‹ Les princes d'OrléansChapitre 5 sur 13 · R. LE PRINCE VALDEMAR · texte numérisé non relu

R. LE PRINCE VALDEMAR

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Le duc de Nemours est simple, accueillant, bienveillant à tous, d’une réserve excessive, d’un caractère timide et presque craintif. Sa réserve naturelle, et peut-être un peu outrée pour le rang qu’il occupe, est prise facilement pour de la hauteur et pour une morgue dont nul n’est plus éloigné que lui. C’est un homme correct, qui ne se singularise par aucun côté, et dont on pénètre vite les qualités supérieures quand on a l’honneur de l’approcher, et pourvu que son jugement, sûr et rapide, ait compris la sincérité des intentions. Cependant il faut le chercher si on veut le bien connaître, car il ne se laisse pas lire à première vue. Ses sentiments sont profonds; sa vie.

i32 les princes D’ORLÉANS.

depuis rexilj s’est toujours écoulée dans le calme; c’est un homme doux^ concentré^ recueilli, religieux; et son honnêteté, qui a la profondeur et la ténacité de celle d’un Alceste, n’en a jamais les éclats.

Le duc fuirait les hautes responsabilités, et surtout, je crois, la responsabilité politique; la seule qu’il accepterait, c’est celle qu’on assume sur un champ de bataille, devant l’ennemi. Là, il devient grand et noble, et sa réserve se change en un inaltérable sang-froid. De très-haute taille, élégant, élancé, d’un aspect de physionomie qui rappelle le roi Henri IV, ce prince, qui s’efface, est regardé comme un général de cavalerie consommé, qui saurait faire mouvoir de grandes masses montées.

Il est peut-être un des plus extraordinaires exemples de mémoire qu’on puisse citer. Encore aujourd’hui, il reste un annuaire vivant de toute la cavalerie française. Il a suivi de loin, dans sa retraite, la car-

rière de tous ceux qu’il a connus lorsqu’il servait la France. Celui-ci était sous-lieutenantj le voilà colonel; cet autre était chef d’escadron 4e voilà général. Il les voit au rang qu’ils occupent dans l’armée^ connaît leurs états de service, leurs qualités, leurs aptitudes spéciales; et son œil, qui devrait être dépaysé cependant par vingt ans d’exil, reconnaît aujourd’hui à première vue, sous l’uniforme du général, un porte-fanion des guerres d’Afrique.

C’est, paraît-il, le jugement le plus droit, le plus sûr, le plus calme auquel on puisse avoir recours. « J’aime Nemours encore plus qu’un frère, disait le duc d’Orléans; j’ai plus de confiance en son jugement qu’au mien. »

Dans la famille on subit cette salutaire influence, on la sollicite; et ce désintéressement a son prix et devient d’un grand secours dans les circonstances difficiles. Ce parti-pris de ne jamais empiéter sur le rôle

des autres, et cette excessive réserve doublée

i34 les princes D’ORLÉANS.

d’une honnêteté proverbiale et pour ainsi dire silencieusement farouche, ont peut-être contribué à répandre cette opinion, qui n’est nullement juste, que le duc de Nemours se tenait volontairement à l’écart. Il est des natures contemplatives qui n’acceptent la lutte que par un sentiment profond du devoir, et qui ne courent jamais d’elles-mêmes au-devant des responsabilités qui ne s'imposent point.

Sous la monarchie de Juillet le duc de Nemours n’était pas populaire, et on l’accusait généralement de hauteur, quoique ' ceux qui le voyaient de près alors aient souvent protesté contre cette accusation. La vérité s’est fait jour dans l’exil, où les hommes s’apprécient mieux, et on reconnaît qu’il serait difficile de trouver une nature plus bienveillante que celle du second fils de Louis-Philippe. La bonté du duc, quand on la connaît, a même quelque chose de touchant et de noble, qui inspire

DUC DE NEMOURS. i35

à la fois la sympathie et le respect. Mais avec toutes les qualités du cœur et quelques-uns des dons les plus solides de Tespritj le duc a un défaut sur lequel il faut insister, car c’est le plus fatal de tous peutêtre pour l’homme que sa naissance ou les événements ont jeté dans la vie politique.

Il est modeste et timide ; mais modeste à l’excès, modeste jusqu’à ce point où, sans cesser d’être une vertu, la modestie devient presque une faiblesse.

Si vous êtes un simple particulier et si vous ne voulez pas cesser de l’être, soyez modeste, c’est votre droit : le monde passe à côté de vous, il ne soupçonne pas ce que vous valez. C’est une force qui se perd sans doute, mais vous ne souffrez pas de votre modestie qui vous est chère, et elle ne devient pas pour vous une source de malheurs. Vous laissez les esprits plus remuants et les caractères plus entreprenants se disputer les emplois publics, les faveurs de la

i36 LES PRINCES D’ORLÉANS, fortune, les bonnes grâces du pouvoir ou celles de la foule : que vous importe ? Ce n’est pas là ce que vous cherchez : ce n’est pas pour vous le but et le prix de la vie.

Mais si vous êtes né sur les marches d’un trône ; si vous avez été jeté par la Providence ou par le hasard au milieu de la mêlée des partis et que vous ayez le malheur d’être né trop modeste, traitez cette disposition d’esprit héroïquement, comme on traite une maladie, et guérissez-vous à tout prix.

Songez-y donc. C’est à peine si le monde consent à voir les qualités qu’on lui montre. Comment voulez-vous qu’il devine celles qu’on tente de lui cacher? Joignez à cela que rien, chez un homme placé dans une situation élevée, ne ressemble plus à l’extrême orgueil que l’extrême modestie.

Etes-vous prince, ministre? Tous ceux qui vous entourent attendent un mot de vous pour vous parler, un geste de vous pour vous approcher. Si ce geste tarde trop, si le

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mot ne vient pas assez vite, croyez-vous qu’on mette votre réserve sur le compte d’une excessive modestie? Vous connaîtriez bien mal le monde et ses jugements. Vous craignez d’aborder les autres : on croira que vous leur défendez de vous approcher.

