‹ Les primitiis: Études d'ethnologie comparéeChapitre 260 sur 264 · DE VRAIS CIVILISATEURS · texte numérisé non relu

DE VRAIS CIVILISATEURS

stration de Calcutta s'instituait leur centre et les confédérait sous sa présidence, déclarait qu'à l'avenir il connaîtrait de leurs grosses affaires, querelles et différends. Cette fois-ci, l'autorité supérieure se montra bienveillante, autant que prudente et résolue; comprit qu'il ne suffit pas d'un règlement fiché au bout d'une baïonnette pour supprimer une religion. Elle envoya des troupes commandées pai* des officiers intelligents et hommes de bien, — on en trouve quand on veut les chercher. Dans cette élite, il faut en premier lieu nommer Macpherson et Campbell, Taylor, Rassell, Ricketts,Mac Viccar et Frje,qui, dans les années i 848-1852, opérèrent dans les districts les plus mal famés^. Remplissant avec tact sa mission vraiment civilisatrice, l'expédition évita le fracas et les brutalités. Réquisitionnant les victimes désignées pour de futurs sacrifices, elle délivrait des cinquante et des cent. Assez nombreuse pour écraser les résistances qui eussent pu se produire, la troupe cherchait à éviter les collisions; ce qui n'empêcha pas qu'elle n*eût parfois à montrer les dents, à se frayer un chemin de vive force. Le plus souvent, l'officier mandait les caciques, leur expliquait ce qu'il exigeait et pourquoi ; ne lâchait prise qu'ils n'eussent juré :

« Que la terre me refuse ses fruits, que le riz m'étouffe, que l'eau me submerge, que le tigre me dévore, moi et mes enfants, si je viole l'engagement que je prends pour moi et mon peuple, de renoncer au sacrifice d'êtres humains ! »

Dès qu'ils avaient prêté serment, on pouvait se tenir pour satisfait, car les Khonds n'ont qu'une parole. Par

1. Tels que ceax de Bi-ad, Patna, Madji Désa, Tchina Kinnédi, Kalahandi, Maha Singui, Bourgui, Bissam Kattak, Goumsor, Rayabi4ji, SeuFada, Tchounderpor, Oodaïri, Loumbargan, Sirdapor et Bouadari«

mesure de précaution, Tâge, le nom et le nombre étaient inscrits de tous les enfants et surtout de la progéniture poussiah, serfs et esclaves qu'on eût pu substituer aux mériahs en titre. Il était annoncé que les années suivantes on viendrait prendre des nouvelles. Pour mettre les consciences à Taise, Campbell accepta gaiement que le Gouvernement et tous ses fonctionnaires fussent, devant le Ciel et la Terre, déclarés responsables de la cessation des sacrifices ; il se prêta à un sacrement solennel par lequel était détourné sur sa tête le courroux de tous dieux, de toutes déesses. Seulement, pour se montrer plus puissant que leur Olympe, il mit un jour la main sur quelques idoles, réputées redoutables entre toutes, et les fit écraser, comme malfaiteurs, sous les pieds des éléphants porteurs de bagages. Le dernier acte — non le plus facile — fut de rassurer les mériahs. Pour quelques-unes qui, pâles et tremblantes, se réfugiaient à son camp, traînant un bout de chaîne, ou portant les marques de fers aux poignets et aux chevilles, précautions significatives du supplice qui se préparait, la plupart des victimes fuyaient les libérateurs, se cachaient derrière les meurtriers. On leur avait fait accroire que l'étranger les réservait à des supplices plus affreux que l'immolation à Tari : être martyrisées pour que le sang, répandu goutte à goutte, ramenât l'eau dans les étangs desséchés de la plaine; être dévorées par des tigres sacrés qu'aurait entretenus la reine des Indes. Elles ne revenaient pas de leur étonnement quand on les déclara libres de rester ou de s'en aller. Quelques-unes furent colloquées à de jeunes chefs et à d'ambitieux personnages, sous r engagement tacite que le gouvernement favoriserait leurs maris. Celles qu'on plaça dans les écoles des missionnaires furent mariées à des convertis protestants;

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mais on remarqua qu'elles ne tournèrent qu'à demi-bien; les instituteurs leur reprochaient le caprice et l'insubordinatiofl, la paresse et la gourmandise. On en vit qui prirent la fuite, retournèrent dans leurs villages, déclarant que vivre avec des étrangers leur était insupportable et qu'elles préféraient être égorgées par leurs proches. Croirait-on que des ambitieuses se dépitaient, regrettant la superbe chance qu'elles auraient eue de passer déesses! Nombre de mériahs étaient déjà femmes et mères. L'idée qu'il faudrait abandonner leur fapiille les désespérait; mais il fut annoncé que l'union de chacune avec son amant serait déclarée mariage valide. Sitôt la décision prisef, on en vit surgir plusieurs qui s'étaient dissimulées. La perspective d'être immolées, tôt ou tard, les effrayait moins que la certitude d'être enlevées, immédiatement, à leur entourage et à leurs affections. Pauvres créatures qui se résignaient à une mort affreuse pour jouir d'un peu d'amour et de maternité ! Elles avaient accepté leur sacrifice, convaincues, elles aussi, que leur immolation était 'd'effet salutaire, et que leur sang rejaillirait en bénédiction sur la communauté.

