‹ Les princes d'OrléansChapitre 7 sur 13 · DUC D’ALENÇON · texte numérisé non relu

DUC D’ALENÇON

Aujourd'hui, s’il ne combat pas les ennemis de son pays, le duc d’Alençon a cependant réalisé son rêve; il sert dans les rangs de l’armée française et porte Tuniforme de capitaine d’artillerie; le duc s’est incorporé dans le 12' régiment, en garnison au fort de Vincennes. L’accueil qu’il a reçu de ses compagnons d’armes l’a vivement touché.

Le duc d’Alençon est marié; après l’expédition des Philippines, le jeune officier, revenu en Espagne, où allait éclater une nouvelle révolution, pouvait du jour au lendemain se trouver dans une situation difficile comme neveu d’une infante; il prit son congé et se rendit en Angleterre, où il épousa, en septembre 1868, Sophie-Chaxlotte-Auguste, duchesse de Bavière.

Une fille, Lowwe-Victoire-Marie-Amélie- Sophie, lui est née le 9 juillet 1869, et tout récemment la duchesse a donné le jour à un fils, qui a reçu les noms de Philippe-

i88 LES PRINCES D’ORLÉANS.

Emmanuel-Maximilien-Marie-Eudes J et a eu pour parrains l’empereur d’Autriche et l’impératrice .Élisabeth, fille du duc de Bavière.

KR ANÇOI S-FER DINAND-PHILtPPE-LOUlS-MAR lE PRINCE DE JOINVILLE

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Sous la monarchie de Juillet^ la légende populaire^ vraie ou fausse^ donnait au prince de Joinville un caractère qui faisait de lui le plus populaire des fils du Roi. On citait ses saillies, ses boutades, ses explosions de chauvinisme ; on le représentait comme un esprit vif, prime-sautier, frondeur, ennemi de Tétiquette; de plus, il était marin, et cette carrière a toujours été sympathique aux foules. On avait fait de lui une sorte de Jean Bart policé, qui incarnait en lui la marine. Brave comme tous ses frères, il avait avec cela un emportement et une témérité qu’on aime assez en France; imagination chaude, tempérament ardent et assez enclin à l’opposition; ayant, comme

on dit, « la tête près du bonnet », la repartie prompte, la phrase colorée et le mot gaulois; cette figure populaire ainsi posée se détachait bien pour la foule, et elle apparaissait avec un relief particulier, au milieu de celle des princes de la famille.

On a dit du prince de Joinville ; « C’est, de tous les fils du Roi, celui que le peuple voyait le moins et connaissait le plus. » En effet, Sainte-Hélène, Saint-Jean d’Ulloaet Mogador avaient frappé les imaginations, et on avait rattaché son nom à ces trois grands faits de la carrière du jeune marin. L’amour ardent, et pour ainsi dire en dehors, qu’il portait à la France, se distinguait du patriotisme profond qui animait ses frères par quelque chose de bouillant et d’audacieux qui touchait les masses. C’était chez lui une sorte de fanatisme, qui eut même plus d'une fois ses dangereuses explosions. Plus tard, dans l’exil, le prince n’eut encore qu’une idée, servir son pays et donner sa vie pour

PRINCE DE JOINVILLE. 191 lui, plutôt que le gouverner en prince.

Presque constamment à la mer, étroitement enfermé sur son vaisseau, en contact permanent avec l’officier et le matelot, il sortit de cette incessante épreuve avec l’estime et le respect de tous. Devenu commandant en chef, il restait simple et affectueux; on estimait l’amiral, on respectait le prince, et on aimait le marin qui courait les mêmes dangers que tous, et avait trouvé le ton de familiarité noble qui convenait à sa situation difficile à bord.

Depuis les années d’exil, l’impression populaire n’a pas encore changé; et le dernier écho, celui qui nous a porté la dernière fois le nom du prince pendant la campagne de France, n’est pas fait pour la détruire.

