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LE DERNIER PÉAGE

s'épuise à suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle risque moins de s'égarer et de tomber, défaillante,, en proie aux vampires q^i la guettent.

Quoi qu'il en soit, quand l'astre superbe, âme du monde, est parvenu au plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des Nilgherris, l'âme badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont Kaylasa, n'aura plus loin à marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se reposera en attendant qu'elle ait été annoncée à qui de droit, que le portier ait reçu permission d'ouvrir. En bas, le vacaime s'arrête ; on s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus quittent et s'en retournent.

On n'est qu'à la moitié de la cérémonie. Le corps n'a pas encore été transporté à sa dernière demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre, — les malintentionnés s'y emploient. Pour le quart d'heure, l'âme est en attente, ignorant l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait munie du péage que réclamera le portier. Dès qu'un mourant tombe en agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras. L'obole à Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les campagnes de France.

Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les épaules et se mettent en marche, précédés par les musiciens. Rangées à droite et à gauche, les femmes avec leurs éventails émouchent le cadavre. Devant le cortège, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent sur le sol de tout leur long. — Pourquoi? On ne le dit pas. — C'est toujours à côté d'un ruisseau qu'a lieu

244 MONTICULES DES NILGHERRIS.

rincinéralion du corps. Le grabat est déposé sur le bûcher avec divers objets d'ornement ou d*usage domestique que la fumée emportera. L'homme est muni d'un arc» d'une braissée de flèches et d'un bâton de voyage; il n*a point oublié sa gourde précieuse ni sa flûte Adèle. Des mortiers et pilons à grains sont compris dans le déménagement, ainsi que plusieurs objets auxquels il est permis de substituer des imitations peu coûteuses. Les morts n'ont plus cure d'instruments matériels, d'outils lourds et pesants; dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le savait bien.

Pour que les juges d^outre- tombe reçoivent le défunt avec bienveillance, il est nécessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une cérémonie dont les missionnaires chrétiens se sont plu à relever la ressemblance avec les rits mosaïques, dits de la « vache rousse » et du « bouc flazazel »^ Les péchés d'Israël étaient transportés sur la vache qu'on brûlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au désert*. Certains montagnards de la Chine vouent à la Peste un homme qui la fait entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et délits sur un malheureux qui se laisse immoler à condition que la communauté poui*voie aux besoins de sa famille^. Les Todas ont une vache expiatoire qu'ils égorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les (îonds passent leurs crimes et délits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font envoler dans les jungles ; de même, les Badagas font endosser les fautes du défunt et de ses ancêtres à un veau qu'ils poursuivent ensuite à coups de trique, jusqu'en

, 1/ Nombres, xvi et xix.

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