Froissart, éd. cit., t. XIV, p
2. Cf. aussi A. de Champeaux et P. Gauchery, les Travaux d'art exécutés pour Jean de France, duc de Berry , avec une étude biographique sur les artistes employés par ce prince (Paris, 1894, in-4°).
l’école parisienne, la chose peut, sinon être démontrée, — on ne peut presque rien prouver en semblable matière, — au moins pressentie. D’abord il a travaillé longtemps en France, et non seulement pour Jean de Berry, mais aussi pour le roi Charles Y. En outre, il était à la fois sculpteur et peintre, tout h fait dans la note réaliste de son temps ; or cette note, chez lui, a subi, dans certains cas, une atténuation qu’il est permis d’attribuer à l’action du centre de Paris, alors, semble-t-il, le moins réaliste des centres d’art français ou franco-flamands. Au risque d’être exposé h se servir d’un vulgaire cliché, il faut faire entrer en ligne de compte l’élégance parisienne, un souci de l’harmonie des lignes, dont l’effet était d’adoucir le réalisme d’école et qui se manifeste par exemple dans le Parement de Narbonne et les statues des Célestins : Beauneveu paraît y avoir sacrifié de sa lourdeur native et de sa crudité originelle.
André Beauneveu fut le maître des œuvres de taille et de peinture de Jean de Berry, en d’autres termes son sculpteur et son peintre. Le duc se plaisait à deviser avec lui de ses projets artistiques ; il lui fit sans doute décorer à la fois de fresques et de sculptures le château de Mehun-sur-Yèvre, non loin de Bourges. De l’œuvre peinte de cet artiste, il nous est parvenu vingt-quatre personnages : douze prophètes
et douze apôtres en vis-à-vis, qui illustrent les premiers feuillets d’un Psautier exécuté pour le duc de Berry, aujourd’hui manuscrit français 13091 de la Bibliothèque nationale. La représentation des prophètes et des apôtres, en sculpture comme en peinture, était une mode de l’époque. On les voyait même figurés dans les processions et le type sous lequel ils nous sont connus pour ce temps est précisément celui qu’on rencontre dans le Psautier. Dans ce volume, ils ont été peints en grisaille ; des teintes légères indiquent les carnations ; les têtes se détachent très réelles, très expressives, sans exagération de réalisme toutefois. Ce sont des personnages barbus, d’aspect rude. Les pieds et les mains ont été traités suivant le mode conventionnel ancien. Les plis des vêtements tombent en spirales. Ces personnages sont assis en de larges stalles, à décoration d’un genre composite qui se retrouve dans des peintures ou miniatures aussi bien italiennes que françaises ou flamandes, de la seconde moitié du quatorzième siècle et du premier quart du quinzième. On ignore la date exacte de ces miniatures. Ce qu’il y a de sur, c’est qu’elles furent exécutées avant l’année 1402, car l'inventaire ducal dressé cette année-là les signale. Elles marquent, conjointement avec l’admirable Parement de Narbonne , dont elles se rapprochent du reste sans l’égaler, les
débuts, les premiers pas de l’art moderne en peinture l.
Si l’on ne saurait faire rentrer les prophètes et les apôtres du Psautier dans l’école parisienne, il est du moins possible de les y rattacher par quelque côté. Le lien avec cette école est plus étroit, en ce qui concerne un contemporain d’André Beauneveu, Jacquemart de Hesdin, dont la personnalité artistique ne se trouve dégagée que depuis peu de temps2. Il convient d’attribuer à ce dernier maître un certain nombre de miniatures des Grandes et Petites Heures du duc de Berry (à la Bibliothèque nationale, latin 919 et 18014). Le premier de ces deux magnifiques manuscrits fut achevé en 1409. Il est malheureusement mutilé : des quarante-cinq tableaux qui avaient été placés en tête des différentes parties du livre, vingt-huit seulement subsistent. Outre ces peintures, il y a des encadrements de page d’un art peut-être plus achevé : reportez-vous par exemple aux folios 18 v°, 19, 66, 75, etc., vous y remarquerez des œuvres d’un grand caractère, des têtes notamment, admirables de réa-
1. Sur André Beauneveu, voir notamment Dehaisnes, Histoire de Vart dans la Flandre , l'Artois et le Hainaut , avant le quinzième siècle , pp. 242 à 257; — Champeaux et Gauchery, ouvr. cité, pp. 92- 98; — P. Durrieu, les Miniatures d’André Beauneveu , dans le Manuscrit , 1894; — Id., Fondation Piot, Monuments et mémoires , t. I, p. 183.
2. Cf. 1t. de Lasteyrie, dans Fondation Biol , Monuments et mémoires , t. 111, p. 70.
lisme. L’imagination s’est donné libre jeu : voyez aux folios 47 v° et 63 des représentations satiriques contre l’Eglise et, au folio 42, une figuration d’un genre très gaulois. Les Petites Heures nous sont parvenues en bon état. Elles ont été achevées sans doute en 1402. On y admire des miniatures d’un fort beau modelé. Les petits oiseaux des marges sont d’une finesse et d’un faire incomparables.
Jacquemart passe aussi pour être l’auteur de plusieurs peintures qui ornent des Heures de Jean de Berry conservées à la Bibliothèque royale de Bruxelles, sous le numéro 11060 : il est permis en particulier de lui faire honneur des deux tableaux du début, où l’on voit le duc agenouillé devant la Vierge. A sa manière se rattache également un dessin du Louvre, h la plume, représentant la mort, l’assomption et le couronnement de la Vierge.
Nous ne savons pour ainsi dire rien de la vie de Jacquemart de Hesdin. Nous le rencontrons, comme André Beauneveu, au service du duc de Berry, dès l’année 1384. D’autre part, d’après la date d’achèvement des Grandes Heures , il aurait vécu au moins jusqu’en 1409 ou 1410. Et c’est à peu près tout. Quoi qu’il en soit, son œuvre est très apparentée à l’école parisienne. On a écrit que « cet artiste s’était très probablement formé sur les leçons de Jean de Bandol,
dit Jean de Bruges1 ». Je crois plutôt que ses vrais maîtres ont été les miniaturistes de l’école du Bréviaire de Belleville. Il importe du reste d’observer que ce manuscrit appartenait alors au duc de Berry et qu’il offre certains motifs d’illustration communs aux Petites et Grandes Heures.
C’est encore au goût du grand amateur Jean de Berry que nous devons les Très riches Heures. Ce livre est indiqué de la façon suivante, dans l’inventaire du duc, de 1416, dressé par conséquent l’année même de sa mort : « Item, en une layette, plusieurs cayers d’unes très riches Heures, que faisoient Pol et ses frères, très richement historiez et enluminez2... » On a identifié ces Heures avec un splendide manuscrit qui appartient au musée Condé à Chantilly et présente pour Thistoire artistique un intérêt exceptionnel. Qu’étaient « Pol et ses frères » ? Ils sont connus par d’autres mentions d’inventaires ou de comptes ducaux. Ils s’appelaient Pol de Limbourg, Jehannequin ou Hannequin et Hermant. On croit pouvoir les rattacher au Gueldrois Jean Malouel, peintre du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, et dont le talent paraît s’être, sinon formé, du moins développé à