Un peintre académique pourra rectifier le portrait qu’a brutalement esquissé la foule, adoucir les tons trop violents, passer un glacis sur une épithète et voiler d’une demiteinte un jour trop accusé; mais on aura

IQ2 LES PRINCES D’ORLÉANS, beau fairej on ne changera pas la légende; elle a pris un corps^ elle vit, et d’ailleurs l’es- . quisse est assez juste, et tout ce qu’on peut tenter, c’est d’ajouter quelques traits nouveaux, montrer les côtés sérieux et charmants de cet esprit, les ressources de cette belle intelligence, et, après avoir bien accusé le véritable caractère, faire sentir l’âme généreuse et tendre, le cœur chaud, toujours frémissant, éternellement jeune, et plein d’un amour profond pour tout ce qui est bon, noble et grand. t

Il ne faut pas suivre cette ^arrière pas à pas et au jour le jour; on arriverait à la biographie sèche et froide, et rien ne donnerait moins une idée de la personnalité qu’il s’agit d’étudier ici.

Tenant presque constamment la mer, associé aux grands faits maritimes du règne du roi Louis-Philippe, le prince de Joinville a personnifié à côté du trône le marin français

PRINCE DE JOINVILLE. igS

et conquis ses grades sur la flotte . Né en 1 8 1 8, et troisième fils du Roi, il reçut l’éducation commune à tous ses frères. A treize ans, Joinville s’embarque comme élève à bord de la l’ Artémise, fait d’abord quelques

voyages sur les côtes de France et d’Italie en compagnie du capitaine Hernoux, qui futplus tard son aide de camp, et en 1834, passe ses examens publics à Brest devant le corps entier de la marine. Reçu élève de première classe, il fait deux courtes croisières sur la Sirène, l’une dans la mer des Açores, l’autre sur les côtes d’Angleterre. Avant de s’embarquer, il vient à Paris, assiste à la revue du 28 juillet 1 835, et à l'explosion de la machine Fieschi reçoit une balle dans son chapeau, tandis que son cheval est blessé. Entré au service et assujetti à toutes ses exigences, il est nommé, d’abord lieutenant de frégate sur la Didon, puis plus tard, en i836, est embarqué comme lieutenant de vaisseau sur V Iphigénie. Il visite alors la Grèce, la Ca-

194 LES PRINCES D’ORLÉANS, ramanie, la Syrie et les Lieux saints. En août iSSy, sur l’Hercule, il va faire son premier voyage au Brésil^ touche à Gibraltardj à Tanger, et relâche à TénérifFe, où il reçoit une dépêche qui lui annonce l’expédition de Constantine. Il se rembarque à l’instant même, arrive à Bone, veut rejoindre immédiatement les colonnes; mais il n’arrive qu’après la prise de Constantine.

Après un court séjour à Alger, il reprend la route du Brésil, visite les Antilles, la Havane, l’Amérique du Nord, et reste absent de France pendant une année entière.

Il était revenu à peine depuis quelques semaines lorsque, en i838, la guerre du Mexique éclate; il prend le commandement de la corvette la Créole, et cette fois se distingue d’une façon hors ligne à l’attaque du fort de Saint-Jean d’Ulloa. Lorsqu’on jette à terre les colonnes du débarquement, il force les portes de la Vera-Cruz, à la tête de ses matelots, se jette dans le feu sans souci de

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PRINCE DE JOINVILLE. igS

sa personne, combat comme un brave, et fait prisonnier de sa propre main le général Arista.

Ce combat fut très-dramatique; il eut lieu dans la maison même qui était habitée par les généraux Santa-Anna et Ar ista . Le prince, suivi des officiers de la Créole, soutenus par la colonne de débarquement composée des marins et d’une poignée d’artilleurs, dut combattre corps à corps jusque dans les chambres de l’habitation, qu’on força une par une. L’amiral Baudin, qui commandait alors à la Vera-Cruz, félicita Joinville devant toute l’escadre. Mis à l’ordre du jour de la flotte, le prince fut nommé chevalier de la Légion d’honneur et fait capitaine de vaisseau. Le Joinville de cette époque a été, du reste, fixé par Horace Ver net; il figure au Musée de Versailles, sur le pont de son navire, dans les galeries de peinture historique.

En 1840, c’est au Prince que le Roi confia la mission de ramener de Sainte-Hélène les

196 LES PRINCES D’ORLÉANS, restes mortels de l'empereur Napoléon. Il était malade et séparé de la famille par une affection contagieuse^ quand il reçut l’ordre de s’embarquer à bord de la Belle-Poule.

