POUR PRENDRE CONGE
« Que les Piliers Incandescents ne lui brûlent pas les mains !
« Qu'elle ne soit point arrêtée parla Muraille d'Or aux colonnes d'argent !
« Huis éternels, devant Mada, élevez, élevez vos linteaux ! »
Un homme approche, tenant une torche enflammée. Il l'applique au bûcher en détournant la tète.
Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les os non incinérés. Les gens de peu reçoivent la permission de fouiller le foyer pour retirer les bijoux en débris.
A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas des restes mortuaires. De temps à autre, ils interrompent leurs saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La cérémonie, entremêlée de repas copieux, dure de trois à quatre jours, se termine par une orgie que les missionnaires disent impossibles raconter. Elle a, sans doute, pour objet de vivifier l'âme errante, de la mettre en vigueur.
Passons maintenant aux {)roches voisins des Badagas :
Le Toda, qui se sent mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de peu; il lui déplairait de s'en aller contraint et forcé. Pour faire ses adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses. plus beaux vêtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant qu'il trépasse ou guérisse. Oh a vu des malades se relever^ rassembler leurs dernières forces, se faire braves
254 MONTICOLES DEâ NILGHERRIS.
et parader de porte en porte, ornés de toute Jour quincsfillerie, drapés dans leur belle toge, dans le luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, blé rôti et autres petites friandises, — puis, les visites terminées, ils rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils préfèrent n'entreprendre le grand voyage qu'en jour faste : dimanche, jeudi ou samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se permet de les emmener sans leur demander avis.
Dans une hutte près la bergerie, le cadavre est exposé. On couvre le mort d'un manteau de cérémonie, on le met debout, les uns le tenant à droite, les autres à gauche. On amène les troupeaux, une clochette sans battant est attachée au cou des bêtes et on leur crie : « Suivez votre maître ! »
Les affligés creusent un trou, et, rejetant les mottes sur le défunt et son bétail, s'écrient : « Retournez à la terre ! *
Au défilé des vaches et taureaux, des veaux et génisses, chaque animal marche entre deux hommes qui le mènent par les cornes. Sur la bête qui passe, on lève le bras raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution du droit romain : « Le mort saisit le vif, » -- Lt cet autre du droit canon : « Les biens de hiainmorte. »
Sur le bûcher, ('oini)osé de sept essences de bois, on étale plusieurs objets, propriété personnelle du décédé, quelques comestibles, sans oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bûchettes sacrées. Tant que la flamme s'éprend, le corps est balancé par trois fois, puis couché et retourné la face vers le sol ; attitude classique des victimes vouées aux di(»ux infernaux.
FUNEKAILLKS. 86$
« Sois tranquille ! Sois tranquille ! nous te pour- Toirons de taureaux et de génisses! Que tous les pécllés te soient pardonnes ! Va sans crainte, va ! tu ne maM|ueras jamais de lait à boire ! )^
Au dernier moment, on coupe. une boucle de cheveux sur la tête que la famée enveloppe déjà. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure à mi-longueur, de geindre, de hurler> de se lamenter, deux à deux, front contre front.
Une ou deux vaches sont amenées; hommes et jeunes gens se mettent après, les saisissent par les cornes, les poussent, repoussent, frappent, rouent de coups, et finissent par abattre sans armes autres que des bâtons noueux (i). Les pauvres animaux, jusque-là traités avec une affectueuse mansuétude, résistent comme ils peuvent, parviennent parfois à encorner et piétiner quelques assaillants, qui ne s'épargnent pas à crier et s'agiter à frapper, s'enivrant de bruit, de tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses bêtes ontsuccombé, tous de se précipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les flancs navrés, la tète meurtrie; les assommeurs semblent maintenant n'avoir eu au monde rien de plus chci' que leurs victimes.
Pendant la bagarre, le cadavre brûlait. Les fragments du crâne, les os calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera désormais le fantôme d'un Lare familier.
Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés : l'âme qui vient d'abandonner
(i) Coutume que nous rclrosivons chez les Belsilés de Mndn-
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la dépouille périssable est censée en avoir recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les fragments, puis reprend le chemin de Tétable, son sanctuaire, la foule lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la pierre du front et s'en va. Sitôt que Tassistance est hors de vue, apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de dépecer les carcasses.
DésorraaiSi quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n*y touchera, si elle servit pour un homme.
Cette première cérémonie est appelée celle des « Funérailles Vertes » parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches* Les « Funérailles Sèches », celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y brûle les objets d'usage personnel : pots à lait, bâtons, habits, et aussi des modèles de flûtes, d'arc et de flèches, — modèles, disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les débris calcinés et on les verse dans un manteau : un pli par mort. Puis le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent ainsi parmi les divinités protectrices du clan.
A ces mânes on sacrifiera dos vaches, une au