SEPTEMBRE
C’est en septembre 1867 que se termine ce voyage autour du monde; le duc de Penthièvre ne prend que trois mois de repos, et dès les premiers jours de l’année 1868 il repart pour les États-Unis et visite la Nouvelle-Orléans.
En 1869, il fait un long séjour en Hongrie et dans les Carpathes, et passe quelque temps à Athènes et à Constantinople.
La déclaration de guerre le trouve en
25o les princes D’ORLÉANS.
1870 en Islande; il revient en toute hâte, espérant prendre sa place comme marin à bord d’un bâtiment de l’État. Mais il éprouve le même refus que ses oncles et ses frères; il n’a d’autre ressource que de se rendre en Angleterre, où il suit avec douleur la marche des Allemands et les efforts désespérés de nos armées.
Partageant le sort commun à tous les princes, le décret de l’Assemblée le rend à son pays; il peut enfin réaliser le rêve de toute sa vie : il revêt Tuniforme français et monte à bord de l’Océan comme lieutenant de vaisseau, sous les ordres de l'amiral Renault, qui commande l’escadre.
Pierre d’Orléans a été accueilli avec la plus grande courtoisie par ses nouveaux camarades, qui, dès la première occasion, ont reconnu son aptitude maritime. Aucun d’eux d’ailleurs n’ignore les services effectifs qui ont permis au gouvernement de lui reconnaître un grade chèrement acheté.
DUC DE PENTHIÈVRE. 2bi
Cette carrière, bien courte encore, est déjà très-remplie, surtout si on considère que Pierre d'Orléans est seulement entré dans sa vingt-septième année. Peu d’hommes de cette jeune génération peuvent cependant se flatter d’avoir autant vu, autant comparé, et donné plus de preuves d’énergie. Il y a là un caractère, une personnalité attachante et sympathique.
HKNRt-EUGÈNE- PHILIPPE- LOUIS DUC D'AUMALE
Quel est le sentiment qui pousse l’opinion publique à regarder le duc d’Aumale comme celui des princes qui a pris en main les intérêts politiques de la famille, et comme l’éditeur responsable des actes et des intentions de ce qu’on appelle- le « parti d’Orléans »? . '
Il faut sans doute chercher l’explication de ce fait dans un certain esprit d’initiative, une affirmation plus nette de la personnalité, un entrain particulier, et peut-être une volonté plus arrêtée d’accepter la responsabilité, de quelque nature qu’elle soit. Il est possible aussi que dans cet ensemble de caractères, tous très-nets d’ailleurs, très-
affirmés, et qui se dégagent d’une façon
254 l'KS PRINCES D’ORLÉANS, précise quand on les étudie avec soin^ celui du duc d’Aumale soit le plus accusé, celui qui a le plus de relief.
Le duc, il faut aussi le dire, par suite de circonstances connues, a l’existence plus grande; il présente une surface plus étendue, plus facilement saisissable, et il est devenu un centre. Malgré son âge et son rang dans la famille, il semble qu’il en soit devenu le chef, celui sur lequel, dans cette galerie de portraits, le peintre concentrerait le plus volontiers le point lumineux.
Une ignorance profonde des faits réels, des sentiments véritables et des situations respectives, a fait naître au sujet du duc certaines insinuations qui se présentent à l’esprit de tous.
L’union est absolue entre les princes et les vues sont communes. Un écrivain qui prendrait directement les intérêts d’un parti aurait évidemment le devoir de redresser l'opinion publique; mais nous ne faisons
qu’indiquer légèrement la nuance , sans essayer de réfuter des erreurs qui sont simplement le fait d’un public mal informé.
Le duc d’Aumale a aujourd’hui cinquante ansi il est d’une nature vigoureuse et forte, d’un aspect martial qui rappelle, par son type et toute son allure, le soldat français traditionnel. Le geste, le costume, l'habitude du corps, un je ne sais quoi de réglementaire joint à une certaine crânerie dans la démarche, dénoncent au premier abord l’officier français. Vingt-deux ans d’exil dans un pays qui laisse volontiers son empreinte sur ses hôtes et qui, s’il est permis de s’exprimer ainsi, leur communique presque inévitablement le goût de son terroir, n’ont rien enlevé au prince de son cachet gaulois, de son type originel et de ses habitudes physiques et morales toutes françaises.
