‹ Les primitifs parisiensChapitre 6 sur 13 · Labarte, ouvr. cité, n03 2769 et · texte numérisé non relu

Labarte, ouvr. cité, n03 2769 et

3. Ibid., n° 2217. — On a avancé que le portrait de Jean le Bon,

Mai s ce genre ne représentait qu’une partie des peintures de l’époque. Que dire des fresques dont, hélas \ il ne subsiste qu’un faible souvenir ? Le « grand bâtisseur » qu’était Charles V a procuré aux artistes de vastes surfaces à décorer. A l’hôtel Saint-Pol, pour ne prendre qu’un exemple, il y avait la chambre de Charlemagne, celle de Matabrune, la salle de Thésée, ainsi dénommées parce qu’on y admirait, sur les murs, les gestes de ces personnages. Quant à la chapelle principale de la reine à cet hôtel, « il n’y en a point eu de plus magnifique, dit Sauvai... Depuis le lambris jusques dans la voûte, étoit représenté sur un fond vert, et dessus une longue terrasse qui régnoit tout autour, une grande forêt pleine d’arbres et d’arbrisseaux, de pommiers, poiriers, cerisiers, pruniers et autres semblables, chargés de fruits et entremêlés de lis, de flambes, de roses et de toutes sortes d’autres fleurs ; des enfans répandus en plusieurs endroits du bois y cueilloient des fleurs et mangeoient des fruits; les autres poussoient leurs branches jusques dans la voûte peinte de blanc et d’azur, pour figurer le ciel et le jour, et enfin le tout étoit de beau vert-gai, fait d’orpin et de florée fine. Outre cela, il [Charles Y] fit peindre encore une petite allée par où

conservé à la Bibliothèque nationale, provenait de ce polyptyque, mais on n’en a pas de preuve.

passoit la reine pour venir à son oratoire de l’église Saint-Paul. Là, de côté et d’autre, quantité d’anges tendoient une courtine des livrées du roi ; de la voûte ou, pour mieux dire, d’un ciel d’azur qu’on y avoit figuré, descendoit une légion d’anges, jouant des instrumens et chantant des antiennes de Notre-Dame. Le ciel, au reste, aussi bien de l’allée que de la gallerie, étoient (sic) d’azur d’Allemagne, qui valoit dix livres parisis la livre, et le tout ensemble coûta six-vingts écus. Quant aux chapelles, Charles Y enrichit la plus grande du meme hôtel Saint-Pol de douze figures de pierre représentant les apôtres...; Charles VI depuis les fit peindre richement par François d’Orliens, le plus célèbre peintre de ce tems-là1... »

Un peintre de Charles Y qu’il me reste à mentionner est Jean de Bruges, de son vrai nom Jean de Bondolf. On le trouve qualifié de peintre du roi, de 1368 à 1381 . Il a fait, en 1371, une curieuse miniature en tête d’une Bible conservée aujourd’hui à La Haye. Cette miniature, signée de l’artiste, représente Charles V assis et recevant le manuscrit des mains de son familier, Jean de Yaudetar, agenouillé. Jean de Bondolf est en outre l’auteur des cartons d’après lesquels le tapissier pari-

1. Sauvai, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, t. II, p. 281. — 11 s’agit du peintre François d’Orléans, cité plus haut.

sien Nicolas Bataille exécuta, de 1375 à 1380, sur l’ordre du duc d’Anjou, les fameuses tapisseries de l’Apocalypse, actuellement à la cathédrale d’Angers. On sait que les sujets furent empruntés à des miniatures. Nous avons déjà constaté que Jean Coste avait usé d’un procédé semblable.

Avec Charles YI, la personne royale s’efface au point de vue artistique ; les ducs de Berry et de Bourgogne, oncles du roi, passent au premier plan.

L’époque de Charles YI marque dans l’histoire de l’art une date capitale. Lorsqu’on examine les œuvres qui prirent naissance alors, en les comparant à celles des temps antérieurs, il est impossible de ne pas être frappé du caractère nouveau qu elles offrent. Dans les figures, les attitudes, dans l’ensemble de la composition passe comme un frisson de vie. C’est la vie vraie, non plus la vie idéale que concevaient les vieux artistes gothiques. L’horizon semble s’élargir : la nature entre dans l’art de tous côtés. Les fonds d’or ou d’ornements sur lesquels se détachaient les personnages ou les « ystoires » des anciens maîtres font place à des échappées de campagne : le paysage apparaît. L’impression que l’on éprouve est assez sem-

blable à celle que doit ressentir un voyageur qui, après avoir parcouru de lointains pays, s’aperçoit, à un changement d’aspect, qu’il se rapproche du sien. En d’autres termes, le temps de Charles YI marque les débuts de l’art moderne, non pas que la nouvelle conception artistique, basée sur le rendu de la nature, soit née d’un seul coup à ce moment, mais c’est à cette époque qu’elle a produit toutes ses conséquences. Dès la première moitié du siècle, on s’aperçoit du changement qui va s’effectuer. Sous Jean le Bon, dont vous connaissez le saisissant portrait attribué à Jean Coste ou à Girard d’Orléans, sous Charles Y, l’évolution s’accentue. Sous Charles VI, elle est consommée. Alors, en France, dans les Flandres, en Italie, c’est vraiment, comme dans la fraîcheur d’un matin de printemps, une floraison de belles œuvres. D’où est parti ce mouvement? Vous savez que la question a été et est encore passionnément discutée. Dans l’état actuel des connaissances, c’est aux artistes qui ont travaillé pour les ducs de Berry et de Bourgogne qu’il faut, semblet-il, attribuer l’honneur de cet art en quelque sorte nouveau. A ce point de vue, on peut dire que c’est en France que la nouvelle formule a trouvé ses premières applications. Je n’ai pas à examiner ici la question dans son ensemble. Mon rôle doit se borner à démêler — tout au moins à essayer de démêler — la part

qui revient au centre artistique parisien dans cette grande rénovation.

Si l’on a pu dire que « le quatorzième siècle fut un siècle d’argent, de jouissance positive et immédiate 1 », cette remarque s’applique particulièrement au règne de Charles YI . Paris était alors arrivé à un haut degré de prospérité. Un contemporain, Guillebert de Metz, y compte trois cent dix rues2. Pour cet auteur qui a vu les désastres de la fin du règne, l’année 1400 marque l’apogée de la ville : « En Van quatorze cent , dit-il, et quant la ville estoit en sa fleur , passoient tant de gens toute jour sur ce pont [le Grand-Pont], que on y encontroit adez3 ung blanc moine ou ung blanc cheval4. » Populeuse et animée, Paris était en outre une ville de luxe et de plaisirs. <( L’en estimoit lor, ajoute notre chroniqueur, l’argent ot pierreries estans aux reliques et vaissellement des églises... valoir ung grant royaume5. » On y admirait <( la belle saunière, la belle bouchière, la belle charpentière et autres dames et damoiselles, la belle herbière et celle que on clamoit la plus belle, et celle

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