KRANÇOISE-CA R O L I N E- J K A N N E PRINCESSE DE JOINVILLE
NAPOU
Le duc de Penthièvre, Y*\cTTC-Philippe- Jean-Marie d’Orléans, né le 4 novembre 1845, et une fille, i^raKçowe-Marie-Amélie, née le 14 août 1844, et mariée le ii juin i863 à son cousin le duc de Chartres.
Le fils aîné du duc de Joinville, Pierre- PAzVi/jjî^e-Jean-Mane d’Orléans, né le 4 novembre 1845, est marin comme son père; chez lui, la vocation a été forte et, on peut le dire, irrésistible. Sous une timidité apparente, je ne sais quoi de rare, d’insolite et de particulier dans l’allure qui provoque, chez l’observateur, la curiosité et l’étude, le duc de Penthièvre cache une énergie extraordinaire et de rares facultés, Il adore son métier, et la nature l’a doué du tempérament et des aptitudes qui lui en rendent la pratique facile et les dangers moins redoutables. Très-porté vers l’étude des mathématiques, esprit exact, minutieux, travailleur célèbre dans son en-
2iz LES PRINCES D’ORLÉANS, tourage, attentif à tout ce qui peut être un indice J et doué de la concentration intérieure nécessaire pour vivre dans les conditions spéciales du rude et noble métier d’homme de mer^ ce jeune officier de marine a peut-être, à son âge, passé par les épreuves les plus dures de la vie maritime, et donné les marques de capacité les plus convaincantes qu’on puisse attendre d’un homme de son âge.
Un jour, pendant la guerre contre les confédérés, il croisait dans le golfe du Mexique à bord d’une frégate à voiles. Il était chargé tout seul des montres du bâtiment, et pendant vingt-quatre heures, à la suite d’un très-gros temps, ses camarades et ses chefs laissaient échapper des doutes sur la bonne direction du bâtiment. On chuchotait autour de lui; déjà un grondement sourd arrivait jusqu’à ses oreilles.
Penthièvre , qui est doué d’un grand sangfroid, alla tranquillement aux officiers ;
« Je réponds de mon point sur ma tête, dit-il; dans quatre heures, si la brise ne mollit pas, nous relèverons le cap Hatteras. »
Et quelques heures après, ses camarades vérifiaient l’exactitude de ce qu’il avait avancé. Il n’avait alors que dix-neuf ans, et déjà ne savait pas reculer devant la responsabilité.
Un homme de cœur et un grand marin, M. Fauvel, au sortir du détroit de Torrés et des bancs de la mer de Corail, que Penthièvre venait de franchir sur un navire à voiles qu’il avait frété lui-même, disait en montrant le duc à un de ses compagnons de voyage : « Maintenant je lui confierais une frégate, et je suis sûr qu’il la tirerait sans une égratignure de ces terribles bancs de coraux. »
Il faut dire, du reste, que jamais éducation spéciale ne fut plus pratique, et que rarement des occasions plus propices furent offertes à un jeune marin. D’ailleurs, quand
roccasion ne venait pas, Penthièvre allait au-devant d’elle. S’il n’avait pas été le fils d’un exilé et exilé lui-même, il eût eu naturellement pour champ d’étude les explorations de nos escadres et les luttes maritimes que la France a soutenues dans cette dernière période. Réduit à sa propre initiative, il prit pour champ le 'monde entier, et fit des voyages dans des conditions moins heureuses peut-être, mais qui offraient du moins l’attrait d’une responsabilité plus grande, et laissaient à ce marin avide de voir et d'apprendre une plus grande liberté d’allure.
Le prince de Joinville, dont nous avons dit la nature ardente et le caractère impétueux, a élevé son fils avec vigueur et même avec une certaine audace. 11 lui a permis, à l’âge où tant de jeunes hommes sont encore en tutelle, d’affronter des périls réels et de visiter des contrées inconnues, dans des conditions tout à fait exception-
nelles et qui n’étaient pas sans danger. Le duc de Penthièvre est sorti de ces épreuves trempé pour la lutte; le caractère s’est formé et le corps est de fer. On verra que ces épreuveSj qui sont tout à fait dans la tradition de la famille et auxquelles les personnalités qui la composaient n’ont d’ailleurs pas toutes résisté^ ne furent point toujours sans angoisses.
