‹ Les princes d'OrléansChapitre 4 sur 13 · ROBERT D’ORLÉANS · texte numérisé non relu

ROBERT D’ORLÉANS

DUC DE CHARTRES

Le sort du duc de Chartres ne peut pas être séparé de celui de son frère aînéj le comte de Paris^ jusqu’à la date du i8 mai

Ce jour-là cette jeune famille si cruellement éprouvée reçoit un dernier coup, le plus douloureux peut-être^ car les enfants inconscients sont devenus de jeunes hommes mûris par l’exil, et leur âme est mieux préparée à sentir tout ce qu’il y a d’amer dans un malheur aussi profond que celui qui les accable. La duchesse d’Orléans est morte, et pour répondre au vœu de leur père, les deux frères vont se séparer, afin de suivre la ligne d’éducation qu’il leur a tracée.

Le testament du duc d’Orléans indiquait

96 LES PRINCES D’ORLÉANS, pour l’éducation du comte de Paris une ligne d’études essentiellement politique, afin que celui-ci se préparât au rôle qui lui semblait réservé. Il n’est pas douteux qu’en même temps l’héritier du trône, frappé dans la sève de la vie, n’aurait voulu, s’il avait vécu, faire de son second fils un soldat.

Or, jamais peut-être la nature ne seconda mieux les intérêts élevés d’une famille royale en douant chacun de ses deux héritiers des qualités spéciales qui dokvent caractériser deux princes, destinés alors, l’un à gouverner, l’autre à combattre.

Le comte de Paris, homme d’étude, nature prudente et calme, semble conformé ’ physiquement pour le rôle auquel il était destiné tout d’abord. Il est lent, posé, réfléchi, un peu massif, et d’une taille qui domine et représente. Il paraîtra, il siégera dans les conseils, il se livrera dans la retraite à l’étude des graves questions qui surgiront chaque jour; il poursuivra la réalisa-

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tion des conceptions qu’il aura imaginées :

. c’est une nature et un tempérament politiques. ChartreSj au contraire, est un soldat, et, dès le premier abord, personne ne s’y trompe. Il est grand, alerte, mince, rapide, vif d’allures, entraîné moralement et physiquement. C’est un officier de cavalerie auquel il faut la vie du camp, ses alertes, son . danger et sa gloire; l’incessant mouvement, les intempéries, et même la ferme discipline dans laquelle il se meut à l’aise. Il est nerveux, agile, robuste, et sous le soldat on %

voit percer le prince qui saura commander parce qu’il a toujours su obéir. Si, par une , de ses ironies, la nature avait interverti pour chacun des deux princes les rôles inhérents à leur caractère, je crois que l’éducation n’aurait pu que difficilement remédier à ces dispositions bien nettes, bien caractérisées, et dont l’affirmation ne saurait être douteuse même au simple examen.

Le 23 novembre i 858 , Robert d’Orléans quitte la résidence de Claremont; il abandonne son aïeule la reine Marie-Amélie et tous les sienSj groupés autour de cette vénérable mère, que tant de coups successifs n’ont pas encore brisée. En passant par la Belgique, il trouve le général Changarnier, le compagnon d’armes de son père et de ses oncles, proscrit comme lui, et reçoit les encouragements et les conseils du vieux soldat d’Afrique. Arrivé le 28 novembre à Turin, le duc passe successivement les 6, 7 et 8 décembre, d’une façon brillante, les trois examens publics, qui lui ouvrent les portes de l’École spéciale militaire.

L’élève faisait déjà honneur au général Trezel, qui l’avait lancé dans cette voie dès l’enfance; au savant M. Guérard et au jeune Bandérali, ses professeurs.

Ce n’était point au hasard qu’on avait choisi pour le duc de Chartres l’École militaire de Turin. L’armée piémontaise, par

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DUC DE CHARTRES

son organisation, se rapprochait beaucoup de l’armée française^ et quelques années auparavant, sous les ordres de La Marmora, les Piéniontais avaient combattu côte à côte avec l’armée française sur les champs de bataille de Crimée. C’est le duc d’Aumale qui s’était chargé de négocier avec le Roi et M. de Cavour afin d’obtenir l’autorisation nécessaire. Le grand ministre, trèsindépendant, et qui ne craignait pas de déplaire dans cette circonstance à Napoléon III, laissa comprendre qu’une guerre entre l’Autriche et la France pouvait éclater un jour, et que l’armée piémontaise y jouerait son rôle. Loin d’être une condition difficile, c’était au contraire un attrait pour le duc de Chartres. L’accueil de la famille royale et celui de la société piémontaise furent d’une cordialité sincère, et, en face de ce respect de la légalité qui assimilait un prince au premier citoyen venu en l’assujettissant aux mêmes épreuves et le sou-

loo LES PRINCES D’ORLÉANS, mettant aux conditions de tous; la presse la plus avancée du pays rendit justice à la tradition libérale et populaire qui^ de génération en génération, avait été celle de la branche d’Orléans.