Vous gardez le silence : on s’imaginera que vous l’imposez; tout ce qui sera l’effet du peu de confiance que vous avez en vousmême, sera imputé au peu d’estime qu’on vous supposera pour autrui; et plus vous voudrez vous effacer, plus on se persuadera que vous prétendez vous placer au-dessus de ceux qui vous entourent.

Né en 1814 au Palais-Royal, le duc de Nemours avait seize ans lorsque la révolution de Juillet mit son père sur le trône. Les devoirs sérieux allaient commencer pour lui et pour son frère aîné, le duc d’Orléans, âgé déjà de vingt ans. Il leur fallut d’abord payer de leur personne dans l’expédition de

i38 LES PRINCES D’ORLÉANS.

Belgique; c’était là, pour les deux jeunes princes, la partie la plus facile de leur tâche; car il y a ceci de caractéristique dans la famille d’Orléans, que si elle aime la paix par raison et par préférence réfléchie, elle est par tempérament et par inclination la plus belliqueuse peut-être de toutes les races princières. « Tous les hommes y sont braves », disait M. Dufaure dans un plaidoyer célèbre. Sir Robert Peel avait dit avant lui, en portant un toast au Roi : « Au Français privilégié dont tous les fils sont braves et dont toutes les filles sont vertueuses. » Braves, ce n’est pas assez dire ; on citerait difficilement un seul de ces princes qui n’ait cherché, poursuivi, saisi avec ardeur toutes les occasions de se risquer comme le souslieutenant le plus aventureux.

L’événement principal de la guerre de Belgique fut le siège d’Anvers ; il y avait là surtout des fatigues à supporter et des périls obscurs à courir dans les tranchées. Les

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DUC DE NEMOURS, i3(>

deux jeunes princes aînés firent honneur à cette épreuve, et n'en tirèrent pas vanité.

Ils souhaitaient, du reste, quelque chose de mieux.

L’Algérie, dont la conquête se poursuivait au milieu d’incidents plus variés, offrait des occasions plus favorables à des jeunes gens désireux, comme l’étaient les fils de Louis-Philippe, de faire honneur à leur famille et à leur pays. Le duc d’Orléans partit le premier pour l’Afrique, prit part à l’expédition de Mascara, et reçut une balle au combat de l’Habrah.

L’année suivante, en i836, ce fut le tour de son frère. On venait d'organiser une expédition contre Gonstantine, et on s’était fait des illusions sur les difficultés de l’entreprise. En arrivant devant la ville, le maréchal Clausel, qui commandait, reconnut l’impossibilité de l’enlever par un coup de main; il eut un bon sens et, on peut le dire, un courage assez rares : il ordonna la

140 LES PRINCES D’ORLÉANS, retraite. Par là, il évita que l’échec qu’on venait de subir ne se changeât en désastre.

Il fallut revenir, harcelé par les Arabes et cruellement éprouvé par la rigueur imprévue de l'hiver. C'est là que le colonel Changarnier, dans une 'circonstance critique, sauva l’armée par son courage et sa présence d'esprit. Le duc de Nemours, qui faisait partie de l’expédition, apprenait la guerre à une bonne et rude école.

Mais il ne fallait pas rester sur cet échec : une nouvelle expédition se prépara, et cette fois avec des forces suffisantes; toutes les dispositions avaient été prises pour assurer le succès. Le duc de Nemours commandait l’une des trois brigades, celle qui eut à faire la plus grande partie de la besogne. Le siège ne fut pas long, mais il fut meurtrier; le général Damrémont fut tué; le chef d’état-major Perrégaux succomba après le siège aux suites de la blessure qu’il avait reçue. Le colonel Combes, placé sous

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les ordres du duc de Nemours, tomba mort en montant à l'assaut; La Moricière luimême faillit rester sur la crête. Tout le monde fit plus que son devoir, à commencer par le jeune prince, nuit et jour sur pied, encourageant sans cesse les troupes de siège par sa présence, et paraissant diminuer leurs fatigues et leurs dangers par cela seul qu'il les partageait avec elles.

Au retour, le duc de Nemours réclama la mission de commander l’arrière-garde. Tout vainqueurs que nous étions, nous eûmes à supporter presque autant d’épreuves que pendant la retraite de l’année précédente.

Le choléra s’était mis dans l’armée, les hommes tombaient le long de la route. Sans ostentation, simplement, chrétiennement, le duc de Nemours s’occupa des ambulances, veillant à ce qu’on ne négligeât pas un seul de ces malheureux malades, aidant à les mettre sur les cacolets, sans souci de lui-même, uniquement occupé des souf-

142 LES PRINCES D’ORLÉANS, frances et des dangers de ses soldats. Personne^ à ce moment^ n’aurait songé à l’accuser de hauteur.

Après la prise de Constantine^ le duc de Nemours aurait certainement dû devenir populaire. Il n’aurait eu qu’à laisser faire. A Marseille, à Lyon, dans toute la vallée du Rhône, on l’attendait pour lui faire des ovations. Mais il avait l’horreur de la mise en scène; pour le décider à recevoir les félicitations publiques qu’il avait méritées, il aurait fallu lui prouver qu’il y avait là un intérêt, non pas pour lui, mais pour la dynastie et pour le pays. Le prince de Joinville, son frère, qui venait d’entrer dans la marine, était venu le rejoindre devant Constantine; il le décida à revenir avec lui, en faisant le grand tour par le détroit de Gibraltar et l’océan Atlantique. Ils s’embarquèrent ensemble sur un bateau à vapeur. Le duc de Nemours se cassa le bras sur le pont du bâtiment, de telle sorte qu’il fut obligé de

remonter la Seine en bateau et de venir débarquer au quai des Tuileries.

