‹ Les primitiis: Études d'ethnologie comparéeChapitre 165 sur 264 · GENS PAISIBLES · texte numérisé non relu

GENS PAISIBLES

donne de la venaison, ils s'en pourléchent les doigts, le festin fait date ; longtemps après ils se complaisent à en rappeler les incidents.

On s^étonne qu'ils ne se soient pas mis à élever chèvres, porcs, moutons et volailles, à Tinstar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de bœufs et rien que de bœufs ! E que ce soit par indolence ou pour autre motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.

Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou défensive, ne recourt pas même à la lance, à un simple pieu pointu. Ses ancêtres, cependant, maniaient l'arc et la flèche. On ne le voit pas nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours ; mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont forcée. Les exercices violents lui répugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni à la canne ou à la boxe, pas même à la lutte ni à la course.

Aucune répression judiciaire. La seule pénalité connue atteint le débiteur; lorsqu'il tarde trop à rembourser, le créancier le charge d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisément le poids de son obligation. Les disputes sont soumises au prêtre-berger, sans appel. Contre rinvasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs et rôdeurs, ces innocents se défendent en faisant la porte de leurs maisons si basse qu'il faut y entrer à quatre pattes. Les enfants, réfléchis comme ne sont pas les nôtres, ne se battent ni ne se querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.

Haut montés au-dessus des plaines torrides de Tlndei les Todas occupent comme une Suisse tropicale ; retran* chés dans leurs pâturages, entichés de leurs traditions,

216 MONTIGOLES DES NILGHERRIS.

se coniplaîsaut dans leurs coutumes, ils se sont tenus jusqu'à présent en dehors de toute influence étrangère. Ce canton montagneux forme comme une lie ethnique, mieux protégée, mieux respectée que si elle émergeait des vastes mers de TOcéan.

Les BadagasS que les Todas saluent du titre de beauxpères, politesse à laquelle ceux-ci répondent en leur passant la main sur la tête, sont les vrais maîtres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une trentaine d'années, une population de vingt à vingt-cinq mille âmes distribuées eu trois centaines de villages.

Jusqu'à ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'à l'agriculture , mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et prospèrent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des taxes légères.

Les Badagelles manipulent avec soin le crâne des nourrissons qu'elles tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirâtre, médiocre en somme , la race est fort inférieure à celle des Todas. Les femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des poètes, en ce qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de derrière. Les filles signalent leur entrée dans la nubilité en se barbouillant le visage d'une boue épaisse. Les hommes ne se tatouent pas ; le principal ornement de leurs épouses consiste en pointillés sur le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui d'une divinité sans doute. La marque est obligatoire au front,

1. Dadagan^ Baddagar^ Badacars^ ou Vadaccars, de VadMu, le nord, appilés aussi Afaroer, les laboureurs.

LE RUSÏRE-GKNTILIIOMME. 217

facultative aux épaules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit fréquemment illustrées de croix, — rien de chrétien, — de soleils à huit rayons, ou de neuf ocelles en carré, représentant chacun quelques centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le système des castes.

L'esprit des castes n'est pas nécessairement celui de l'envie à l'égard des classes supérieures. Ayant à peine la conscience de leur infériorité vis-à-vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de leurs énormes avantages sur les individus moins hien placés. Les Todas qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de mariage, ont pour le Badaga un mépris que le Badaga rend au Cota, le Cota au Couroumba, le Couroumba à riroula, et l'Iroula à quelque brute. Et les Badagas euxmêmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre à la première, il faut gravir dix-sept degrés.

Un patrice Chittré, pressé par la faim, avisa de s'asseoir à côté d'un populacier qui était à manger son repas. Terrible fut le scandale. Le personnage oublieux à ce point du décorum fut mis au ban de l'opinion, obligé de s'aller noyer. Ce Chittré appartenait à la caste troisième. — Jugez de l'orgueil affiché par les deux premières I Un de la Pretintaille querellait des « espèces», quand il se sentit rudement secoué par un de ces manants, saisi par le collier, orné du lingam nobiliaire. Stupéfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique événement, sa famille passa pour déchue, et ses descendants n'épousèrent plus que Badagots et Badagottes de bas lignage. Autre exemple : Tout un clan fut dégradé, parce que le fils du chef, amoureux d'une roturière, ayait goûté à une viande qu'elle lui présentait.

218 MONTIGOLES DKS NILGUKRRIS.

Caste à part, les Badagas se montrent courtois envers leurs égaux, affectueux envers les frères et amis, déférents envers les vieillards, tendres et affectueux pour les enfants. — Revers de la médaille : on les accuse de fausseté envers les étrangers, on leur reproche Tavarice et la dureté, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de Topium les rend facilement paresseux, inféconds, frivoles et légers, incapables de longue attention, les énerve de corps et d'esprit.

Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de formuler un jugement définitif sur un individu, combien plus lorsqu'il s'agit d'organismes collectifs! Il est aisé de louer, de blâmer les peuples, nations et tribus, quand on ne les connaît pas, mais, après les avoir pratiqués, qui oserait?

Nous serons brefs sur les Cotas S lesquels tiennent le milieu entre les Badagas déjà laids, et les Couroumbas encore plus laids.

Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas agriculteurs, auprès desquels ils s'emploient comme tisserands, charpentiers, forgerons, orfèvres, maçons, ouvriers généralement quelconques. Ils se livrent à quelques petites cultures, élèvent quelques bestiaux, mais jusqu'à ces derniers temps n'osaient les multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne voulaient permettre.

Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils connaissent la faim autrement que par ouï-dire. Aussi leur grande fête de mars, au commencement de

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