Le 9 décembre, Robeft d'Orléans fait son entrée à l’École; le général Pettinengo, une loyale nature, qui la commande, fait la présentation aux élèves; selon la tradition, on apporte le café, on se tutoie sans détours, et le duc de Chartres est reçu. Il n’y a pas à peindre la vie militaire à Turin, elle ressemble à s’y méprendre à celle de Saint- Cyr. Dès le jour jusqu’à la nuit les travaux se succèdent. Le jeune duc habite chez lui et suit les cours. Le marquis de Beauvoir, un vieil ami de la famille, père du jeune voyageur auquel on doit trois volumes curieux sur l’Australie, la Chine et le Japon, a quitté la France pour rendre l’exil et l’éloignement de sa famille moins sensibles à Robert d’Orléans.

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;oi

On sent bien que ces situations ne peuvent être que précaires ; le moindre incident politique peut créer d’irréparables incompatibilités. Dès le mois de janvier^ le mariage du prince Napoléon avec la fille du roi d'Italie vient jeter l’inquiétude dans la famille d’Orléans. L’Italie n’est plus désintéressée, le drapeau sarde n’est plus un pavillon neutre. Qui sait quels sont les projets de l’empereur Napoléon III!

La situation politique, cependant, se dessine : c’est le pouvoir de l’Autriche qui est en jeu. Le 23 avril, l’empereur François- Joseph envoie son ultimatum; l’Italie arme, et la France se lève; on appelle les réserves, on instruit les recrues, on forme des corps francs; les élèves de l’École militaire, destinés à faire à Turin un plus long séjour, passent leurs examens de sortie. Robert d’Orléans, devenu caporal, puis instructeur, sort avec le numéro 2.

La ville de Turin est prise de vertige,

l’armée piémontaise est prête, bien équipée, très-résolue; on sent qu’elle ira au feu avec énergie; les premiers corps s’ébranlent et franchissent la frontière. Mais bientôt on annonce l’arrivée des troupes françaises.

Le 19* bataillon de chasseurs à pied, — jadis les chasseurs d’Orléans, — a passé le mont Ccnis, il est à Suse, on l’attend à Turin. Il entre enfin, et le clairon résonne; les petits chasseurs nerveux, au pas rapide et bien rhythmé, traversent les rues droites et nettes de Turin. Ce jour-là même, Robert d’Orléans, nommé sous-lieutenant au régiment de Nice-cavalerie, vient de revêtir l’uniforme. Le Roi l’appelle et l’invite à choisir dans ses écuries un beau cheval de guerre. Un autre, plus prudent, plus calme, dans ces écuries d’un Roi-soldat, eût choisi un cheval de robe neutre, d’un ton effacé, qui de loin ne trahît pas celui qui s’avance à l’ennemi. Le duc, lui, ardent et fier, choisit, comme un paladin, une bête fougueuse.

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blanche comme lait^ et, en grand uniforme, court au-devant des bataillons français ; avec une sorte d’ivresse qui fait bondir le cœur et qui mouille les yeux, Robert d’Orléans salue enfin le cher drapeau tricolore et s’enthousiasme au son fiévreux du clairon français qui sonne la marche.

Dès les premiers jours de mai, l’armée autrichienne, dans un moment d’audace, a passé le Tessin et menace Turin; l’armée française vient de débarquer, elle est à peine organisée et approvisionnée ; la cavalerie de ligne piémontaise est chargée, avec les corps francs de Garibaldi, de former sur la Sésia un rideau qui masquera aux Autrichiens l’absence de toute force sérieuse entre eux et Turin. C’est le début du duc de Chartres, Nice-cavalerie occupe les avantpostes du coté de Verceil. Le 22, le régiment est engagé tout le jour vers Borgo, le capitaine Brunetta est tué à côté du duc de Chartres, et celui-ci prend de sa main un

officier autrichien porteur de dépêches. Mais le combat de Montebello est déjà livré; les Autrichiens repassent le Tessin; Turin n’est plus menacé ; et le moment des grandes luttes approche.