La mauvaise chance commençait à le

poursuivre; il devint^ bien innocemment, l’occasion d’une crise ministérielle. Sur le point de faire un mariage à tous égards satisfaisant, en épousant une princesse de Saxe-Cobourg, dont la grâce et la douceur devaient faire son bonheur pendant les dernières années de la monarchie de Juillet, et sa consolation pendant les tristes jours de l’exil, on avait demandé pour lui une dotation de cinq cent mille francs, que la Chambre refusa après des débats pénibles. Le ministère Soult dut se retirer à la suite de cet échec. Mais ce qui était plus grave que la chute d’un cabinet, c’était l’espèce de discrédit que cette discussion tendait à jeter sur la famille royale. Le roi Louis- Philippe ressentit vivement le procédé, et l’âme délicate et fière du duc de Nemours ne pouvait manquer d’être

144 LES PRINCES D’ORLÉANS, froissée par les incidents de cette regrettable discussion.

Le prince^ marié désormais, jouissait de son bonheur domestique depuis près de deux ans, lorsque survint le plus terrible et le plus irréparable des grands deuils qui devaient frapper lamaisond’Orléans. L’aîné des fils du Roi, celui qui eût sauvé la monarchie constitutionnelle, si elle pouvait être sauvée, venait d’être enlevé par un inexplicable arrêt de la Providence. Le duc de Nemours, devant le tombeau de ce frère adoré, ne songeait pas encore qu’une vie nouvelle allait commencer pour lui, lorsqu’un serviteur ou plutôt un ami de sa famille le rappela à lui-même en lui disant :

« Monseigneur, maintenant il faut vous retourner comme un gant, et montrer en dehors tout ce que vous avez en dedans. »

Se retourner comme un gant, c’était justement là ce que le prince n'était point disposé à faire. Content du second rôle, il ne

s’était jamais préparé au premier. Son frère, depuis plusieurs années déjà, trouvait en lui non-seulement son ami le plus sûr, mais son conseiller le plus écouté et le plus recherché. Toutes les fois qu’il y avait dans la famille une grave résolution à prendre, le duc d’Orléans ne manquait pas de dire :

« Consultons Nemours », et ce n’était pas là chez son frère aîné une parole banale.

Dans son testament, dans cette pièce si remarquable par la justesse des vues et par une sorte de divination de l’avenir, il a consigné le témoignage irrécusable de la confiance que lui inspiraient la raison supérieure et le caractère chevaleresque de - son frère.

Le duc de Nemours était donc l’homme des bons conseils, des avis sages et réfléchis. C’était en même temps, par son courage et par son sang-froid, un homme d’exécution d’une rare valeur; mais, somme toute, un militaire plutôt qu’un politique.

i4<3 les princes D’ORLÉANS.

Sur le champ de bataille, s’il avait eu la bonne fortune de diriger de grandes opérations, il aurait su prendre les plus promptes et les meilleures résolutions; en politique, il lui fallait un peu de temps pour réfléchir. L’excès même de son honnêteté et la délicatesse de ses scrupules retardaient ses décisions. Il était de ceux qui pensent, non sans quelque raison peut-être, qu’il est parfois plus difficile, de connaître son devoir que de le remplir.

Quel était son devoir le 24 février? Il n’en vit qu’un, et il s’en acquitta jusqu’au bout avec une rare abnégation. S’effacer devant tout le monde, s’exposer pour tout le monde, protéger le départ du Roi et de la Reine, accompagner la duchesse d’Orléans et ses fils à la Chambre des députés pour les défendre et les couvrir au besoin de son corps : tel est le rôle que sa conscience lui traça dans ces tristes circonstances. En avait-il un autre à prendre? Comme mi-

litaire, il n’était chargé d’aucun commandement : entre le général Sébastian! et le général Jacqueminot^ il avait une situation mal définie et embarrassante pour tout le monde. Comme l’aîné des fils survivants du Roi, il était appelé par la loi à prendre la régence à l’heure où l’abdication fut signée. Mais qui pensait à la loi en ce moment? Et enfin dans quelle mesure un prince a-t-il le devoir de répondre par la guerre civile à une révolte qui va devenir une révolution? D’ailleurs le duc de Nemours, en agissant ainsi, eût craint de paraître céder à une préoccupation d’ambition personnelle.

Il se renferma donc dans ses devoirs de fils dévoué à l’égard du Roi et de la Reine, de frère loyal et affectueux à l’égard de la duchesse d’Orléans. Ce fut lui qui, au milieu de la confusion universelle, prit toutes les dispositions pour le départ de Louis-Philippe et de Marie-Amélie. Une fois rassuré

148 LES PRINCES D’ORLÉANS, à cet égard, il s’occupa exclusivement de sa belle-sœur et de ses neveux. Il se décida à prendre le commandement des troupes qui se trouvaient dans la cour des Tuileries et qui étaient encore restées complètement fidèles. Elles continrent la foule, pendant que la duchesse d’Orléans se dirigeait à pied, avec ses deux fils, par le jardin. Resté le dernier aux Tuileries, il ne les quitta qu’après avoir organisé l’arrière-garde; puis il se dirigea à son tour vers le jardin et rejoignit sa belle-sœur auprès du bassin octogone. La duchesse se rendait à la Chambre pour présenter ses deux fils aux députés. Le duc de Nemours n’était pas d’avis de faire cette démarche; il conseillait à la duchesse de se retirer tout de suite à Saint-Cloud, et de là, s’il le fallait, au Mont-Valérien. C'était le conseil d’un stratégiste. Ce conseil aurait-il mieux réussi que celui des hommes politiques? Nul ne peut l’affirmer.

Au moment où le prince conseillait cette ré-

solution, on pouvait encore s’y conformer.

Il avait une batterie d’artillerie montée, dont les attelages pouvaient rapidement mener la duchesse et ses fils à Saint-Cloud.