La Reine sa mère comprenait l'importance de cette mission; mais en raison de l’état du prince à peine convalescent^ elle le vit s’éloigner avec quelque regret. Le 2 novembre 1840^ au retour^ comme la Belle-Poule ramenait les cendreSj elle rencontra un bâtiment hollandais qui lui fit connaître les nouvellesde France. La situation était grave. Beyrouth avait été bombardéj les ports de Syrie étaient bloqués. On crut un instant à la guerrCj et de Joinville^ en armant la frégate pour le combatj jura de se faire couler avec le cercueil de l’Empereur plutôt que de se laisser prendre. La crise passa^ et le 3 o novembre de la même annéCj la frégate, au retour, mouilla en rade de Cherbourg.

Peu de temps après, la mort subite du duc d’Orléans vint jeter une profonde tristesse

dans toute la famille royale; Nemours prenait place aux conseils, d’Aumale recevait le commandement de la province de Titteri; Joinville reprit la mer et, s’embarquant encore à bord de la Belle-Poule, à Brest, fit voile pour l’Amérique; il visita Philadelphie, et à Boston reçut un accueil enthousiaste. De là il toucha en France, repartit pour Lisbonne, d’où il laissa le duc d’Aumale se diriger sur Alger, tandis qu’il mettait le cap sur le Sénégal, chargé d’une mission difficile. 11 s’agissait de parcourir la côte occidentale 'd’Afrique, où se faisait impunément la traite des noirs et où les Anglais pratiquaient effrontément le droit de visite.

A Albreda, il donna un de ces exemples d’audace et de témérité qui le rendaient si populaire parmi nous. Il ne voulut pas reconnaître à l’Angleterre le droit de visite, et déclara que là où la France avait son drapeau, elle n’avait pas besoin de l’autorisation d’un gouvernement étranger, quel qu’il

i(j8 LES PRINCES D’ORLÉANS, fût^ pour se rendre dans ses possessions.

Monté sur le vapeur le Galibi, il passa devant les forts de Sainte-Marie Bathurst en refusant d’y mouiller, au risque d’entraîner un conflit immédiat. Ce coup de tête, qui souleva quelques orages dans les conseils, répondait à sa préoccupation constante de suprématie de la France sur l’Angleterre.’ Après avoir accompli sa mission dans le Sénégal, le prince devait se rendre à Rio de Janeiro, où on avait préparé pour lui une alliance très-désirée par la famille. Il y séjourna quelque temps, et en 1843, revint en France, marié à la princesse Françoise du Brésil, fille de l’empereur don Pedro I*' et de l’archiduchesse Marie-Léopoldine, petitenièce de la reine Marie-Amélie. Élevé l’année même de son mariage au grade de contre-amiral, il eut dès lors le privilège d’assister aux conseils de l’amirauté. Tout en tenant compte de la connaissance pra- • tique des choses de la mer qu’il, avait ac-

quise dans la vie du bord, c’est évidemment à cette circonstance que le prince dut de pouvoir traiter plus tard avec autant d’autorité toutes les questions relatives à l'organisation du service maritime et de la navigation à vapeur. C’est du reste à cette époque qu’il écrivit sa fameuse note sur l’état de la marine en France, qui détermina la violente attitude de la presse anglaise à son égard.

Vers le milieu de l’année iSqS, Joinville, jusque-là subordonné à un chef supérieur, prit enfin le commandement de l’escadre d’évolution, croisa sur les côtes du Maroc, bombarda Tanger et s’empara de Mogador.

Là, comme à la Vera-Cruz, le prince paya de sa personne jusqu’à la témérité. Au moment du débarquement, monté dans son canot et sautant à terre une cravache à la main, sans même vouloir se laisser devancer par les tirailleurs qui devaient repousser l’ennemi éparpillé sur les côtes, il s’élançait au combat la poitrine découverte. Déjà

quelques-uns de ceux qui l’accompagnaient étaient tombés à ses côtés; les ennemiSj bien abrités, choisissaient sûrement leurs victimes, et le prince allait certainement succomber, quand le lieutenant de vaisseau Coupevent des Bois, depuis contre-amiral, se jeta sur le prince pour le couvrir de sa personne. Le lieutenant qui avait entouré Joinville de ses bras reçut un instant après une balle à l’épaule à l’attaque d’une mosquée; mais la colonne de débarquement gagnait du terrain, et Mogador tombait entre nos mains.

C’est à la suite de cette dernière expédition, où il commandait l’escadre avec tant d’énergie, que Joinville fut nommé vice-amiral.