L’éducation littéraire de Pierre d’Orléans, duc de Penthièvre, a été confiée à un Français, M. Basserat; il a suivi les cours du collège d’Édimbourg, puis a été confié, pour l’étude des mathématiques, à M. Banderali, un élève très-distingué de l’École polytechnique, dont nous avons déjà cité le nom. A quinze ans, Penthièvre parlait et écrivait très-correctement l’italien, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le portugais. Ses instincts de voyageur s’étaient déjà révélés; il avait parcouru les champs de bataille de
23G les princes D’ORLÉANS.
Crimée, d’Italie, d’Allemagne, visité les Hébrides et fait un voyage pittoresque dans - l’Andalousie. Au même âge, c’est-à-dire encore.enfant, il part pour les États-Unis et se présente aux examens écrits et oraux de l’École navale de New-Port; reçu dans un bon rang, il commence l’apprentissage de la vie au milieu de ses camarades yankees, braves compagnons, très-travailleurs, mais souvent un peu rudes dans leurs allures.
M. Fauvel, lieutenant de vaisseau de la marine française, accompagnait le prince en Amérique; il avait donné sa démission, pour que l’éducation navale du jeune midshipman, faite aux États-Unis, fût pour ainsi dire traduite en termes français techniques : il fut pour lui un père et un ami.
C’est ainsi que l’idée de la France, sa tradition maritime, étaient toujours vivantes pour le jeune élève.
L’École de New-Port jouit d’une réputation bien méritée; elle a d’ailleurs formé le
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corps d’officiers d'une des premières marines du monde. Pierre d’Orléans s’y montra zélé, exact, et doué d’une sorte de fougue dans le travail qui prouvait que la vocation parlait en lui. C’était ce qu’on appelle un piocheur, le bon enfant dans toute l’acception du mot, très-ami de ses amis, et, on peut le dire, ne boudant pas plus à la mâture qu’à la boxe, enfin un marin franc et net. Midshipman en 1 863, enseigne de vaisseau à la fin de la même année, lieutenant en 1864, il avait lutté avec ténacité pour arriver à obtenir ces grades, qui ne se donnent qu’au concours.
Dans la campagne d’Europe du vaisseauécole, il avait passé par tous les grades de l’instruction maritime; tour à tour gabier dans les vergues, chauffeur à la chaudière, et pointeur au banc de quart. Puis la guerre contre les confédérés avait éclaté, et il était monté comme lieutenant à bord d’une frégate à voiles. C’est à cette époque de sa vie
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que se rapporte l’épisode que nous avons cité plus haut.
Un rude coup faillit arrêter cette carrière brillamment commencée. Les fièvres, dont il venait d’être atteint dans le golfe du Mexique, épuisèrent le duc à un tel point, que pendant de longs jours on ne put répondre de sa vie : ce n’est que grtîce aux doses énormes de quinine qu’on lui fit prendre qu'il échappa à la mort. Mais bientôt on constata qu'il devait à une médicamentation effroyable par sa violence une surdité subite, qui eut sur la nature du prince une influence presque immédiate. 11 s’imagina peut-être que cette affection pouvait devenir une cause d’embarras pour ceux qui l’entouraient, et son caractère, déjà assez concentré, devint timide et attristé. Ce fut pour lui l’occasion de se porter avec une véritable fougue vers l’étude des sciences.
Il s’occupa de chimie, de botanique, d'astronomie, de mécanique, et parvint, dans
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chacune de ces spécialités^ à posséder des connaissances très-sérieuses. Le maniement des pièces d’artillerie d’un calibre énorme^ dans lequel excellent les marins du nouveau monde, n’était pas fait pour atténuer le mal; cependant le duc continua sa carrière et y apporta autant d’assiduité que s'il eût dü servir jusqu’à la fin de sa vie sous le pavillon bleu étoilé d’argent.