L’infanterie fidèle et en quantité suffisante pourrait protéger cette retraite. Plus tard, il n’y fallut plus songer; les événements avaient marché; la démarche auprès de la Chambre des députés n’avait pas réussi; et le Palais-Bourbon ayant été envahi par la foule, le duc de Nemours avait été violemment séparé de sa belle-sœur et de ses, neveux. 11 retrouva la duchesse d’Orléans et le comte de Paris à l’hôtel des Invalides, où quelques amis fidèles les avaient conduits, tandis que le duc de Chartres était entraîné d’un autre côté. Là on délibéra une dernière fois; mais l’heure des résolutions politiques était passée; il ne fallait plus se préoccuper que d’une chose : mettre la duchesse d’Orléans et ses fils en sûreté,

en attendant qu’on pût les faire partir pour

i5o LES PRINCES D’OJILÉANS.

l’étranger. Le duc de Nemours s’y employa encore, et, quand il eut assuré le départ de tous les membres de sa famille, il se trouva exposé à ne plus pouvoir partir lui-même, car il eut grand’peine à se procurer un passeport et dut rester caché pendant quelques jours. Enfin il arriva sain et sauf en Angleterre.

Là il était certain d’avance d’être bien accueilli. Non-seulement il avait sa part de la sympathie générale que l’on montrait à sa famille, mais il se trouvait, par son mariage, allié au prince Albert, et l’on sait combien la reine Victoria a toujours montré d’attachement pour tout ce qui tient à la famille de son mari. Elle traita donc le duc de Nemours avec des égards tout particuliers, surtout quand elle fut à même d’apprécier tout ce qu’il y avait en lui de délicatesse de cœur et d’élévation de caractère.

Les deuils se succédaient pour la famille d’Orléans. La mort du Roi, pour être

DUC ÜE NEMOURS. i5i

prévue, n’en fut pas moins douloureuse; mais la perte de la duchesse de Nemours, par sa soudaineté, fut véritablement un coup de foudre. Elle venait de mettre au monde, le 27 octobre iSSy, son dernier enfant, la princesse Blanche d’Orléans. Les couches s’étaient heureusement passées, et le quatorzième jour était arrivé. Le lendemain on lui aurait permis de se lever pour s’étendre sur sa chaise longue. La duchesse était assise dans son lit et portait les mains à sa tête pour disposer sa magnifique chevelure, quand tout à coup elle se renversa en poussant un soupir. Elle était morte !

c( La mort, — écrivit alors la duchesse d’Orléans, — s’est présentée au milieu de nous avec toute sa solennité exempte d’horreur. Le passage d’une vie à une autre a été saisissant; jamais la transition n’a été aussi prompte, jamais la vie ne nous est apparue sous un aspect plus éphémère... »

i52 les princes D’ORLÉANS.

Le duc de Nemours, qui se trouvait chez sa mère, est appelé en toute hâte. Il accourt et ne veut pas croire au malheur qui le frappe. La Reine essaye, sinon de le consoler, du moins de lui donner du courage :

« Je veux la remplacer auprès de toi, disait-elle à son fils-, tes enfants seront les miens; tout ce que tu voudras, je le ferai-, j’irai partout où tu iras'. » Tout affaiblie qu’elle fût par l’âge et par les épreuves de tout genre, elle avait encore près de dix années d’existence et de dévouement à consacrer à sa famille. Et pendant dix ans elle se consacra à cette tâche; elle ne s’éteignit qu’en 1866. Sa mort, qui fut celle d’une sainte, a été souvent racontée. Son second fils Nemours fut le compagnon le plus dévoué de ses derniers jours, le témoin le plus pieux de sa dernière heure.

Après tant de tristesses, de grandes con-

‘ Vie de Marie-Amélie, par M. Auguste Trognon. Michel Lévy, 1871.

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DUC DE NEMOURS. i53

solations étaient cependant réservées au duc de Nemours. II a vécu recueilli dans l'exil, et pendant que ses frères et ses neveux parcouraient le monde, il fut le plus assidu auprès du Roi et de la Reine. Aujourd’hui il se voit revivre dans deux fils accomplis et qui ont déjà prouvé ce qu’ils valent par eux-mêmes.

Le comte d’Eu et le duc d’Alençon, avec toutes les qualités solides de leur père, ont de plus que lui l’initiative, un entrain et une vivacité qui font qu’on n’est pas seulement digne de réussir, mais qu’on réussit.

La fille du duc, la princesse Marguerite Adélaïde-Marie, née en 1 846, a épousé, en janvier 1872, le prince Ladislas Czartoryski, héritier d’un nom universellement respecté, illustre par la naissance et par toute une tradition d’honneur et de dévouement.

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Le comte d’Eu^ fils aîné du duc de Nemours, est né le 29 avril 1842. Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, il fallut chercher en quel point de l’Europe et à quelle école il pourrait apprendre le métier des armes. L’Italie, engagée à cette époque dans les aventures qui ont abouti à l’unité, offrait bien des inconvénients. L’Autriche allait combattre contre nousj la Prusse était hors de cause.

Le duc de Nemours, en père prévoyant, s’était déjà posé cette grave question et l’avait résolue.

Il existe en Espagne une école spéciale d’artillerie et du génie, établie depuis plus d’un siècle à Ségovie. Les études y sont

i56 LES PRINCES D’ORLÉANS, sérieuses et la discipline sévère. Les cours embrassent à la fois- ceux de notre École polytechnique et de notre École d’applica-.

tion de l’artillerie et du génie. On y entre et l’on en sort par voie de concours. Le duc de Nemours demanda à la Reine d’Espagne l’autorisation d’y faire entrer l’aîné de ses fils. La Reine n’accorda pas seulement l’autorisation demandée; elle y joignit un brevet de sous-lieutenant pour le jeune homme. C’était une faveur sans doute, mais une faveur légale. La Couronne, en Espagne, a le droit de conférer directement le grade de sous-lieutenant. C’est le seul grade, au surplus, qui puisse être donné de la sorte; et cette faveur est souvent accordée par la Reine aux fils des généraux qui ont rendu des services au pays.

La guerre n’était nullement dans les prévisions de la politique espagnole, et surtout une guerre sur de vastes champs de bataille, là où un homme de cœur et de mé-

COMTE D’EU. i57

rite peut montrer ce qu’il vaut. Cependant les circonstances allaient heureusement servir le jeune comte et lui donner l’occasion d’apprendre la pratique de la guerre, avant d’en connaître la théorie, qu’on devait lui enseigner à l’École de Ségovie.