Plus tard, dans l’exil, il écrivit pour la Revue des Deux Mondes son beau travail sur l’escadre de la Méditerranée, où il raconte l’enfance de la formation, montre comment, peu à peu, s’est engendré l’esprit qui anime nos marins, et raconte les services que, sans

faste et sans ambitionj cette arme a rendus au pays.

La révolution de 1 848 trouva le prince à Alger, auprès de son frère le duc d’Aumale :

il suivit la ligne de conduite politique adoptée par le gouverneur de l’Algérie. Si celui-ci pouvait agir sur l’armée, son frère pouvait à coup sûr agir sur la flotte; son nom y était aussi populaire et ses services tout aussi reconnus et appréciés; cependant pas un mot d’amertume ne sortit de la bouche du vice-amiral, qui, en perdant son rang et son commandement, perdait aussi son pays, et devait pendant bien des années errer du couchant à l’orient, toujours sous le coup de la douleur du bannissement.

« Du fond de l’exil je ferai des vœux pour le bonheur de la France et le succès de son drapeau. » Voilà son mot d’adieu à la flotte qui, pendant vingt-deux ans, n’a jamais cessé de le regretter, et où son

fils a reçu un accueil dont le père doit être

fier.

A partir de 1848^ il est difficile de notifier les faits dans leur exactitude absolue; ils ne se rattachent plus à l’histoire de notre paySj et cette activité féconde n’a plus de but. Le prince voyage sans cesse -, il voit la Grèce, la Hongrie, la Suède, il parcourt l’Espagne; l’Andalousie arrête cette nature éprise de la couleur et du pittoresque.

L’exil lui est bien amer, plus amer peut-être qu’à tout autre, car si son âme est forte, il y a au fond de ce cœur une tendresse infinie qui déborde, et le banni supporte mal sa douleur et ne parvient point à la tromper.

Entre deux voyages, il travaille, il peint, il écrit, et le moment venu, je montrerai comment le soldat et l’artiste se reflètent dans chaque récit.

En 1861, lorsque la guerre éclate aux États-Unis d’Amérique, trouvant là un aliment à son activité, le prince part pour

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New-York; il emmène avec lui son fils le duc de Penthièvre, qui va faire ses études à l’école de marine de New-Port^ et ses neveux le comte de Paris et le duc de Chartres, qui serviront sous les ordres de Mac- Clellan.

Cette période de la vie d’exil est la plus remplie et la plus pittoresque. Le prince suit le quartier général de Mac-Clellan; il est là en simple amateur et vêtu de l’habit bourgeois; il n’a ni rang ni grade; c’est déjà r homme au grand chapeau, qui, en 1871, deviendra légendaire dans les combats autour d’Orléans. Il est l’ami de Mac-Clellan.

C’est un prince au milieu de républicains du nouveau monde, un touriste, très-expert aux choses de la marine et de la guerre, très-vivement intéressé par tout ce qu’il voit. Il n’a pas abdiqué sa liberté; et comme on a confiance en lui, il erre librement partout; rien ne lui échappe, ni les grands mouvements d’ensemble, ni les es-

204 les princes D’ORLÉANS, carmouches des avant-postes. Il voit tout de haut et d’une vue d’ensemble, comme un stratégiste et comme un écrivain militaire qui plus tard publiera ; « Quatre mois à l’armée du Potomac. » .Mais cependant, comme il est très-artiste, très-aventureux et très-épris du pittoresque, à côté de Joinville l’ami de Mac-Clellan, son confident à l’heure du conseil, il y a le Joinville à l’esprit aventureux qui accompagne en volontaire une reconnaissance, qui prend part à une embuscade et tente une aventure.

Le prince est peintre; en cela il tient de sa mère, qui était une élève distinguée d’Angelica Kauffmann. C’est un aquarelliste d’un véritable talent, il est même sculpteur; il s’arrête ici pour croquer une batterie pratiquée au milieu des tulipiers, des arbres de Judée, des azaleas en fleur; là, comme son neveu le duc de Chartres vient de risquer sa vie dans une sanglante escarmouche à l’attaque d’une maison d’où on le fusille à boutpor-

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tantj il esquisse la baraque et indique d’un crayon spirituel et vif les figures des cavaliers, avec l’aspect du paysage. Son album est un véritable document historique ; notes rapides, levés de plans, croquis de campements, panoramas.de champs de bataille, épisodes mystérieux et dramatiques qui restent ignorés au milieu des grands combats, il a tout fixé. Il y a aussi des costumes, des portraits de généraux, des convois militaires. Les mœurs des armées américaines, le mode de campement, les punitions infligées aux soldats, sont mêlés aux renseignements de statistique et aux éléments d’un récit historique qui ont leur note plastique à l’appui.