Le 2 juiuj notre officier de cavalerie reçoit les deux cent trente-quatre prisonniers faits à Palestro par le 3' zouaves, et, en mainte occasion, il combat côte à côte avec les Français. Plus d’un vieil officier au pantalon rouge, en entendant nommer le jeune sous-lieutenant, évoque les souvenirs d’Afrique. Il y a quelque chose de touchant et de piquant à la fois dans ce rapprochement, sous le feu de l'ennemi, de ces compatriotes séparés par la fatalité de l’exil.

Mais au moins Robert d’Orléans voit des Français, il parle leur langue, il salue leur drapeau, il applaudit à leur victoire, et si son sang coule, il se mêlera dans la même ambulance au sang français, que les alliés versent pour la cause italienne.

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Un jour^ il est envoyé auprès du colonel Chabronj un rude soldat, un peu dur, mais franc comme l’or, une nature chaude et généreuse. Il a rempli sa mission; le colonel, avec la courtoisie habituelle en pareille circonstance, donne congé à l’officier de Nice-cavalerie, et s’étonne de ce qu’un Italien parle aussi bien le français.

« Mais je suis Français, mon colonel. — Ah ! Français ! Tiens ! et vous servez l’Italie? Quel est donc votre nom? — De Chartres. »

A ce nom de Chartres le colonel Chabron a tout compris; il a peine à cacher son émotion ; c’est un exilé qui lui parle, un fils de France, l’enfant de celui-là même qui l’a mené au feu en Afrique. Ses yeux se

mouillent, son cœur bat « Buvons à

votre père ! monsieur le duc », dit Chabron en tendant un verre à Chartres. « Buvons à la France ! mon colonel », reprend Chartres les larmes aux yeux.

loô LES PRINCES D’ORLÉANS.

Le rôle de la cavalerie fut assez restreint dans ces grandes journées^ où l’infanterie, selon le mot connu, est la reine des batailles. Cependant çà et là, dans les comptes rendus du temps, nous trouvons quelques détails sur les engagements auxquels Nice-cavalerie prend part. Le sous-lieutenant gagne un à un ses grades-, U est devenu capitaine, et porte la médaille d’Italie, au liséré rouge et blanc, donnée par le gouvernement français à ses propres soldats et aux troupes piémontaises qui ont combattu avec eux. A Milan, après la victoire, il se mêle à l’armée française ; et il reçoit des officiers un accueil vraiment touchant.

Mais l’Italie va droit à son but. La Lombardie délivrée, les volontaires s’agitent au nom de l’unité; la Sicile est soulevée. L’armée piémontaise entre dans les Romagnes, et la campagne des Marches et de l’Ombrie est résolue. Lamoricière, Pimodan vont

combattre avec des Français comme alliés

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des troupes napolitaines et pontificales ; un d’Orléans doit remettre l’épée au fourreau.

Nous étions alors entraîné nous-même par un mouvement de curiosité juvénile, et, passant de l'armée espagnole, à peine revenue du Maroc, dans l’armée piémontaise, nous trouvâmes dans les états-majors et dans ce régiment même où Robert d’Orléans venait de servir, le souvenir du jeune prince encore vivant et hautement sympathique. Généraux, officiers et soldats venaient à nous, et, pour nous parler d’un sujet français, nous disaient le nom de notre compatriote, en regrettant vivement que des circonstances inéluctables les eussent privés de leur jeune compagnon d’armes. Les généraux Fanti, Cialdini, Cugia, Menabrea nous parlèrent tour à tour de l’officier de cavalerie Robert d’Orléans, qui, au lieu de se réfugier dans une sinécure militaire sous le prétexte de voir les choses d’ensemble, avait étudié la guerre

io8 LES PRINCES D’ORLÉANS, à sa place dans le rang et faisant galamment son devoir au feu.