A la suite d’empiétements successifs sur les possessions espagnoles au Maroc, du côté de Melilla et de Ceuta, les populations d’Anghera avaient détruit les travaux que la garnison avait faits pour abriter les détachements chargés de surveiller les frontières. Un matin qn trouva, gisant sur le sol, la borne aux armes d’Espagne qui indiquait la délimitation. La guerre fut résolue i elle fut même acceptée avec reconnaissance par le ministre de l’Union libérale. L’enthousiasme fut énorme; quatre corps d’armée opérèrent leur débarquement, et la campagne, menée très-habilement et très-prudemment par O’ Donnell,

qui avait une véritable valeur militaire et le

i58 LES PRINCES D’ORLÉANS, plus rare sang-froidj dura depuis le mois de novembre iSSg jusqu’au 23 mars 1860.

Nous eûmes nous-mcme la bonne fortune de suivre cette guerre rude et sanglante, comme attaché au quartier général du commandant en chef. Il y eut, pendant ces cinq mois de luttes, de souffrances et d’intempéries, huit grandes batailles : Serallo, Sierra-Bullones, Guad-el-Jelu, Los Castillejos, Cabo-Negro, Samsa et Vad- Ras, et trois combats qui prirent les noms de Torre-Martin, Azmir, Keleli. Un matin, à notre réveil dans le camp, on nous annonça que le jeune comte d’Eu, sous-lieutenant des hussards de la Princesse et désigné comme officier d’ordonnance du maréchal O’DonnelI, venait de débarquer sur la plage; il était suivi de M. de Velarde, aide de camp du duc de Montpensier. Nous ne pouvions rester indifférent à l’arrivée d’un tel compagnon d’armes.

Français comme nous et exilé de sa patrie.

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COMTE D’EU. i59

Le comte^ aujourd’hui général en chef des troupes brésiliennes^ et dont la physionomie, bronzée par le soleil du Paraguay, est devenue celle d’un rude soldat, était alors un grand jeune homme blond, blanc et rose, très-mince, presque un enfant, qui avait toute la timidité de son père et qui rougissait à toute nouvelle présentation. Sa figure rappelait à s'y méprendre telle ou telle physionomie des jeunes princes de la Maison de Bourbon, de ceux qui, à Versailles, figurent dans les fonds des tableaux de famille du dix-huitième siècle. Mais cet enfant avait le cœur d’un homme et l’allait montrer dès le premier jour.

C’était le 23 janvier, jour de San-lldefonse ; une guerrilla détachée d’une division récemment arrivée d’Espagne avait franchi un marais devant Tétouan, et, s’avançant imprudemment contre un ennemi trop nombreux, allait être enveloppée.

Un bataillon lancé à son secours avait à son

iGo LES PRINCES D’ORLÉANS, tour passé le marais pour la dégagerj et la

cavalerie maure s'efforcait d’entourer ces

troupes isolées du gros de l’armée par les marécages. Cantabria (c’était le nom du bataillon) avait formé le carré, et, son chef au centre, luttait contre les cavaliers maures. O'Donnell donna l’ordre au général Galiano de réunir tous ses chevaux, de se faire appuyer par de l’artillerie et de se lancer dans le marais, coûte que coûte, afin de sauver le bataillon.

Au moment où les escadrons des lanciers de Farnèse passaient à fond de train devant notre quartier général qui présidait au mouvement, un jeune officier des hussards de la Princesse, à sa place dans le rang, quitta son poste, et, s’incorporant, suivit Farnèse et chargea bravement l’ennemi.

Les escadrons disparurent dans la fumée, et l’épisode, au milieu du désordre général, passa d’abord inaperçu. Mais, Cantabria dégagé, le maréchal de camp qui comman-

COMTE D’EU. iGi

dait la cavalerie constata dans les rangs la présence d’un officier étranger au corps.

11 apprit que ce jeune homme n’était autre que le comte d’Eu, et vint le présenter au maréchal O’Donnell.

C’était le baptême du feu de ce prince de dix-huit ans. Pendant qu’on opérait la retraite^ au moment où les généraux des différents corps d’armée faisaient leur rapport sommaire tout en suivant le mouvement, le maréchal fit faire halte, et donna l’ordre d’appeler son officier d’ordonnance.

Le lieutenant s’avança, la main au schako, ému et rougissant, et, se mettant en position, salua le général en chef.

« Monseigneur, lui dit O’Donnell, vous avez reçu sous mes ordres le baptême du feu, j’en suis fier; vous avez fait vos premières armes avec la bravoure habituelle à ceux qui s’appellent les « d’Orléans ». Je vous nomme, au nom de la Reine, chevalier de l’ordre militaire de San Fernando. »

i 62 les princes D’ORLÉANS.

Le duc de Nemours était venu conduire lui-même son fils à l’armée. Pendant la campagne, il resta installé à Cadix, suivant, avec une sollicitude que l’on comprendra sans peine, la marche de l’armée espagnole et les débuts militaires de son fils.

Voici une lettre de lui, dans laquelle se reflètent ses sollicitudes paternelles en même temps que son légitime orgueil.

Cette lettre, ainsi que toutes les pièces qui se rapportent à la biographie du duc de Nemours et de ses fils, nous a été communiquée par un des plus respectables et des plus fidèles serviteurs de la famille d’Orléans, par le général Dumas.

« Cadix, fonda de Blanco, 28 janvier 1860.

» Depuis longtemps déjà, mon cher général, j’aurais voulu vous remercier de votre bonne lettre du ii, car j’ai été bien touché de l’intérêt qu’a excité chez vous et chez nos amis la durée inusitée de notre

COMTE D'EU. i63

traversée. Vous en aurez eu les détails à Clarcmont, par nos lettres de Vigo... Depuis lors, j’ai eu le chagrin de me séparer de Gaston *, mais aussi la joie de voir qu’il avait promptement et heureusement débuté dans la carrière des armes.