Le prince dessine toujours et partout. Aux facultés militaires d’un amiral, et à la distinction d'un prince du sang, il joint les facultés de Ghys ou de Durand-Brag’er, et il apporte à ces travaux, qui sont le délassement des études plus sérieuses de l’art de la guerre, la conscience d’un correspondant du Times

2o6 les princes D’ORLÉANS.

OU du London-News. NouSj qui n’avons pas de prétention à la solennité, nous ne pouvons nous empêcher d’être touché d’une tendance particulière au prince comme narrateur; il place toujours l’homme et l’action dans son milieu. S’il décrit un mouvement, on voit bien le site, on comprend la contexture du terrain, on se représente le décor, et même on sait la flore du pays; ces qualités de relief n’empêchent pas d’ailleurs les grands coups d’aile.

On ne peut pas dire que le prince ait joué un rôle dans cette guerre; il a cherché à vivre, il a vécu, et j’imagine que ces quatre mois à l’armée du Potomac ont laissé en lui de profonds souvenirs. Après avoir lu beaucoup de publications sur cette guerre, on trouvera encore un véritable intérêt à suivre les récits que l’auteur a publiés dans la Revue des Deux Mondes ; cela sent la chose vue, et cette campagne si complexe, si énorme, est résumée sous une

forme vive par un esprit élevé qui en a bien saisi les grandes lignes et dessiné l’ensemble de manière à donner aux choses accessoires leur véritable place.

Depuis ce tempSj le prince a réuni ses articles dans deux volumes publiés sous le titre : « Études sur la marine et récits de guerre. » Le premier volume contient trois chapitres : l’Escadre de la Méditerranée, — la Question chinoise, — la Marine à vapeur dans les guerres continentales.

Le second comprend aussi trois sujets :

l’Armée du Potomac, — la Marine en France et aux États-Unis en i865, — Eii’core un mot sur Sadowa.

L’aphorisme célèbre : « Le style c’est l’homme », n’est pas un vain mot. On peut dire que le prince de Joinville apparaît tout entier dans ses écrits ; ils révèlent sur son caractère et ses facultés plus de choses que n’en sauraient révéler les notes biographiques puisées aux meilleures sour-

2o8 les princes D’ORLÉANS, ces. Le style en lui-même a une certaine ampleur de race, les expositions sont nettes, limpides, les épisodes s’encadrent bien dans les récits d’ensemble. J’ai dit que l’écrivain était doublé d’un peintre, et cette faculté, qui a son prix en littérature, mais qui peut avoir aussi ses dangers, ne se fait sentir que lorsqu’il s’agit de placer le tableau dans son cadre naturel.

L’étude SUT V Escadre delà Méditerranée contient des pages chaudes et colorées qui touchent le lecteur et lui font éprouver l’émotion que l’auteur a ressentie lui-même en les écrivant. Là, tout respire l’amour de la patrie, le culte du drapeau, l’esprit de discipline, l’abnégation nécessaire à l’homme de mer, qui, à des milliers de lieues de sa patrie, a toujours présents à l’esprit les devoirs qui l’engagent. De temps à autre passent dans le récit les figures attachantes des amiraux célèbres dessinés d’une main habile par un prince et un marin qui respecte en

eux les vertus du soldat. Ici c’est une peinture large et solide qui retrace les péripéties de la tempête^ làj une autre dit les ardeurs de la lutte ; et ne s’astreignant pas à un historique étroitj on sent que celui qui écrit a commandé et organisé en môme temps qu’il a combattu. Il conseille^ il réforme^ et il indique la voie à suivre pour améliorerou pour arriver à des résultats auxquels on aspire.

