‹ Les primitifs parisiensChapitre 7 sur 13 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

qu’on appeloit belle simplement1 ». Déjà on considérait cette cité comme l’auberge des nations. Les souverains et princes étrangers venaient y séjourner; ils y étaient reçus magnifiquement. La cour fastueuse du jeune roi Charles VI exerçait un réel prestige. De même que les grands seigneurs, les riches bourgeois avaient des demeures somptueuses et où se manifestait une recherche du confort, inconnue aux âges précédents. A coté du Louvre, des hôtels Saint-Pol, du Petit-Musc, des Tournelles, de Bourbon, de Sicile, d’Artois, de Navarre, de Flandre, d’Alençon, etc., on remarquait ceux du marchand lucquois Digne Raponde, du changeur Bureau de Dammartin, d’un autre banquier, Guillaume Sanguin, du financier Baillet, enfin l’hôtel d’un clerc du roi en la Chambre des comptes, maître Jacques Duchié. Guillebert a laissé de cette demeure, située sur l’emplacement des Halles centrales, une description intéressante : « La porte duquel est entaillié de art merveilleux; en la cour estoient paons et divers oyseaux à plaisance. La première salle est embellie de divers tableaux et escriptures d’enseignemens atachiés et pendus aux parois. Une autre salle, raemplie de toutes manières d’instrumens : harpes, orgues, vielles, guiternes, psalterions et autres, desquelz ledit maistre Jaques savoit 1. Guillebert, éd. cit., p. 234.

jouer de tous. Une autre salle estoit garnie de jeux d’eschez, de tables et d'autres diverses manières de jeux, à grant nombre. Item une belle chappelle, où il avoit des pulpitres à mettre livres dessus, de merveilleux art, lesquelx on faisoit venir à divers sièges, loings et prés, à destre et à senestre. Item ung cstude, où les parois estoient couvers de pieres précieuses et d’espices de souefve oudeur. Item une chambre où estoient foureures de plusieurs manières. Item plusieurs autres chambres, richement adoubez de lits, de tables engigneusement entailliés et parés de riches draps et tapis à orfrais. Item, en une autre chambre haulte, estoient grand nombre d’arbalêstes, dont les aucuns estoient pains à belles figures. Là estoient estendars, banières, pennons, arcs à main, picques, faussars, planchons, haches, guisarmes, mailles de fer et de plont, pavais, targes, escus, canons et autres engins, avec plenté d’armeures; et briefment il y avoit aussi comme toutes manières d’appareils de guerre. Item, là estoit une fenestre, faite de merveillable artifice, par laquele on mettoit hors une teste de plates de fer creuse, parmy laquele on regardoit et parloit à ceulx de hors, se besoing estoit, sans doubter le trait. Item, par dessus tout l’ostel, estoit une chambre carrée, où estoient fenestres de tous costés pour regarder par dessus la ville. Et, quant on

y mengoit, on montoit et avaloit vins et viandes à une polie, pour ce que trop hault eust été h porter. Et, par dessus les pignacles de l’ostel, estoient belles ymages dorées. Cestui maistre Jaques Dueliié estoit bel homme, de honneste habit et moult notable ; si tenoit serviteurs bien moriginés et instruis, d’avenant contenance, entre lesquelx estoit l’un maistre charpentier, qui continuelment ouvroit h l’ostel *. »

Il se dégage de la description de ces demeures, de celle aussi des solennités telles que les entrées de souverains, un vague parfum d’Orient. Pour Charles YI et sa cour, fréquentes étaient les occasions de réjouissances. Isabeau de Bavière était mariée depuis quatre ans, quand le roi décida qu’elle se rendrait solennellement à Paris pour s’y faire sacrer. La fête eut lieu le dimanche 22 août 1389. Le cortège, formé des litières et palefrois magnifiquement décorés de la reine, des princesses et des dames de la cour, qu’accompagnaient les princes du sang et grands seigneurs, partit de Saint-Denis, encadré par douze cents bourgeois de Paris, h cheval et ayant un costume pareil. À la bastide Saint-Denis, on avait représenté un ciel étoilé, dans lequel de jeunes enfants déguisés en anges chantaient. La fontaine de ce lieu était ornée d’un drap peint d’azur semé de fleurs de lis d’or, et 1. Guillebert, éd. cit., pp. 199-200.