» Comme soldat, comme père et comme ami, vous vous serez associé à ma joie autant que personne, je le sais. J’ai envoyé hier un récit en espagnol de cette première affaire à laquelle mon fils a assisté, et j’ai pensé que vous seriez employé comme interprète pour sa lecture. Il paraît que la charge de la cavalerie a été brillante et l’action assez vive, puisque je vois, par un récit d’aujourd’hui, qu’un escadron a eu deux tués, dont un lieutenant, et six blessés. Still harder sport than hâve hunting*.

* Le comte d’Eu.

* C’est un exercice plus rude que de chasser à courre.

i64 les princes D’ORLÉANS.

» Jusqu’à avant-hier, il n’y a rien eu de nouveau au camp. On s’y fortifie et on s’y approvisionne. Les difficultés de transport, toujours des plus grandes dans cette sorte de guerre, et auxquelles les Espagnols n’étaient pas préparés, retarderont beaucoup, je le crains, l’attaque de Tétouan.

L’armée n’ayant pas eu jusqu’ici de convoi organisé, il faut en créer un, maintenant qu’on va opérer à quelque distance de la côte, et il faut établir une voie de communication avec la mer pour les moyens de transport qu’on aura, et pour la grosse cavalerie qu’on veut avoir devant Tétouan.

Pour cela, on n'a rien trouvé de mieux que de construire un chemin de fer, que déjà on a commencé à expédier d’ici avant-hier. On espère en avoir neuf kilomètres dans peu de jours ; cela doit faire franchir les principales difficultés. Mais ces retards seront certainement un encouragement pour les Arabes (ou Mores, comme on dit ici), et cela ren-

dra leur résistance d’autant plus vive. Du reste^ l’armée espagnole paraît très en train et se bat résolûment. Je lui souhaite une complète et prompte victoire.

» Si mes pensées sont partagées entre la Grande-Bretagne et l’Afrique,, j’ai heureusement aussi de bonnes nouvelles de la premièrej et je sais que vous faites bonne garde auprès de la Reine.

» Votre bien affectionné de tout mon cœur. »

Cette rude campagne du Maroc fut une excellente école pour le comte d’Eu. Il n’y montra pas seulement la bravoure héréditaire de sa famille ; il y acquit ce sang-froid et ce coup d’œil qui distinguaient son père sur le terrain^ qualités que le duc de Nemours n’a jamais eu l’occasion d’utiliser dans une grande guerre^ mais dont le comte d’Eu devait être appelé plus tard à faire usage dans le nouveau monde.

Là se place, dans la vie du comte d'Eu,

iG6 LES PRINCES D’ORLÉANS, une épreuve que, pour notre part, nous regardons comme assez difficile : c’est celle par laquelle passent en ce moment tous les sous-lieutenants élèves de Saint-Cyr, de l’École polytechnique et de l’École d’étatmajor. Après avoir fait la guerre et appris la pratique en plein champ de bataille, dans cette vie qui a son ivresse et dont nous ne pouvons nous souvenir sans que notre cœur batte et sans que notre main tremble; dans cette grande vie à l’air libre, avec les alternatives de la guerre, les souffrances de toute sorte, les joies de la victoire et les tristesses de la retraite, il fallut que le jeune prince rentrât prosaïquement à l’école, faire le classique topo et tracer des X sur le tableau noir.

La vie d’aventure était aussi finie pour nous; et comme nous rentrions lentement et à regret en France, nous nous arrêtâmes à Ségovie. Les travaux des Romains, les étonnantes fantaisies de l’architecture mau-

resque nous y appelaient; etj en visitant l’École^ — un très-curieuxmonument, détruit depuis par l’incendie, — nous apprîmes par hasard que l’ex-officier d’ordonnance du maréchal O’Donnell était redevenu l’un des élèves.

Le soir même, après nous avoir fait traverser d’énormes salles d’un aspect pittoresque, un de ces grands logis castillans, sofennellement déserts, où celui qui s’arrête pour un instant se sent bien étranger, on nous introduisit auprès du jeune chevalier.

Celui-ci, avec une soumission et une raison que nous ne pûmes nous empêcher d’admirer, était penché sur un livre de mathématiques.

C’est là un petit tableau d’intérieur qui se fixe dans la mémoire d’un peintre comme l’image dans la chambre noire ; et les artistes me comprendront. Je revois ces grandes salles lugubres, d’un effet rembranesque, et tout au fond, à une table.

iG8 LES PRINCES D’ORLÉANS.

solitaire et recueilli^ le prince^ le jeune offi- . cier des hussards de la Princesse redevenu ' écolier, courbé sur ses livres, et faiblement éclairé par un pâle rayon, comme les liseurs du grand maître.

L’ambition du comte était de sortir avec le numéro un de l’école de Ségovie; il s’en ’ fallut de peu qu’il n’eût cette bonne fortune.,' * Il y avait parmi scs camarades, dans sa promotion, pour employer le terme consacré, un élève exceptionnellement remarquable, fils d’un officier supérieur de l’armée espagnole, et animé, lui aussi, du désir de faire honneur à son père et à ses maîtres. La lutte fut chaude : on sait ce que sont CCS rivalités généreuses de collège ou • d’école; le fils du vieil officier l’emporta sur le prince, car les juges du concours n’étaient point des courtisans : c’étaient d’honnêtes savants et de braves officiers. Le comte d’Eu sortit donc le second de l’École, et son heureux concurrent le premier : tous

DOM PEDRO II EMPEREUR DU BRÉSIL décédé le $ décembre

r^LiÊ

deux presque ex œquo du reste, et tous deux avec une avance énorme sur leurs camarades. .

Le moment était venu pour le duc de , '

Nemours de songer à l’établissement de son •.fils aîné. L’empereur du Brésil avait deux filles à marier : l’une, l’aînée, était appelée, d’après la loi en usage, à hériter un jour du • • • ‘ . trône. Chef du seul gouvernement hérédi-.

taire qu’il y ait au nouveau monde, don Pedro ne poùvait guère chercher qu’en Europe des maris pour les deux princesses.