Nous n’analyserons pas un à un les travaux littéraires du prince, mais nous constatons qu’à une forme large et pure il joint ce don de l’émotion. Sans s’en douter, tout d’un coup, comme une chose qui s’échappe de lui-même, comme un cri de la nature qu’il ne peut retenir ; il prend pour point de comparaison, afin de mieux parler à nos yeux, tel ou tel souvenir qui nous est familier à tous, et qui pour lui est encore un reflet de la patrie absente. Dans un passage, il parle des effets du tir des pièces énormes placées sur les bastions de York-Town :

« Le projectile allait frapper la terre à

cinquante mètres en arrière ; son appareil percutant agissait^ et il éclatait en lançant en l’air une gerbe de terre aussi haute que le jet d’eau de Saint-Cloud. »

Je ne sais si mon jugement littéraire me trompe, mais à coup sûr mon cœur ne se trompe pas quand il est touché, et je sens la mélancolie profonde de l’exil dans ce souvenir de Saint-Cloud, évoqué en pleine guerre d’Amérique, par un prince qui, à cette époque, peut croire qu’il ne reverra jamais les allées du parc où tout enfant il jouait avec ses frères.

Nous avons promis au lecteur de lui montrer des Français et des meilleurs; ce princelà est de notre race : qualités et défauts, tout nous appartient; il est bien des nôtres.

On ne fait pas jour par jour l’histoire d’un exilé; les voyages, l’étude, la préoccupation de suivre aussi étroitement que pos-

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sible la marche des armées ou de la flotte française engagée sur tel ou tel point remplissent l’existence du prince pendant le long intervalle qui sépare la guerre d’Amérique de la campagne de France. Le Mexique, l’expédition de Chine sont des sujets d’étude pour lui, et rien de ce qui intéresse le pays ne le trouve indifférent. En 1870, il s’associe à la demande d’abrogation des lois d’exil, et,la guerre engagée et le mouvement du 4 septembre accompli, il se présente en personne aux membres du Gouvernement de la défense nationale à Paris, et réclame le droit dévouer sa vie à la défense de son pays. Le Gouvernement de la défense nationale croit qu’il y a danger pour la paix publique, et que la présence des princes dans les rangs de l’armée éveillera une compétition politique funeste au pays.

Ceux-ci reprennent donc la route de l’exil; mais les désastres se succèdent, et un jour le prince de Joinville et le duc de Chartres

manquent à la réunion de famille; ils souffrent de leur inaction, ils sont partis pour la France.

D’abord on les voit dans la Seine-Inférieure; puis, au mois d’octobre, Joinville, qui a laissé son neveu à Rouen, va offrir de nouveau ses services; ils sont encore .

refusés : il a pris son parti, il servira sous un nom d’emprunt.

Nous trouvons dans le volume intitulé Orléans, que vient de publier le général Martin des Pallières,le récit suivant, qui est certainement le plus touchant de tous ceux qu’on a pu faire au sujet des tentatives infructueuses des princes pour servir leur pays ;

« Le lendemain 26 novembre, je fus distrait de mes préoccupations par un incident qui me causa une pénible émotion.

» J’étais occupé à dicter des ordres à un de mes aides de camp, lorsqu’on vint me prévenir que quelqu’un me demandait un

PRINCE DE JOINVILLE. 2i3 moment d’entretien particulier. La carte portait le nom du colonel Lutherod, ce nom m’était inconnu. Cet étranger ayant refusé d’expliquer à mon chef d’état-major le motif de sa visite, je descendis au bout d’un instant.

» Comme je n’avais aucune pièce pour le recevoir sans témoin, l’entretien eut lieu dans l’escalier même d’un petit rendez-vous de chasse où était établi mon quartier général. J’attendis qu’il prît la parole.

« — Me reconnaissez- vous? me dit-il.

» — Non, monsieur.

» — Vous ne reconnaissez pas votre an- » cien amiral?

)r Je cherchai, mais en vain, dans mes souvenirs ; ma réponse fut un signe de tête négatif.

« — Je suis le prince de Joinville. Rappe- » lez vos souvenirs ; c’est moi qui ai com- » mencé votre carrière; voulez- vous m’aider » à finir la mienne? »

» A ces mots, un souvenir de ma jeunesse illumina mon esprit, et me reporta bien loin en arrière à une époque plus heureuse.

« Si vous saviez, continua-t-il, combien » j’ai souffert dans mon exil! Éloigné pen- » dant trente ans de la France, de tout ce » que j’aime, aujourd’hui je suis rebuté par- » tout et traité comme étranger dans la pa- » trie que j’espérais retrouver. J’ai été voir » à Tours MM. Crémieux, Glais-Bizoin et » l’amiral Fourichon, sans pouvoir même » obtenir d’eux de mourir pour cette » France, pour ce malheureux pays que » j'aime plus que tout au monde.