Agile, robuste, entraîné, doué de bonne humeur et de franchise, causeur brillant,
256 LES PRINCES D’ORLÉANS, chasseur forcené, cavalier accompli; à la fois écrivain, artiste, collectionneur passionné et doué des aptitudes les plus diverses; susceptible aussi d’endurer les plus excessives fatigues sans en garder la marque, le duc est un type, même dans cette galerie, où chacun se dessine avec un trait particulier.
11 est difficile d’être plus de son temps et de son pays; et si le sentiment public se préoccupe de cette personnalité-là avec plus d’insistance, c’est que peut-être le Français se reconnaît là tout entier.
Ni l’éloignement, ni le climat, ni l’entourage, ni les influences extérieures n’ont pu altérer le cachet et la race. C’est notre langue moderne, pittoresque, vive, imagée, et tenue au courant, malgré tout. Le duc n’est point démodé; il a suivi la marche, il comprend l’allusion née d’hier, il sait le livre d'aujourd’hui, l’œuvre qui paraîtra demain, et n’ignore rien de ce qui s'est fait dans aucune branche.
Chez lui J deux tendances bien distinctes s’affirment tout d’abord. Le prince est un soldat; on lui a rendu hier son grade de général de division^ et son désir secret^ ardent, profond, certainement supérieur à toute pensée d’ambition politique, serait d’être à la tête de l’armée française. Si la nation affirme sa volonté de se constituer sous la forme anonyme de la République, l’homme qu’on regarde comme dévoré du désir de gouverner, et qui, je le crois, prendrait son parti de l’obscurité plus facilement qu’on ne veut l’admettre, n’aspirerait qu’à un but : commander sa division n’importe où, et voir revivre dans l’armée française la discipline et les mâles vertus qui firent autrefois sa force.
A côté du soldat, il y a le lettré très-délicat et nourri de sains principes, versé dans la connaissance des vieux français classiques, et aussi ferré sur Hugo et Musset que sur Beaumarchais et Molière.
La galerie du duc est célèbre; en 1862, il en exposait les principales œuvres à Fine- Arts Club, et rédigeait lui-même son catalogue raisonné. Toiles^ émaux^ dessins, estampes rares, vitraux d’Écouen dus à Bernard de Palissy, mosaïques, manuscrits rares, autographes, imprimés du quinzième siècle, reliures aux armes des Sforza ou des Médicis, armes, tapisseries, faïences rares et porcelaines exquises, tout a été classé par ses soins, et il dit l’origine de toute chose.
La bibliothèque du duc à Twickenham est aussi des plus précieuses; il en annote le catalogue et l’enrichit chaque jour. Ce côté sérieux dans l’esprit n'a pas tari la verv'e gauloise êt la bonne humeur, toujours un peu voilée cependant par le souvenir mélancolique de la mort de la duchesse d’Aumale et par le trépas du jeune Condé.
C’est toujours le Gaulois à l’esprit vif qui commandait : « Présentez armes ! » en défilant, à la tête de son régiment, devant le
Clos-Vougeotj OÙ rougissaient les pampres vermeils; c’est encore le Français caustique répondant à Naples à l’ambassadeur de Napoléon III qui lui demandait si sa santé était toujours bonne dans l’exil : a Excellente, merci bien. Heureusement, cela ne se confisque pas. »
Il faut faire deux périodes de cette existence : celle qui précède la révolution de 1848, et celle de l’exil. Jusqu’en 1848, l’histoire du prince est mêlée à celle du pays; Vernet l’a écrite aussi avec son pinceau, et les galeries de ’Versailles en ont rendu populaires les principaux épisodes.
L’éducation du duc d’Aumale est la même que celle de ses frères. Un homme supérieur qui est un exemple de grand caractère, M. Cuvillier-Fleury, a été son précepteur.