On songea au comte d’Eu et à un prince de Saxe-Cobourg, son cousin germain, et .

on les invita tous deux à faire ensemble un . voyage au Brésil. Les choses n’étaient point réglées d’avance, comme elles le sont trop souvent dans les mariages princiers. L’empereur don Pedro s’était réservé de prendre . sa décision après avoir vu les jeunes prin- , . . •

ces. Cette rencontre fut à l’honneur des- '

170 LES PRINCES D’ORLÉANS, deux jeunes hommes. L’Empereur donna sa fille aînée au comte d’Eu, et le prince de Saxe-Cobourg épousa la seconde.

La situation nouvelle du comte d’Eu, destiné à partager un jour avec sa femme le trône du Brésil, était assez délicate. Le gouvernement français d’alors (c’était l’Empire) n’avait pas vu ce mariage d’un bon œil ; son mécontentement se serait accru si le gendre de l’Empereur avait paru prendre trop d’influence à la cour du Brésil. Il fallut tout le tact et toute la raison précoce du jeune p/ince pour ne blesser aucune des convenances de sa situation et ne soulever aucune susceptibilité. 11 sut s’effacer en politique; la réserve, ici, devenait de la sagesse, et la modestie de l'habileté.

Une seule circonstance, la guerre, pouvait mettre ses facultés en lumière, et la fortune, qui semblait vouloir s’acquitter envers lui de la dette qu’elle avait contractée envers son père, lui fournit l’occasion qu’il n’avait

point cherchée. Les longues querelles entre le Paraguay et les pays voisins avaient fini par aboutir à une lutte armée. Une coalition s’était formée entre le Brésil et les républiques de la Plata pour en finir avec les empiétements des Paraguayens et la politique envahissante et tracassière de Lopez. Ce dernier, au surplus, 'avait pris l’offensive; une partie du territoire brésilien avait même été envahie. L’Empereur du Brésil prit lui-même le commandement des troupes coalisées. Le comte d’Eu demanda naturellement à servir sous les ordres de son beau-père; mais cette faveur lui fut refusée.

L’invasion s’éloigna bientôt du territoire brésilien pour se porter sur celui de l’Uruguay. Comme il avait été convenu que le commandement des forces combinées appartiendrait toujours au chef de l’État dont le territoire serait envahi ; ce fut le président de l'Uruguay qui prit le commande-

ment. L’Empereur du Brésil, peu soucieux, comme on le comprend, de passer au second plan après avoir joué le premier rôle, rentra dans sa capitale.

La guerre se poursuivit alors avec des chances diverses. Les alliés, qui avaient pour eux la supériorité du nombre, manquaient d’une bonne direction militaire; ce défaut devint plus sensible encore lorsqu’il s’agit de porter la lutte sur le territoire du Paraguay. Le pays était d’un abord difficile; la population valide s’était levée tout entière, et, dirigée par une main rude, elle se défendait avec une énergie désespérée.

Pour mener à bonne fin cette expédition difficile, il fallait une direction unique, intelligente et ferme. Les généraux alliés, eux, s’épuisaient en délibérations, en discussions qui n’aboutissaient point, et on les avait déjà changés plus d’une fois. Aucun d’eux d’ailleurs n’avait l’autorité nécessaire pour mettre un terme à ces petites querelles.

Digiî:r

et pour donner enfin à la guerre une impulsion vigoureuse.

Dans ces circonstances, Topinion publique devait naturellement se tourner vers un prince plein de jeunesse et d’ardeur, qui ayant fait en Europe ses études militaires avec une distinction connue de tout le monde, s’était vaillamment conduit dans la campagne du Maroc, et avait déjà l’art d’inspirer à tous ceux qui le voyaient autant de confiance dans son jugement que dans son courage. Toutefois, les considérations politiques qui l’avaient tenu à l’écart de la politique lui fermèrent longtemps encore l’accès de l’armée. Enfin, la pression de l’opinion publique fut si forte, quelle triompha de tous les obstacles. Le comte d’Eu fut envoyé au Paraguay, non pour servir sous les ordres du général en chef, comme il l’avait plusieurs fois demandé, mais pour prendre lui-même le commandement de l’armée combinée.

Nous ne pouvons que jeter un rapide coup d’œil sur les grands faits de cette lutte entre le Brésil et le Paraguay, car nous ne devons la considérer que comme un épisode important dans la carrière militaire du comte d’Eu. Voici les traits principaux de cette expédition.

Les incursions de Lopez dans le Brésil sont devenues incessantes, une alliance est conclue entre le Brésil, la Confédération Argentine et l’Uruguay. Au début, Lopez attaque la province brésilienne de Matto- Grosso, se répand dans la province argentine de Corrientes; enfin, en i865, il envahit l’Uruguay.

Il y a trois phases dans la guerre : la campagne, purement défensive d’abord, est entreprise sous les ordres de l’Empereur du Brésil, qui force une colonne paraguayenne à se rendre prisonnière à Uruguayana. Ensuite, selon le texte des traités, le président Mitre prend le commandement et franchit

. .nin iti/nd h'.

le Parana. Les combats sont indécis; l’armée est décimée par la maladie. Lopez se retranche de ville en ville jusqu’en juillet 1867, où des renforts considérables^ reçus par l’armée confédérée, permettent d’enlever Tuyucué.

En 1868, Mitre est rappelé à Buenos- Ayres par la mort du vice-président; le maréchal Caxias lui succède dans le commandement; on lance des canonnières dans la passe d’Humaïta et on s’empare de la ville. En décembre, on prend l’Assomption; le maréchal Caxias rentre à Rio en février 1869.

En mars, la guerre recommence : c’est la troisième période. Cette fois c’est le comte d’Eu qui reçoit le commandement en chef, il arrive le 14 à l’Assomption, et n’a d’abord qu’un souci, celui de réorganiser l’armée.

Lopez, lui, a toujours une ressource dans la retraite derrière les défilés inaccessibles;

176 LES PRINCES D’ORLÉANS, il s’abrite dans Cerro-Leon. Le comte d’Eu temporise, et pendant quatre mois ne s'occupe que de l’instruction des troupes et de leur organisation. Le 2 août, il se met enfin en marche, divisant sa petite armée en deux colonnes, et plaçant l’une sous les ordres du général Eustacio Mitre.