Les événements qui se passaient en Europe, les préférences ouvertes de l’Empereur pour les confédérés, la rupture imminente du Nord avec la cour des Tuileries à propos de l’expédition du Mexique, allaient rendre la situation précaire. Le prince de Joinville exigea que son fils donnât sa démission, et le chagrin que celui-ci eut alors de renoncer à servir fut tel, qu’un témoin oculaire nous a raconté que le jeune officier J pleurait à chaudes larmes. 11 fallut chercher
f sous quel drapeau le lieutenant de vaisseau
pouvait naviguer sans froisser aucune convenance politique; le gouvernement portu-' gais voulut bien lui reconnaître son grade, et, embarqué aussitôt sur le Bartholomeo Dia\, il.fit deux années de campagne dans les mers du Sud. 11 vit Montevideo, Buenos-Ayres, et stationna à Rio, où son onclel’empereur du Brésil le reçut avec joie. De temps à autre, dans chacune de ces stations, il avait le bonheur de se lier avec des officiers français* auxquels le nom de son père était cher; et, à terre, la colonie française l’accueillait de manière à lui créer pour une heure l’illusion de la patrie absente.
En janvier 1866, pour la première fois depuis six années de service à la mer, Pierre d’Orléans prend un congé d’un mois.
11 fait ses préparatifs pour aller en Chine, monte à Macao à bord d’une frégate portugaise qui doit toujours lever l’ancre, mais qui ne quitte jamais le port; il s’impatiente; et.
pressé de voir, avide d'apprendre et de connaître, il abandonne la frégate et se dit ; « J'irai en Chine pour mon compte, et cette fois je ferai le tour du monde. » '
Ce programme fut ponctuellement accompli. Le lieutenant de vaisseau Fauvel lui servit de guide dans ce grand voyage, où l’étude de la navigation devait tenir la plus large part, 4a seule importante pour lui. Voir des pays nouveaux, étudier des moeurs nouvelles et des civilisations inconnues, c’était sans doute un grand attrait; mais la vie du bord et l’exploration au point de vue maritime étaient le but le plus grave. Le temps passé à terre, si bien employé par le prince et par ses compagnons, ne devait être que l’attrait secondaire.
Entré dans ce travail par circonstance et sans enthousiasme, je ne puis m’empêcher d’admirer moi-même quelle activité cette jeune génération de princes a déployée, et
242 I-ES PRINCES D’ORLÉANS, je veux m’y arrêter un instant. Le comte de Paris, à peine arrivé à l’âge d'homme, a déjà étudié l’Allemagne à fond, et pris en main une des questions les plus considérables qui intéressent l'Angleterre, la question ouvrière. Il est chimiste distingué; il a écrit sur les sujets politiques et sur les questions les plus ardues de l’économie politique.
Chartres, dès qu’il a atteint l’âge auquel on peut revêtir l’uniforme, combat en Italie. La guerre des confédérés éclate dans le nouveau monde, le voilà officier dans l’armée de Mac-CIellan. Dès que les circonstances l’éloignent, il étudie, il écrit VInivoduction aux Guerres d’Afrique de son père; dans notre désastre, abrité sous un nom d’emprunt, il fait vaillamment son devoir et gagne une distinction que tous ses camarades reconnaissent avoir été bien méritée.
Le comte d’Eu, à dix-huit ans, court au Maroc et s’y distingue ; à l'âge où l’on porte sa première épaulette, il est général en chef
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et victorieux. Alençon atteint sa vingtième année quand l’Europe est tranquille 3 il n’y a qu’un petit coin de terre au monde où on tire un coup de canon : il y court, et à la première affaire se jette bravement dans le feu. Le prince de Condé, lui, meurt à vingt ans en Australie, où l’a appelé sa propre initiative. Nous disons ici la vie de Penthièvre, et on voit si elle est remplie. A quelque cause qu’on appartienne, on ne peut vraiment se défendre d’une certaine admiration pour des existences aussi laborieuses et aussi intelligemment remplies.
Nous avons laissé le duc de Penthièvre à bord d’un clipper anglais qu’il a choisi comme le meilleur marcheur; il double le cap de Bonne-Espérance, et sa première traversée ne dure pas moins de quatrevingt-onze jours. Le grand intérêt de ce long voyage, c’est d’étudier les ressources d'un navire de commerce et de les compa-
rer à celles qu’offre la marine de guerre. Il semble que le prince soit le patron du navire ; il fait le point parallèlement avec le capitaine; le jour, il observe le soleil; la nuit, il monte avec son sextant sur le pont, et, s’il fait gros temps, l’officier du bord demande conseil au jeune passager, dans lequel il a reconnu un habile marin, et il compare son point avec le sien. Pendant huit mois de mer, sur dix-sept mois que dure tout le voyage, le prince se regarde comme responsable; il ne s’épargne aucune des fatigues qu’entraîne cette responsabilité, et ne se départ pas un instant de sa surveillance tacite. 11 est engagé sur ce frêle navire dans l’océan Austral, où de violentes tempêtes viennent l’assaillir; il navigue dans ce terrible détroit de Torrès, et passe au milieu des invisibles bancs de coraux de ces parages. Il affronte les périls de Bail, du cap Saint-Jacques, des mers de la Chine et du Pacifique. C’est en sortant, non sans in-
quiétude, du détroit de Torrès, que le lieutenant de vaisseau Fauvel, sûr désormais que le jeune officier a surmonté les plus .