Voulant se conformer au vœu de la Reine J sa tutrice, le duc de Chartres, en présence des faits qui lui interdisaient de continuer à servir sous le drapeau sarde, écrivit deux lettres adressées au ministre de la guerre à Turin. Par la première, il donnait purement et simplement sa démission; par la seconde, il demandait sa mise en expectative, sorte de ‘demi-retraite qui entraîne la démission au bout d’un certain nombre d’années. La Reine préféra cette dernière solution.

C’est alors que la guerre d’Amérique offrit un nouveau champ à l’activité du jeune officier, et cette fois il eut son frère aîné pour compagnon d’armes. Nous avons dit quelle fut la part que le comte de Paris prit à- l’expédition; le duc de Chartres, lui, vécut aux avant-postes; quoique officier d’état-major et attaché au général en chef Mac-Clellan,

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loo

dans mainte et mainte circonstance il ris- , qua sa vie avec un courage presque téméraire.

En février 1862^ il faisait, par un temps de neige, une reconnaissance avec quelques cavaliers ; c’était aux environs de Washington; arrivé à un endroit appelé Peck’s- House, il tomba sur un avant-poste de cavalerie confédérée : une mêlée s’engage; quelques-uns des cavaliers ennemis sautent en selle et gagnent les bois; d’autres, plus audacieux, rejoignent une maison voisine, s’y retranchent, et les fédérés vont leur donner l’assaut.

Chaque fenêtre devient une meurtrière; le duc de Chartres, visé presque à bout portant par une lucarne, évite la balle; mais son compagnon de droite, le capitaine Wilson, est frappé et tombe le cou traversé par le projectile.

Il assista au siège de York-Town et aux nombreux petits combats auxquels ce siège

MU LES PRINCES D’ORLÉANS, donna lieu. La veille de la bataille de Williamsburg, comme il faisait encore une reconnaissance^ — on l’y employait volontiers, cette opération exigeant de l’entrain, de l’habileté, et ce qu’on appelle en terme de guerre un officier très-allant, — Chartres tombe à l’ improviste sur une colonne de cavalerie ennemie qui éclairait assez mal ses derrières; il oblique un peu, gagne un bois, s’y dissimule, et, avec son entrain incroyable, lui enlève dix-sept prisonniers.

Le duc faisait les fonctions d’aide de camp du général Stoneman pendant le brillant combat de cavalerie qui termina la journée. Au coucher du soleil, le général l’envoya avec deux officiers pour reconnaître s’il était possible d’enlever une pièce d’artillerie qui était restée embourbée dans un retour offensif de l’ennemi. Toujours crâne et opérant avec intelligence, le prince laisse son infanterie abritée dans le bois et s’avance tout seul le plus près possible de

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la pièce; mais l’ennemi^ qui prévoyait cette tentative^ a mis là une embuscade, et pendant un instant, seul et à découvert, il sert de cible aux tirailleurs confédérés. Ce jourlà, comme à Peck’s-House, on peut dire qu’il vit la mort de près.

On employait aussi le jeune officier àdss missions de confiance; et quand il fallait un homme prompt, solide et intelligent, Chartres était là. C’est ainsi qu’un jour, après deux combats consécutifs, les deux ailes de l’armée fédérée ayant été coupées par l’ennemi, il fut chargé de rétablir les communications.

Vers la fin de la campagne, comme il était campé au bord des marais qui avoisinent Richmond, il ressentit de subites atteintes des fièvres qui décimaient alors l’armée. Nature énergique et forte, il lutta longtemps; mais il fallut, sur des ordres formels, se rendre à Washington. Le 25 juin, comme il se mettait en route, on

112 LES PRINCES D’ORLÉANS, entendit le canon; dès lors^ personne n’eut assez d’autorité pour lui faire continuer son chemin; ilrebroussa^ se fit détacher auprès du général Porter, commandant le corps engagé, et prit la part la plus active à la bataille de Gaine’s-Hill.