Le comte tourne par la droite les défilés du Cerro-Leon et prend d'assaut Peribebuy .

Osorio est blessé, Barreto tué; le jeune général en chef sort sain et sauf d’une lutte dans laquelle ses propres soldats lui reprochent de s’exposer comme un sous-lieutenant.

A la nouvelle de cet échec, Lopez se retire à quatre-vingts kilomètres; le comte d’Eu veut profiter de sa position; il pousse en avant; Peribebuy enlevé le 12, on soutient le 16 un combat très-meurtrier en avant de Caraguatay. Le 17, la colonne de Mitre est en vue; le 18 et le 21 on livre deux nouveaux combats, et l’ennemi est

poursuivi à outrance jusqu’à ce que l’armée se trouve arrêtée par des marais infranchissables. Lopez cependant, qui, dans cette rude guerre, a pour auxiliaires la configuration du pays, son difficile accès, les marécages qui lui font une défense naturelle et dont il connaît les passes, se retire encore à cent kilomètres au nord vers San-Estanislao.

Le comte d’Eu ne se laisse pas décourager} il prend une rapide résolution; change son plan de campagne, et vient s’établir à Rosario sur le Paraguay. 11 part le 8 octobre et arrive le 14; Lopez n’accepte plus le combat : il se retire toujours; son camp est surpris; on s’empare de ses approvisionnements, de son matériel; cependant il échappe de sa persomie, quoique la cavalerie brésilienne le poursuive jusqu’à cinquante kilomètres. La guerre a changé de face : elle était défensive, elle est maintenant offensive; et Lopez, pour échapper

178 LES PRINCES D’ORLÉANS, au danger qui le menace^ fuit toujours vers le nord et se réfugie dans les forêts vierges.

C’est à cette période de la guerre contre le Paraguay que Gaston d’Orléans^ prenant l’initiative d’une grande mission civilisatrice, écrivit au gouvernement provisoire du Paraguay la lettre suivante, qui entraîna le décret du 2 octobre, abolissant l’esclavage au Paraguay :

«Aux membres du gouvernement provisoire du Paraguay.

B 12 septembre i8(3i».

» Messieurs,

» Sur plusieurs points du territoire de cette république que j’ai déjà parcourus à la tête des forces brésiliennes en opérations contre le dictateur Lopez, il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer des individus se disant esclaves des autres, et nombre d’entre eux se sont adressés à moi pour me demander de leur accorder la liberté et de

leur fournir un véritable motif de s’associer à la joie qu’éprouve la nation paraguayenne en se voyant affranchie du gouvernement qui l’opprimait.

» Leur accorder l’objet de leur demande eût été pour moi une douce occasion de satisfaire les sentiments de mon cœur^ si j’avais eu le pouvoir de le faire. Mais le gouvernement provisoire, — dont Vos Excellences sont chargées, — étant heureusement constitué, c’est à lui qu’il appartient de décider toutes les questions qui intéressent l’administration civile du pays. Je ne puis donc mieux agir que de m’adresser à vous, comme je le fais, pour appeler votre attention sur le sort de ces infortunés dans un moment où il n’est question que d’émancipation pour tout le Paraguay. Si vous leur accordez la liberté qu’ils demandent, vous romprez solennellement avec une institution qui a été malheureusement léguée à plusieurs peuples de la libre Amérique par plu-

i8o LES PRINCES D’ORLÉANS.

sieurs siècles de despotisme et de déplorable ignorance.

» En prenant cette résolution, qui influera peu sur la production et les ressources matérielles de ce pays. Vos Excellences inaugureront dignement un gouvernement destiné à réparer tous les maux qu’a causés une longue tyrannie, et à conduire la nation paraguayenne dans les voies de cette civilisation qui entraîne les autres peuples du monde.

» Que Dieu vous garde. ^

» Gaston d’Orléans. » .

On voit que la part que le comte d’Eu a prise à cette guerre est considérable. S’il a fait preuve d’une véritable capacité militaire, et si le sous-lieutenant des hussards de la Princesse a montré qu’il était devenu un général en chef, il faut aussi lui tenir compte d’un tact parfait dans une situation difficile, ou tout au moins très-délicate. Les circonstan-

COMTE D’EU. i8i

ces avaient fait au comte d’Eu une position très en vue, dans un pays où le souverain, comme nous venons d’être à même d’en juger, est un homme d’une valeur réelle, d’une connaissance vaste, et d’une rare distinction à tous les points de vue : il fallait rester à son rang sans donner de l’ombrage à qui que ce fût, et la position nouvelle de mari de la Régente n’était pas faite pour aplanir les. difficultés de la situation.

Le comte d’Eu est sorti à son honneur de toutes ces épreuves; il a été mêlé aux destinées du Brésil, et a pu s’associer aux deux grands faits du règne de don Pedro : la guerre contre le Paraguay et l’abolition dè l’esclavage.

Dès que l’état du pays le lui a permis, le comte est venu en France; mais déjà la guerre était terminée. Il entra dans Paris le i8 mars même ; il n’y avait pas de place à prendre pour les princes dans cette nouvelle épreuve plus cruelle que toutes les autres.

j82 les princes D’ORLEANS.

Le comte d’Eu repartit pour le Brésil, où, pendant le long voyage de l’empereur don Pedro, la princesse sa femme, comme nous l’avons dit, était régente de l’Empire.

Heureux pays, dont le souverain peut courir le monde pour étudier la civilisation universelle, sans que son peuple s’agite et sans que l’équilibre soit rompu !

Telle est la carrière de Gaston d’Orléans, déjà très-remplie et très-glorieuse. A l’âge où on recule devant d’aussi grandes responsabilités, le comte d’Eu a su les assumer toutes. Épris de l’idée civilisatrice, nous ne pouvons nous empêcher d’admirer ce jeune soldat qui, après avoir battu Lopez et l’avoir forcé de se réfugier dans ses forêts inaccessibles, a pour premier souci de rompre les fers des esclaves et de rendre à ces populations opprimées par une incessante dictature, la première des dignités humaines : la libre disposition de soi-même.

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