A dix-sept ans, le duc entre dans les rangs de l’armée, débute comme officier au camp de P’ontainebleau, et dirige bientôt l’école de tir de Vincennes. En 1 83 g il est fait capi-
2Ü0 LES PRINCES D’ORLÉANS, taine au 4* de ligne, et en 1840, son frère d’Orléans s’étant déjà fait une brillante place dans l’armée d’Afrique, il l'accompagne comme officier d’ordonnance. Il voit le feu pour la première fois à l’Afroun, prend part au combat du col de la Mouzaïa, et gagne un à un ses grades. En juillet 1841, il est atteint des fièvres, quitte l’Afrique et traverse la France au milieu des acclamations.
La rentrée à Paris du 17* léger est encore dans toutes les mémoires, et nos souvenirs d’enfant peuvent évoquer ce glorieux défilé de soldats hàlés par le soleil d’Afrique, à l’uniforme usé par la victoire, et dont les étendards pendaient en loques glorieuses.
Un lugubre épisode attriste un instant cette fête : Quenisset, posté sur le passage et armé d’un pistolet, tire sur le jeune prince, mais heureusement il ne l’atteint point.
De 1841 à 1842, d’Aumale étudie l’art militaire, et, créé maréchal de camp, il repart pour l’Algérie, où il commande jus-
qu’en 1843 la subdivision de Médéah. C’est à cette époque qu’au milieu d’engagements divers il accomplit le glorieux fait d’armes de Goudgilab, où nos troupes s’emparent de la smalah d’Abd-el-Kader, de ses étendardSj de ses troupeaux^ de trois mille six cents prisonniers^ avec le trésor de l’émir et toute sa correspondance. Nommé lieutenant général^ le jeune prince reçoit le commandement supérieur de la province de Constantine. L’année 1844 se passe encore en expédition; et vers la fin de cette même année, le mariage du duc avec la fille du prince Léopold de Salerne est résolu. Cependant sa carrière militaire n’est point entravée par cette alliance-, il commande, en 1845, le camp de la Gironde, refait l’année suivante une nouvelle expédition en Algérie pour prendre part à la pacification des Kabyles; de là il passe en Espagne, où son frère Montpensier va s’unir à la sœur de la reine Isabelle.
En septembre 1847, déjà très au courant des affaires de la colonie, ayant le sens du pays, la connaissance accomplie de la race, de ses intérêts et de ses mœurs, le Roi lui confie le gouvernement général des possessions d’Afrique, qui jusque-là avait été dans les mains du maréchal Bugeaud, une grande autorité militaire et un esprit hautement pratique.
Cette importante fonction, le duc d’Aumale ne put la remplir longtemps, puisque la révolution éclata six mois après. Cependant ce gouverneur de vingt-six ans a laissé, parmi tous les officiers français qui servaient à cette époque, l’impression la plus profonde. Il déploya là de véritables qualités et montra une rare intelligence des intérêts du pays qu’il dirigeait.
C’est ici que se place, dans la vie du duc, une situation très-controversée et dont quelques-uns se font une arme contre lui, tandis
que d’autres, au contraire, en ont conçu, à partir de ce jour, une estime profonde pour le fils du Roi.
Nous avons entendu dire, dans un milieu composé d’hommes politiques appartenant au parti conservateur, et qui jetaient les yeux autour d’eux pour découvrir les personnalités sur lesquelles on peut compter : « Le duc d’Aumale n’est pas homme à accepter les responsabilités; il avait à sa disposition une armée en 1848, il n’a pas su marcher contre Paris, et renfermer dans ses véritables limites ce mouvement de surprise qui, débutant par une émeute au cri de ; Vive la réforme! finit par une révolution, renverse une dynastie, et après nous avoir donné la République, aboutit au césarisme. »
Si, au lieu de faire œuvre d’artiste, je faisais de la politique, je voudrais répondre à cet argument, très-fréquemment employé, dans les mêmes termes que M. Estancelin dans la séance du 3 juillet 1870 : a Oui, le
2(')4 LES PRINCES D’ORLÉANS, duc d'Aumale commandait une armée de quatre-vingt mille hommes-, il était jeune, il était brave, aimé de son armée, il aurait pu lui faire appel et tenter de relever le trône de son père; mais une image se dresse devant lui : celle de la France, sa patrie, sa mère. 11 ne voulut pas porter sur elle une main sanglante et. sacrilège. Ce fut peut-être une faute, mais je n’os'e l’en blâmer, car elle vient d’un cœur élevé et a été inspirée par l’amour de la patrie. »
Je sais qu’on traite volontiers cela de sentimentalisme et qti’on assure que c’est ainsi qu’on perd un pays. Mais quel est donc celui qui peut se flatter de mesurer exactement la portée des mouvements révolutionnaires?