Nous avons dit quelles circonstances mirent fin à l’engagement volontaire des deux princes; le duc de Chartres, pas plus que le comte’ de Paris, ne pouvait les surmonter. Jusqu’au printemps de 1866, il vécut auprès de ses oncles et voyagea, dans le but de s’instruire au point de vue militaire. Au printemps de 1866, quand Tltalie venait de s'allier à la Prusse et reprenait l’œuvre interrompue par le traité de Villafranca, le duc de Chartres se rappela qu’il était encore officier au service du Piémont, et regarda comme un engagement d’honneur le devoir de redemander la place que le roi Victor-Emmanuel lui-mème avait promis de lui réserver. La politique ne pou-

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vait pas prévaloir dans cette question; le duc arriva donc à Florence quelques jours avant Custozza : mais La Marmora^ qui était alors premier ministre^ craignit de se compromettre en acceptant ses services^ et interpréta les règlements militaires qui ne donnaient pas à l’officier de cavalerie le droit formel de reprendre son poste. Les témoignages que le duc de Chartres reçut alors de ses compagnons d’armes ^ et Funanimité des regrets qui lui furent manifestés à l’occasion de cette décision, furent une honorable compensation à ce refus.

Accompagné de son frère aîné, Chartres, éloigné comme soldat, voulut assister d’aussi près que possible aux événements de l’ordre politique ; il entra à Venise en même temps que les troupes italiennes, et recueillit là de nombreuses et piquantes observations. Mais la guerre était bien son véritable élément, c’est ainsi qu’il la cherchait même dans ses loisirs : il passa une

114 LES PRINCES D’ORLÉANS, partie de Tannée 1868 à visiter les nombreux champs de bataille de la vallée du Rhin^ et^ au commencement de 1869^ il publia sur ce sujet une étude qui eut la bonne fortune d’appeler l’attention des officiers allemands. L’un de ces officiers^ toujours à Taflfut de ce qui peut augmenter les connaissances militaires , demanda au duc la permission de traduire cet ouvrage^ dont le titre exact est ; Souvenirs de voyage. — Une visite à quelques champs de bataille de la vallée du Rhin.

11 faut bien constater qu’il n’y a pas une lacune dans cette carrière^ car^ à la fin de 1869^ les princes de la famille d’Orléans ayant résolu de publier l’ouvrage du duc d’Orléans sur les campagnes d’Afrique^ et le comte de Paris ayant écrit quelques lignes d’avant-propoSj le duc de Chartres^ afin de suppléer à une lacune considérable de l’ouvrage (qui ne commence qu'en i 835 )j traça le récit de l’expédition depuis 1 83 o jusqu’à

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cette date, et en fit l’introduction à l’ouvrage de son père. C’est certainement ce qu’il y a de plus complet sur cette période des guerres d’Afrique.

Nous voici arrivé, dans notre récit, à l’année 1870. La guerre est déclarée, la pétition adressée au Corps législatif, en 1 870, a été repoussée. Le désastre de Sedan est connu et le 4 septembre s’est accompli. Le 6 du même mois, le duc d’Aumale, le prince de Joinville et le duc de Chartres sont à Parisi le gouvernement de la Défense nationale s’adresse à leur patriotisme et les supplie de s’éloigner; ils doivent, dit-on, se sacrifier à leur pays, et on leur refuse la consolation de servir dans les rangs de l’armée.

Chartres est revenu en Angleterre; mais comme le désastre s’accroît de jour en jour, il n’y tient plus : le 25 septembre, le prince de Joinville et lui manquent à la table de famille. Quelques jours après, un certain

ii6 LES PRINCES D’ORLÉANS.

Robert le Fort, récemment arrivé d’Amérique, se fait accepter comme capitaine de gardes nationales à l’état-major de M. Estancelin. Entre la date du 24 septembre et l’incorporation de Robert le Fort, le i" octobre, le prince de Joinville et le duc de Chartres éprouvent de la part de MM. Glais-Bizoin, Crémieux etFourichon, membres de la délégation réunie à Tours, le même refus que leur ont opposé à Paris les membres delà Défense nationale. Avant de se confier à M. Estancelin, l’ami dévoué de sa famille, de Chartres se présente à Rouen au commandant d’un bataillon de mobiles de la Loire-Inférieure, et est décidé à s’engager comme simple soldat; déjà il est accepté sous un nom quelconque, mais au moment de quitter le commandant, celui-ci exige que le volontaire se mette en règle avec l’intendance pour constater son identité. C’est alors qu’il a recours à M. Estancelin et prend ce pseudonyme de Robert le

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Fort, en souvenir du duc de France tué dans un combat contre les Normands en 866, et dont les fils Eudes et Robert, avec Hugues Capet, leur petit-fils, vont fonder la dynastie capétienne.

