précéda le « patrimoine » . Point n'est besoin de rapporter la € coutume de Barèges » ou celle des anciens Ibères. Ne sortons pas de l'Inde anglaise :

« Les Nicobariens préfèrent avoir des filles que des garçons. Ce n'est point à l'homme de choisir sa compagne et de la faire entrer dans sa hutte, mais à la femme de se prendre un .compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que des fils ont une triste vieillesse. Délaissés par leurs gargons, les uns après les autres, ils s'éteignent dans la solitude ; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent le centre d'une famille grandissante (2) . »

€ Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mère en fille. La femme, directrice de la communauté, vit sur sa propriété et dans sa maison à elle ; se choisit un époux à son gré, ne regarde pas longtemps à divorcer. 11 est vrai qu'elles travaillent

(i) Révillout, Papyrus démoliques.

(2) Vogel, Von indischen Oeean bis zum Goldiande.

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plus que les hommes ; ce sont elles qui portent dans de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays (i) . »

€ Les Pani Kotch, voisins des précédents, reconnaissent à leurs femmes une situation privilégiée, qu'elles légitiment par un travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter ; à elles de filer, de tisser, à elles aussi de brasser la bière ; elles ne se refusent à aucune corvée, ne laissant aux hommes que les plus grossiers ouvrages. Les mères de famille marient leur progéniture encore en bas âge; dépensent, aux repas des fiançailles, moitié moins pour le conjoint que pour la conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent fort bien se trouver des époux ; aux riches, les partis ne manquent guère. Le préféré va vivre chez; la bellemère qui règne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si le consort se permet des dépenses auxquelles il n'a pas été autorisé spécialement, il les soldera comme il pourra. On a vu vendre pour esclaves des pères de famille, l'épouse se refusante paieries amendes qu'ils avaient encourues ; — il lui était loisible de convoler en secondes noces(2) . »

Nulle population ne s'est complu davantage que les Naïrs dans la famille maternelle, ne l'a plus logiquement développée, en dépit des obstacles accumulés contre cette institution par une race admirablement intelligente, et qui, de plus, était servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affinée, comment eussent-ils renoncé à dominer, à exploiter des populations simples et naïves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre

(i) Stcll, Journal ofllie Elhnological SocieUj , VII. Campbell.

(a; Hodgson, Journal oflhe Asiatic Society ofBengal, 1849, Dallon.

MAKIAGE NAÏR. 191

ces deux systèmes de filiation, la conciliation semblait impossible, infranchissable. Ils tournèrent Fcbstacle avec une ingéniosité, une persévérance dignes de leur race sacerdotale, ils étaient obligés de reconnaître que décidément la population indigène ne voulait pas de leur système familial. L'imposer, impossible. Et cependant, leur loi était formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le père sans se frapper eux-mêmes de déshérence, saris avouer qu'ils s'étaient trompés. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Naïrs aiment leurs familles plus qu'autre chose au monde, en font le but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour répréhensible l'homme qui, de propos délibéré, refuserait d'être père et se priverait des doux soucis que les enfants coûtent à élever ; ils s'indignent contre la fille qui se refuse à être mère ( i) ; ils vouent à de terribles châtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit l'espèce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se présenter devant saint Pierre qui les reçut avec honneur dans le paradis chrétien ; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzième année et même auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fête, qui est célébrée en grande pompe. Ont été convoqués musiciens et comédiens, saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont présents les parents et amis venus de près ou de loin. L'oncle et les frères

(t) « Si une fille, arrivée à l'époque où les signes de nubilité se manifestent, vient à mourir sans avoir eu commerce avec un homme, les préjugés delà caste exigent que le corps inanimé soit soumis à une copulation monstrueuse.» Abbé Dubois, Mœurs de rjnde.

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de la mariée reçoivent les visiteurs, les présentent à la mère et aux sœurs, parées de leurs plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui à choisi pour époux font leur entrée. En grande cérémonie on leur passe au cou une chaîne d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchaînés l'un à l'autre ils vont et viennent devant l'assemblée. Après quelques tours de promenade, on les délivre, mais tout aussitôt l'époux noue à la gorge de l'épousée un tali, l'équivalent indou de notre anneau de mariage. C'est un cordon auquel on a attaché quelque bagatelle symbolique: ici une pierre précieuse, là une feuille d'or, enroulée en cornet, et traversé par un fil de soie. Sitôt le tali attaché, les jeunes gens sont déclarés unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. A}»rès quatre ou cinq jours de festivités, les gens de la noce sont congédiés, même le nouvel épousé. On le remercie poliment du service rendu :

— « Nous vous remboursons vos dépenses, nous vous faisons cadeau d'un costume complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de francs, après quoi, vous êtes tenu d'honneur à ne plus encombrer de votre présence l'appartement conjugal. »

Un demi-Brahmane, quelque frère mineur, Franciscain ou Capucin, comme on dirait, consent parfois k faire lui-môme et en personne la remise du tali ; mais honneur fait à l'épousée, se refuse à l'œuvre maritale, pour laquelle consommer il faut appeler un entrepreneur payé à forfait. Marco Polo, que ces épousailles émerveillaient fort, raconte en substance :

« Les Patamares, faquins et ouvriers du port,

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