grandes difficultés du métier, et fier de son élève, assure qu’on lui pourrait confier une frégate.
Partout où il aborde, les petites colonies anglaises et hollandaises établies dans ces terres lointaines lui font de somptueuses réceptions; mais Pierre d’Orléans est ennemi de l’étiquette, et quoique touché de ces démonstrations sympathiques, il ne devient vraiment expansif et radieux que quand il retrouve des Français sur ces plages étrangères; et, si humble que soit leur condition, si pauvre que soit le toit qui les abrite, il se sent en France chez ces Français volontairement exilés de leur patrie. Aussi laisse-t-il dans ce sillage de plus de 3oo,ooo milles marins, nombre d’amis d’un jour, qui deviennent des amis dévoués et qui, encore aujourd’hui, correspondent
avec lui et, à travers les mers, adressent souvent au prince un souvenir de reconnaissance et de dévouement.
Un livre charmant très- vivant, trèsmouvementé, et qui mérite le brillant succès qu’il a obtenu^ fait assister pour ainsi dire le lecteur à toutes les péripéties de ces voyages. 11 a été écrit par M. le comte de Beauvoir J qui avait alors vingt et un ans; ce qui est personnel au prince n’y apparaît que d'une façon discrète et voilée; mais les initiés comprennent vite que les voyageurs doivent au rang de celui qui est l’hote principal des populations qu’on visite, la magnificence des spectacles qu’on leur donne, les occasions uniques qu’on leur procure de voir et de connaître ces pays si pittoresques, si curieux, et qui parlent si vivement à
* Voyage autour du monde, par le comte de Beauvoir : I. Australie. — IL Java, Siam, Canton. — III. Pékin, Yeddo, San-Francisco. — Henri Plon, éditeur.
l'imagination de ceux qui ont l'humeur voyageuse.
Le duc vit alors l’Australie^ Java^ la Chine, le Japon et la Californie. Il eut la joie, au Japon, de rencontrer l’escadre française commandée par l’amiral Roze; mais en juillet 1866, trois mois à peine après rembarquement et dès le début, une grande douleur était venue le frapper. 11 devait trouver à Melbourne le prince de G^ndé, qui, lui aussi, voulait virilement débuter dans la vie et voir l’Australie : de là il aurait continué avec le fils du duc d’Aumale ce prestigieux voyage. Avant même d’avoir franchi la passe et vu de près la terre australienne, le pilote apprit au duc de Penthièvre la mort de son cousin.
Dans ces lointains parages, la pensée de la patrie n'était jamais absente. Un jour, à Hobart-Town, dans l’île de Van Diemen, le prince entend dire que des marins fran-
2 i8 les princes D’ORLÉANS, çais morts sur ces plages sont ensevelis depuis 1840 sur une colline aux portes de la ville. Une forêt de géraniums recouvre les tombeSj et la mousse cache les inscriptions des croix. Il se dirige avec ses amis vers le lieu du pèlerinage, et là, sous les grappes de fleurs, sous les lianes et les herbes, ils recherchent pieusement les limites de chaque fosse, ils redressent les croix détruites, déchiffrent les noms déjà presque effacés, ils ont enfin la triste joie de retrouver les traces des victimes frappées par une épidémie à bord des navires français revenant du pôle sud.
Le soir même, l’exilé commandait des pierres funéraires, monuments touchants de la piété d’un marin fils de France; on relevait ces ruines et on gravait sur le marbre cette inscription, hommage rendu à des compatriotes morts à six mille lieues de la mère patrie.
j^'^itizcd by Ci^oglc
DUC DE PENTIIIÈVRE.