Le capitaine le Fort est entré au service; son ami, plus âgé que lui, a disparu; il voyage, dit-on, en Normandie. Connu seulement du commandant supérieur et de M. Hermel, son chef d’état-major, le duc s’installe à la préfecture, où un Anglais, attaché à l'ambulance, le reconnaît immédiatement; il comprend le danger, met l'étranger au fait de la situation, et obtient la promesse du secret absolu. Il n’était même pas encore équipé; il sort un instant, revient en uniforme, et comme il veut rentrer à la préfecture, qui sert de quartier général, il la trouve entourée par une de ces manifestations hostiles trop fréquentes alors; son premier soin est de rassembler les mobiles et de disperser les groupes. Le F’ort prend

ii8 LES PRINCES D’ORLÉANS, immédiatement le commandement d’un petit détachement de cavaliers^ les éclaireurs de la Seine-Inférieure, qui forment un groupe de vingt à trente hommes. Il est à lui-même son état-major, son comptable, son fourrier et son maréchal des logis. Envoyé à Fleury-sur-Andelle, alors menacé par l’ennemi qui tient Gisors, il bat le pays, il fait des reconnaissances, il loge chez l’habitant, qui est frappé de sa distinction, de ses connaissances militaires et de cette fermeté dans la discipline qui le porte à rappeler sévèrement à l'ordre tout subordonné qui s’écarte des lois du respect dû à tous. Parci, par-là, le capitaine a la chance de prendre part à quelques escarmouches, côte à côte avec le i" hussards, à Longchamps, au Thil, etc., etc.

Dans une de ces petites affaires qui ont pour but ou de reconnaître l’ennemi, ou de le contenir, le capitaine rencontre un détachement de uhlans qu’il poursuit pen-

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dant plusieurs kilomètres de tout le train de ses chevaux. Plusieurs sont tués; mais le uhlan a du prestige^ il s’agit de faire au moins un prisonnier. Avec un sous-lieutenant de dragons, depuis tué à Amiens, le Fort poursuit sa course jusqu’aux réserves ennemies et donne la chasse aux derniers cavaliers; au moment où il va couper le chemin à l’un d’eux, une courroie se rompt, et le duc est obligé de ralentir, pendant que son compagnon met la main sur l’épaule du uhlan et le déclare de bonne prise.

Le général Briant commandait alors à Rouen; il prépare une expédition contre Gisors, occupé par l’ennemi, et forme trois colonnes : celle du centre enlève un poste à Étrepagny; mais ces troupes, peu expérimentées, sont désorganisées par ce petit combat et doivent se reformer sans aller plus loin ; la colonne de droite perd son chemin; celle de gauche, ayant à sa tête les éclaireurs commandés par le Fort, arrive

120 LES PRINCES D’ORLÉANS, devant Gisors et constate qu’elle se trouve complètement isolée : il faut se replier. Le 5 décembre^ on rencontre l’ennemi à Buchy ; les Prussiens occupent Rouen, les éclaireurs de la Seine quittent la ville les derniers.

Cette retraite de vingt-quatre heures dans la neige permet au général Briant d’apprécier l’énergie du capitaine le Fort, qui saisit cette occasion d’entrer dans un état-major régulier de l’armée de ligne. Il est un instant détaché au Havre, alors menacé, et bientôt rejoint à Cherbourg son nouveau général, qui lui apprend qu’il a demandé pour lui le grade de chef d’escadron à titre auxiliaire.

Pendant son séjour à Cherbourg, le général Briant souffre beaucoup du manque absolu de cartes de France; cet obstacle l’arrête à chaque pas et rend sa marche difficile. Le duc de Chartres, qui a son idée, se fait fort, si on lui donne la permission de s’absenter pendant trente-six heures, de rap-

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porter la carte complète de l’état-major^ dont il possède la collection. Comme c’est une lacune indispensable^ le général accepte-, le Fort partj et un matin^ à la première heure^ un jeune officier^ hâlé, barbu^ enveloppé dans la peau de bique de campagne, sonne à la porte de Morgan-House. C’est le maître de la maison qui a passé la Manche et vient remplir sa mission; mais c’est à peine si parents, amis et serviteurs le peuvent reconnaître. Il apporte des nouvelles de France aux exilés. Pendant vingt-quatre heures, les hôtes, à la fois attristés de ces récits, et joyeux de revoir l’absent, jouissent de sa présence. Tout le monde cependant doit ignorer la visite de l’officier, dont M. Gambetta, le ministre de la guerre en province, est en train de signer la nomination, sans se douter qu’en donnant le grade de chef d’escadron au capitaine le Fort, il donne de l’avancement au petit-fiJs d’un