Et quand une révolution s’est accomplie comme celle de 1848, d’une manière relativement pacifique; quand surtout une partie de l’armée a pactisé au cri funeste de ; Vive la ligne ! lesémeutiers; qui donc
est assez fort ou assez cynique pour de-
barquefj le cœur léger ^ à la tête de quatrevingt mille Français? Qui donc ainsi armé se serait décidé à écraser dans le sang un mouvementdéjà général, complètement victorieux, et qui, dans un enthousiasme qu’on peut méconnaître ou railler, a déjà fait de l’ordre avec du désordre, organisé un gouvernement républicain qui, .somme toute, a sombré, mais du moins n’a pas rançonné le pays, dilapidé ses finances et sali son drapeau?
Quoi qu’il en soit, le duc d’Aumale, le 3 mars, remit le pouvoir entre les mains du général Cavaignac; il adressa à l’armée des adieux qui sont restés dans le cœur de tous, les adieux d’un soldat et ceux d’un Français soumis à ce qu’on croyait alors le vœu du pays. Le 3 mars, accompagné du prince et de la princesse de Joinville, il s’embarqua à bord du 5o/o«, qui les conduisit à Gibraltar, et de là en Angleterre.
En apprenant la conduite de d’Aumale et
2Cf> LES PRINCES D’ORLÉANS.
en lisant la lettre adressée à l’armée, le roi Louis-Philippe approuva tout ce qu’avait fait le jeune gouverneur, et il ajouta devant un témoin oculaire, M. Trognon, qui l’a répété depuis : cf C’est là le seul langage qui soit digne de d’Aumale ! »
11 n’y a point à croire que l’exil ait été plus facilement supportable pour l’un des princes que pour tous les autres ; cependant le duc d’Aumale, soldat actif, gouverneur de l’Algérie, très-mêlé aux affaires de son pays, dut particulièrement souffrir de cette renonciation forcée à toute action ayant un but immédiat. Du reste, les témoins des premiers mois de l’exil ont raconté la douleur inconsolable de ces Français qui perdaient leur patrie, et l’immense chagrin qu’ils ressentirent le 26 mai 1848, lorsque le décret qui les bannissait du territoire de la France fut voté par l’Assemblée.
Nousne suivronspluspasàpas les princes
fils du Roi, à partir de 1848. Sur cette terre d’exil, on peut dire d’eux qu’ils n’ont plus d’histoire; et cependant le malheur frappe chaque jour à leur porte, la mort fauche autour d’eux, et la pensée constante de l’exil est là, comme une basse mélancolique qui accompagne le chant de leur vie monotone.
Le duc vint d’abord à Claremont, auprès du Roi et de la Reine. De i85i à i852, son beau-père le prince de Salerne étant mort, il resta près d’une année à Naples, occupé de ses affaires de famille. En avril i 852, il ramena d’Italie le duc de Guise, son fils, déjà chancelant et qu’il devait avoir la douleur de perdre quelque temps après.
C’est vers ce temps qu’il se fixa à Orléans- House, à Twickenham. C’est une résidence paisible, toute simple d’abord, puis devenue plus considérable par suite d’additions nombreuses; elle avait du reste pour le duc et pour toute la famille l’attrait du souvenir. Le roi Louis-Philippe et la reine Marie-