‹ Les primitiis: Études d'ethnologie comparéeChapitre 259 sur 264 · SCISSION · texte numérisé non relu

SCISSION

Longtemps les civilisés des alentours ne connurent les rites sanglants que par de vagues rumeurs. En 1836 seulement, Russell, témoin de ces atrocités, en informa officiellement le Directoire de la Compagnie des Indes. Mais comment abolir la monstrueuse coutume? i

A l'origine, les habitants de la plaine immolaient, eux aussi, des mériahs aux divinités agricoles; mais la civilisation qui remontait le cours des fleuves, lentement refoula la cruelle pratique. Les Khonds du midi Tayant déjà abandonnée au commencement du siècle, le haut pays restait inébranlable dans son orthodoxie. Les deux camps arboraient chacun Tétendard d'un membre du couple divin. Les abolitionnistes tenaient pour Boura, le Soleil, Créateur suprême, qu'ils disaient être en délicatesse avec son épouse et même avec le sexe féminin tout entier, qui aurait introduit dans le monde le mal et le péché. Les conservateurs, au contraire, prenaient parti pour la Terre, Mère universelle, professaient que l'effusion du 5ang mériah, nécessaire à la consolidation du corps politique, motivait l'agrégation en tribus, même l'existence des nations étrangères et de toute société humaine. La discussion s'échauffant, la rivalité s'accentuant, les con^ génères méridionaux prirent en abomination la coutume de leurs ancêtres. Qui avait assisté à l'une de ces tueries, passait pour contaminé par les effluves sanguins; aurait mis sa vie en danger, s'il se fût montré avant sept jours révolus. Les Solariens, fanatiques de Boura, n'eussent pas donné un coup de bêche pendant les cinq à six jours qui précèdent la pleine lune de décembre, époque à laquelle les Démétriens enterraient la chair mériah. Même ils établissaient des sentinelles sur la frontière, pour empêcher qu'un ennemi ne souillât leur sol en y apportant un frag-

382 LES KOLARIËNS DU BHiNGALE.

ment de cette substance vircuse. Le dieu Soleil n'aurait pas pardonné cette désécration du pays qu'il avait fait sien, se serait vengé par de terribles fléaux. Éventualité non moins dangereuse : les démons et divinités inférieures prenaient goût à cette nourriture, n'en voulaient plus d'autre :

« Nous avons, à Cattingya, une jungle très giboyeuse par les efllorescences salines dont tous les animaux se montrent friands. Voilà que, pour nous faire pièce, une tribu rivale y enfouit une charogne... Depuis, il n'y a plus eu de venaison que pour les chasseurs de Gourdapour, tandis que nous autres de Cattingya revenons toujours bredouille. Pourquoi ? Parce que les démons favorisent ceux qui les ont mis en appétit de chair humaine 1 »

Là aussi fallait-il dire : « Laissez faire, laissez passer » ? Fallait-il attendre que la civilisation croissante qui avait déjà supprimé les mériahs du Midi, les supprimât aussi dans le Nord? Il eût fallu patienter pendant des siècles, tout an moins pendant deux ou trois générations. Le gouvernement anglais, qui intervient directement pour tant de choses moins importantes, comprit qu'il devait agir en souverain. Interdire les sacrifices humains par ordre motivé, rien de plus facile en théorie. Mais on ne tarda pas à reconnaître que, pour avoir le dernier mot, la Compagnie aurait dû briser l'organisation civile et politique, détruire peut-être une partie de la nation; en tout cas, s'engager en une série de massacres et d'exécutions sommaires dont il était difficile de prévoir la un. Le re* mède eût été pire que le mal. Le Conseil des Indes tâtonna quelque temps. Le premier acte systématique, inspiré par Macpherson, fut de reconnaître officiellement l'existence de ces tribus éparses, de leur faire savoir que l'admiai-

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