Roi de France. A l’heure dite, le Fort est à

122 LES PRINCES D’ORLÉANS, son poste i il rapporte les cartes, et personne ne se doute de ce qui vient de se passer.

Le secret, il faut le dire, fut bien gardé; et les Allemands, qui ont su tant de choses, ont ignoré jusqu’au bout quelle personnalité se cachait sous le nom de Robert le /

Fort; ils savaient cependant que les princes servaient, car un jour, guidé sans doute par un esprit bienveillant, un intermédiaire demanda qu’on voulût bien faire connaître sous quel nom se cachait le prince, afin que s’il était fait prisonnier dans telle ou telle circonstance, la famille royale de Prusse pût intervenir pour empêcher un malheur.

Ce fut le duc d’Aumale qui reçut le messager; voici sa réponse textuelle : « Chartres est là où il doit être ; si vous le faites prisonnier, fusillez-le, pendez-le, brûlez-le même si vous le voulez ; il fait son devoir, et nous ne dirons pas le nom sous lequel il se cache pour l’accomplir. »

Revenu à Cherbourg, où s’organisait le

, DUC DE CHARTRES. i23

i9‘ corpSj le général d’ Argent, rappelé d’Afrique et qui devait commander une division, prit le nouveau chef d’escadron à son état-major. Difficilement équipé et laborieusement organisé, le 19" corps se mit en marche au moment même où venait de se livrer la bataille du Mans; elle eut pour résultat d’isoler ces troupes de l’armée de la Loire, et on n’eut plus que quelques rencontres insignifiantes avec le général duc de Mecklembourg dans le département de l’Orne. On se concentrait sur Granville, quand arriva la nouvelle de l’armistice.

Ici se place un épisode à la fois piquant et douloureux. On se rappelle que M. Jules Favre, pressé par le temps, manquant de renseignements sur les positions occupées par nos troupes, et égaré peut-être par les indications, naturellement favorables aux Allemands, fournies par le général de Moltke lui-même, avait désigné comme ligne de délimitation certains points qui for-

çaient les armées de la Loire à rétrograder et à abandonner par conséquent des positions qui leur appartenaient.

La délimitation sur place fut une œuvre délicate et pleine de difficultés. Sur presque tous les points^ il y eut des discussions graves et des transactions onéreuses. Sa complète connaissance de la langue allemande désignait naturellement le commandant le Fort au choix du général en chef; il fut donc envoyéj avec le chef d’escadrons Senault, pour disputer le terrain au vainqueur, qui interprétait les lacunes du traité d’une façon toujours défavorable. On eut le bonheur de sauver et Lisieux et Argentan de la rude occupation de l’ennemi.

Les conditions de l’armistice bien arrêtées, avec cette restriction que la convention était imposée plutôt que loyalement discutée, le 19' corps fit une marche vers le sud de la Loire et vint former l’aile gauche de l’armée de Chanzy; car, si la guerre devait

Digiti2«cl,

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recommencer^ il fallait couvrir les derniers boulevards de la résistance.

Le 29 février 1871^ les préliminaires de paix votés par l’Assemblée amenèrent im- ..'diatement le licenciement des états-majors; le duc de Chartres reprit le chemin de l’Angleterre en passant par Paris. 11 y resta la veille de cette funeste journée du 1 8 mars ; il ne savait pas si le sort lui permettrait de rentrer en France; il voulait revoir encore sa ville natale. .

Le 19 au matin, il était arrivé à Londres, quand on reçut la dépêche de l’insurrection.

Le soir même son parti était pris : il passa le détroit pour se mettre à la disposition du gouvernement. Mais un très-grand nombre d’officiers, revenus de leur captivité en Allemagne, sollicitaient des emplois; l’offre du duc de Chartres ne fut pas acceptée, et il dut reprendre la route de l’Angleterre. Toujours aventureux, il voulut en-

126 LES PRINCES D’ORLÉANS, trer dans la ville où la Commune était installée; il passa encore à Paris la journée du 22 mars, et assista à la sanglante fusillade de la rue de la Paix. On comprend le danger que pouvait courir, dans cette capitale livrée à l’anarchie, le commandant Robert le Fort, qui était un otage désigné à double titre, comme prince de race royale et comme officier français. Le 23, il arrivait à Morgan-House, qu’il ne quitta qu’à la nouvelle de l’abrogation de la loi d’exil.