Quant aux djannis et patours, ébranlés, mais non convaincus, ils eussent volontiers résisté jusqu'au bout; mais que répondre à la puissante argumentation des canons et mousquets? Cela se voyait assez, Loha Soleil, Boura, Seigneur des armées, n'étaient pas de taille à lutter contre un colonel anglais. Il avait donc fallu céder. -

Céder... ou plutôt transiger. Car la religion, même chez des sauvages, ne s'avoue jamais battue. L'Église montre les

dispositions les plus pacifiques, le tempérament le plus conciliant, dès qu'elle rencontre des gens décidés à passer outre; elle est alors admirable dans les compromis, ingénieuse à trouver des accommodements avec le ciel. Envers les violents, elle a des trésors d'indulgence, leur laisse « ravir le ciel », mais envers ceux qu'elle soupçonne de faiblesse, son arrogance ne connaît pas de bornes ; envers les vaincus, elle ne connut jamais la pitié.

Quand ils se virent refoulés par les canonniers et carabiniers, les théologiens khonds firent la découverte opportune que Tari avait recommandé, mais non point commandé, qu'on lui apportât des victimes humaines, et que d'autres offrandes, singes, guenons ou cochons sauvages, lui conviendraient presque aussi bien. Ils s'aperçurent, au bon moment, que la chair mériah est supérieure aux autres relativement, mais non pas absolument; que la tête d'un homme vaut plus qu'une dizaine de têtes bovines, moins qu'une centaine. On pouvait donc s'arranger.

Longtemps l'immolation d'une personne constitua l'acte suprême des religions, le moyen d*acheter la faveur des pouvoirs célestes ou infernaux — autant qu'on peut les distinguer. Mais la foi faiblit à mesure qu'augmentèrent les connaissances. La pitié s'en mêla. L'agriculteur découvrit que, pour avoir la pluie en son temps, il importait peu de verser sur l'autel du dieu des Nuages le sang d'un enfant ou d'un agneau ; et dès lors il préféra sacrifier le petit d'une brebis que son propre fils. Cependant il était encore loin de soupçonner que, sang ou pas de «ang, il n'en pleuvait ni plus ni moins. Force fut aux représentants de la divinité de prendre leur parti de la découverte intempestive et d'accepter les modifications

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qu'elle imposait. Ne pouvant autrement^ ils se résignèrent^ hélas! Dès qu'un prêtre accepta un taureau, dès qu'il laissa donner des béliers aux lieu et place d'un homme, la fiction se substitua à la réalité, l'orthodoxie s'en alla à vau-l'eau. Des substitutions, toujours plus hardies, marquèrent le déclin, mesurèrent la dégénérescence du dogme. A se laisser marchander, les dieux se virent iloués et trichés; on rogna leur part jusqu'à ne plus laisser qu'une misère. Aux dieux indous, du temps qu'ils étaient encore cousins de Tari et de Loba, on sacrifiait aussi des mériahs, beaucoup de mériahs, mais avec le temps on remplaça l'homme oar le cheval, le cheval par le taureau, le tau-< reau par le^bélier, le bélier par le chevreau, le chevreau par des poulets, les poulets par les fleurs, beaucoup de fleurs. « Trop de fleurs ! » s'écriait Galchas. Jadis, au PouroucbaMédha, on servait un magniflque banquet, cent quatre-vingt-cinq personnes^, pas une de moins : hommes et femmes, garçons et filles dans la fleur de l'âge. Mais les réformes survenant, on attacha,, comme par devant, les victimes au poteau ; puis, au milieu des litanies en l'honneur de Narayana immolé, le sacriflcateur brandissait un couteau, tranchait les liens des captifs, puis, à la divinité affriandée servait, quoi? du beurre fondu, maigre régal! De même les Perses en arrivèrent à présenter au génie du Feu, non le taureau stipulé, mais un poil, un seul poil, montré de loin. Les Slaves substituèrent aux égorgements d'hommes l'offrande de simples jouets, de quelques odeurs. Les Chinois, toujours ingénieux, incinéraient des bonshommes en papier. Semblablement, les Romains s'étaient engagés à fournir, tous les ans, un festin de

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