OSSUAIRES
:K]ioins par individu. Autrefois, on en a vu expédier ^ine quarantaine en une seule fois ; mais l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux Ifcètes par homme. De chaque animal abattu, le xnufle est. mis en contact avec le manteau mortuaire ; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les xestes de l'ancien maître.
Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre appelés par les Todas pliius, — <l'un mot signifiant urne ou pot, — et par les autres indigènes Pandoii Kolis, les Tombes des Pandous. Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels que paons, bœufs, tigres et antilopes (i).
Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches dont il boira le lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité de cette âme qui mange et qui boit ; ilsdemandaient si ces vaches maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments, finissaient par protester :
« Tout ça, c'est des chicanes ! Il y a longtemps que les pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons. On vit de l'autre côté comme ici; cela est sûr, cela est certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer. »
fi) Hough, Harkorl.
358 MONTICOLES DES NILGHERRIS.
Les convertisseurs insistaient ; mais les interlocuteurs de couper court :
€ Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir tranquille. Assez comme ça ! »
N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse : bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort^ disent-ils, n'est qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de la première. Am-Nor, Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf qu'elle s'étend au loin (i), que les herbes sont plus hautes, et plus gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternifé, il est un moment commun, le trépas ; entre lo monde terrestre et les régions au delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic delà Terre, pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont la cérémonie des Funérailles sèches a rompu les liens avec la terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'œil sur les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long regard sur la maisonnette chérie de^vant laquelle veaux, chiens et enfants se houspillent, courent et bondissent péleméle... Le soleil s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après lui les Ames font le saut ; du pic elles plongent dans l'abîme, roulent
[ij Am-Nor, Hnm(i-\.>rr, Om-Xorr,\e\aMe Pays. Cfp. le Hadès Eiirvnome avec mie Eurydice pour souveraine.
SAirr EN PARADIS. 259
dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de rayons, abordent les nuages blancs et roses, îles flottantes dans l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les brumes violettes.
En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les Ames des guerriers s'élancent aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits, accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour de félicité, jardin des Hespérides.
Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue parfaitement les troupeaux de bœufs qui paissent les prés célestes parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée d'asphodèles, où d'âge en âge, de siècle en siècle, la Chèvre Amalthée,le Bélier à toison d'or, lo, la plus belle des génisses, et le taureau de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et éternel regard.
Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préocupations de Tétablc et de la laiterie au moins autant qu'en celles de la famille. Les animaux avec lesquels ils vivent en rapport d'intimité constante, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de sentir. Môme aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs passagères, même calme veiné de férocité.
260 MONTICULES DES NILGHERRIS.
La voix sourde, profonde et pectorale, imite à Toccasion les beuglements, ronquements et mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux « armaillis des Golombettes ».
Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du caillé, existe-t-il plus nobles occupations ? Pour les yeux est-il plus agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin ; on les entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les guide et les caresse avec une baguette longue et mince, a trouvé un langage bufalin, leur « parle buffle », dit Marshall :
« Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda rt^ve vache... Regardez bien ! l'œil vague, l'air absent, il ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et l'arrondit en paire de cornes . Au soir, les enfants reviennent du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont travaillé toute la journée. »
Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles, ait été adorée sous forme de vache ! Les peuples agriculteurs ont la religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis,
« Glorieux Jui)iter, le plus grand des Olympiens, toi qui te plais dans les crottins des brebis, qui ainios à t'enfonciM* dnns les fientes dos chevaux et des mulots... »