avait sur ses piliers les armoiries des principaux seigneurs du royaume ; elle donnait, au lieu d’eau, du vin qu’offraient, en des coupes ou hanaps d’or, des jeunes filles richement vêtues et qui chantaient. Un peu plus loin, sous l’église de la Trinité, s’élevait une estrade surmontée d’un château, entouré de guerriers qui devaient, à l’arrivée du cortège, simuler le Pas Saladin. À la seconde porte Saint-Denis, on pouvait admirer le Paradis, sous l’aspect d’un château et d'un ciel plein d’étoiles où trônait la Trinité, environnée d’enfants figurant les anges Quand la reine passa, le Paradis s’ouvrit : deux anges en descendirent et mirent sur la tète d’Isabeau une couronne d’or garnie de

pierres précieuses. Froissart, qui était présent, rapporte son émerveillement devant les décorations de la grande rue Saint-Denis : des deux côtés de cette voie jusqu’à la Seine, les façades des maisons étaient couvertes de draps de soie et de tapisseries de haute lisse historiées, « dont, ajoute le chroniqueur, grant plaisance et oubliance estoit au veoir ». A la porte di Châtelet, s’offrait à la vue un château fort, aux créneaux duquel apparaissaient des hommes d’armes; là se trouvait un lit splendidement orné qui simulait le lit de justice et dans lequel gisait sainte Anne. Au milieu de ce vaste château, on avait aménagé une garenne et un bois peuplés de lapins, lièvres et oiseaux

de toutes sortes qui s’effaraient devant la foule. De ce bois, au moment du passage d’Isabeau, sortit un cerf blanc qui se dirigea vers le lit de justice et, du côté opposé, vinrent un lion et un aigle, tous fort bien imités. Puis, hors de la ramée, apparurent douze jeunes fdles aux riches costumes, qui tenaient des épées nues et firent le geste de défendre le lit de justice et le cerf blanc contre le lion et l’aigle. Le Grand-Pont, où le cortège parvint ensuite, était admirablement décoré et tout couvert d’un ciel étoilé. De là, Isabeau fit son entrée à Notre-Dame, d’où elle sortit, pour être accompagnée, à la lueur de cinq cents cierges, — car la nuit était venue, — jusqu’au Palais où l’attendait le roi. Le lendemain, il y eut au Palais un grand dîner. À cinq heures, la reine, escortée de plus de mille cavaliers, s’en vint à l’hôtel Saint-Pol, où l’on soupa. Le surlendemain, les bourgeois de Paris firent des présents d’orfèvrerie au roi, à la reine et à la jeune duchesse de Touraine, Valentine de Milan. Ces cadeaux avaient coûté plus de 60 000 couronnes d’or. Je ne parlerai pas des joutes qui suivirent. Aux décorations faites à l’occasion de ces fêtes, un peintre, dont le nom va revenir, Colard de Laon, prit une grande part b

1. Sur ces fêtes, voir notamment Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XIV, pp. 6-20.

Ville de luxe et de plaisirs, Paris était aussi un centre florissant d’études et une cité « engigneuse », comme on disait alors, c’est-à-dire riche en hommes ingénieux : savants docteurs, tels que Gilles Deschamps, Pierre Le Roy, Pierre d’Ailly; prédicateurs éloquents, tels que Gerson, Jacques Le Grand, Renaud de La Marche, Eustache de Pavilly ; astrologues, médecins, chirurgiens, tels que maîtres Henri de Fontaines, Thomas de Saint-Pierre, Gilles Sousle-Four ; beaux esprits, poètes, cc clers de plaisant réthorique et éloquence », tels que Christine de Pisan, Laurent de Premierfait, traducteur de Cicéron et de Boccace et familier de l’hôtel de Bureau de Dammartin. Ces hommes ingénieux, c’étaient aussi des musiciens : « Guillemin Dancel et Perrin de Sens, souverains harpeurs, Cresceques, joueur à la rebec, Chynenudy, le bon corneur à la turelurette et aux fleutes1 »; c’était « le prince d’amours, qui tenoit avec lui musiciens et galans, qui toutes manières de chançons, balades, rondeaux, virelais et autres dictiés amoureux savoient faire et chanter et jouer eninstrumens mélodieusement2» ; c’étaient d’ « artificieux ouvriers », autrement dit des ouvriers d’art : orfèvres, tapissiers, chasubliers, gens de métier qui

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