C’est le i8 mars, le jour de son retour en France, que le duc, proposé sous son nom d’emprunt par le général Chanzy pour le grade de chevalier de la Légion d’honneur, reçut avis de sa nomination. Le général d’ Argent, son chef direct, ignorait le nom et la position de son officier d’étatmajor; quand il apprit que c’était le duc de Chartres qui se cachait sous le nom de le Fort, il adressa à son subordonné une lettre charmante, qui prit sa place au curieux

DUC DE CHARTRES

dossier que forment les nombreuses lettres écrites dans cette circonstance, par les supérieurs du chef d’escadron et par ses compagnons d’armes. Le général Le Flôj alors ministre de la guerre, avait su à quoi s’en tenir sur l’identité de le Fort, et fit dire au duc combien il était heureux d’avoir à signer ce brevet de chevalier.

Peu de temps après, le gouvernement, usant du pouvoir discrétionnaire qui lui permettait de conserver à son service ceux des officiers qu’il jugeait dignes de ce choix jusqu’à ratification par l’Assemblée, appela le duc de Chartres au 3* chasseurs d’Afrique, qui faisait alors campagne dans la province de Constantine. Après un séjour de deux mois en France, le prince, qui voyait se réaliser son vœu le plus cher, se sépara encore une fois des siens et rejoignit, en septembre dernier, la colonne du général Saussier, qui marchait sur Batna et devait opérer contre Bou-Mezrag dans le midi de

128 LES PRINCES D’ORLÉANS, la province de Constantine. 11 eut l’occasioUj dans cette campagne, de commander les trois escadrons de chasseurs attachés à la colonne, et assista à deux affaires heureuses. Dans la seconde, qui eut lieu le 8 octobre, on s’empara de toute la smalah de Bou-Mezrag.

Pour un soldat épris de son métier, c’est là une vie nouvelle; les horizons ne sont plus les mêmes, et la stratégie ne ressemble pas à celle en usage en Italie, au Potomac ou en France; enfin, c’est un curieux contraste avec cette dernière campagne de France par quatorze degrés de froid et dans des plaines neigeuses. C’est en face de l’ennemi, toujours menaçant, que le duc de Chartres attend la décision de l’Assemblée nationale qui lui permettra de se considérer enfin comme un officier français.

Cette carrière militaire ferait honneur à quiconque; elle a été traversée par bien des

NAPOU

DUC DE CHARTRES

incidents politiques qui ont contrarié la vocation en lui opposant des circonstances insurmontables; et cependant elle est déjà très-remplie. Le duc de Chartres, on le voit, est un vigoureux soldat, un homme de résolution, de sang-froid et d’énergie. Ajoutons que ce n’est point seulement un troupier, il peut compter parmi les plus distingués des officiers d’état-major^ et ses connaissances militaires sont vastes et précises. Ses amis ajoutent qu’il est le plus loyal et le plus dévoué des compagnons d’armes, et dans les différentes armées où il a servie il a laissé un profond souvenir.

Le duc de Chartres^ en i863, le ii juin^ a épousé sa cousine la princesse Françoise- Marie-Amélie d’Orléans, fille du prince de Joinville, qui est aujourd’hui dans sa vingthuitième année. La duchesse de Chartres, mince, élégante et d’une réelle beauté, a des qualités brillantes et spontanées. Elle est

i3o LES PRINCES D’ORLÉANS, cependant d’une certaine timidité, et mêle aux tendances d’une mère de famille les dons heureux d’une femme qui serait appelée à briller dans la vie mondaine. Elle suit vigoureusement les chasses les plus difficiles, et à côté de son mari, qui est regardé comme un des meilleurs cavaliers, non pas seulement de France, mais d’Angleterre, elle fournit sa carrière dans un hunting à outrance. Du prince de Joinville elle a l’aptitude charmante d’un peintre facile, et son talent en ce genre s’élève audessus des facultés restreintes et mièvres des amateurs.

La duchesse a quatre enfants, dont deux garçons, Robert et Henri, nés l’un en 1866, l’autre en 1867 à Ham près de Richmond,

Ses filles sont nées, l’une en i865, l’autre en 1867.

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