‹ Les primitiis: Études d'ethnologie comparéeChapitre 42 sur 264 · ADIEUX A LA VIE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA VIE

prononçant des paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur Tétai du patient et ses chances de guérisou. Si Je caillou s'alourdit constamment, c'est que le malade n'en réchappera pas, que ses jours sont comptés.

Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs de neige ; ils y étendent quelques « pelus^ » et fourrures, portent une cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmités croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de coûter à la communauté plus qu'il ne rapporte, se couche : frères et sœurs, femmes autant qu'il en a^ fils et filles, les parents et amis viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront plus. On ne reste pas davantage qu'il est nécessaire, car, si la mort surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'être une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés. Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un après l'autre, et le dernier obstrue l'entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, Thomme est défunt pour la communauté. La vie n'est qu'un ensemble de relations sociales, une série d'actions et de réactions appelées peines ou plaisirs, moins différentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement qu'assassinés

1j Terme ««ployé pût lei ^l'anflo-Ganaâienii

48 LES INOÏTS ORIENTAUX.

et dévorés, dès qu'ils sentent la faiblesse les gagner, ils vont se cacher au plus épais fourré, se terrer dans le plus profond trou, disparaître dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le primitif est encore un animal : il sait qu'il faut mourir seul. Nulle part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La dernière scène de leur vie, permis . de la trouver d'un égoïsme hideux et repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose, empreint de lugubre majesté. Déjà la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera quelques heures encore, peut-être quelques jours. Il a écouté la porte se fermer, les voix s'éloigner. La tête penchée en avant, les mains appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce qu'il sentit jadis, lui revient en mémoire; il se rappelle son enfance et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets, et quant aux regrets, à quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil, qu'importe la vanité? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à seul avec lui-môme, il peut se n^esurer à sa juste valeur. — « Je fus cela, autant et pas davantage. » Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes famines, ses déboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti. Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide; mais ce monde des esprits dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fièvre l'altère, ronge les organes et lui dévore les entrailles. Il boit quelques gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s'est éteinte; nulle nuit ne fut plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. Il la voit, la Mort. Elle g^est montrée à l'horizon, point noir sur la ffrande plaine blancbd quo la pAlo Ittstir des étoilei éclalro

Page 1