» J’ai demandé, mais en vain, à servir » comme simple volontaire, perdu dans la » foule, ignoré, sous un nom supposé.

» Je me suis présenté chez le général » d’Aurelle, il ne m’a pas reçu,

» N’aurez-vous pas pitié de l’affreuse si- » tuation qui m’est faite? Je ne vous de-

» mande ni un grade ni une position; rien » que la permission de me perdre parmi les » volontaires qui combattent à vos avant- » postes. Vous n’entendrez jamais parler de » moi . V ous-même ne m’ avez pas reconnu . . . » Qui se rappelle aujourd’hui le prince de » Joinville? qui pourrait reconnaître celui » que trente années d’exil et de chagrin ont » rendu étranger à tous?... »

» En présence de cette douleur navrante, je sentais peu à peu l’émotion me serrer la gorge. Malgré moi, ma pensée se reportaitau i 5 août 1844, au bombardement de Mogador. J’étais à bord de la frégate le Suffren, commandée par ce jeune et brave amiral, estimé et aimé de tous, et alors l’orgueil de notre marine.

» Ce jour-là, on devait enlever l’îlot qui défendait l’entrée du port, et malgré mes instances, je n’avais pu obtenir de faire partie des troupes de débarquement. C’était une occasion unique pour décider ma

3i6 les princes D’ORLÉANS, carrière. Rebuté de tous mes chefSj désespéré aussi, je m’adressai à ce même prince, aujourd’hui devant moi, le suppliant de me laisser descendre à terre comme volontaire.

Il me l’accorda aussitôt; et c’est ainsi que je lui dus de verser pour la première fois mon sang pour le pays.

» Cependant, quelle différence dans les mobiles qui nous faisaient agir ! Lui ne rentrait d’exil que pour demander à mourir obscurément pour la France, à s’ensevelir dans sa ruine, au moment où l’issue de la lutte apparaissait désespérée.

» Involontairement, je me sentais faiblir.

Mais tout à coup, je me représentai la situation de la France, je n’avais pas le droit de lui créer de nouvelles difficultés : la malveillance certes ne manquerait pas d’exploiter la présence du prince, qui ne pouvait longtemps rester ignorée, comme il le supposait. Quelles que fussent mes sympathies et mon respect pour une semblable infor-

tune, je refoulai au fond de mon cœur tous mes sentiments de reconnaissance. Au risque de paraître à ses yeux guidé par la crainte mesquine de me compromettre, et reprenant enfin sur moi-même l’empire que le devoir me prescrivait :

a Monseigneur, lui répondis-je, ce que » vous me demandez e'st impossible. Nous » jouons la dernière carte de notre malheu- ' » reux pays : il nous faut éviter tout ce qui » pourrait donner prétexte à une agitation » quelconque en présence de l’ennemi. »

» Je saisis dans le regard du prince un éclair de désespoir : il me prit la main qu’il serra en silence, et partit.

» Je le vis s’éloigner seul d’un pas rapide, et il me fallut quelques instants pour me remettre et ne pas trahir la douloureuse impression qui faisait déborder mon cœur.»

Le 23 décembre, le prince fait une nouvelle tentative racontée par le général

2i8 les princes D’ORLÉANS.

Chanzy dans son ouvrage la Deuxième Armée de la Loire.

Le prince est venu trouver le 22 le général Jaurès, le priant de solliciter pour lui l’autorisation de suivre l’armée. 11 est en France sous le nom de colonel Lutherod; il a assisté aux affaires du 1 5' corps en avant d’Orléans, a pris part au combat dans une des batteries de la marine, et n’a quitté la ville qu’avec les derniers de nos soldats. 11 demande à suivre les opérations du général Chanzy, promettant de garder la plus grande réserve et de ne se révéler à personne . Quant à lui, le général en chef ne croit pas pouvoir lui refuser ce que le gouvernement de la République accorde à tous les Français ; il en réfère cependant à M. Gambetta, ministre de la guerre, et prend ses ordres à ce sujet.

M. Gambetta crut devoir refuser] voici la lettre qu’il écrivit à ce sujet :

« Le prince, même sous un nom

d'emprunt, ne peut rester en France sous aucun prétexte. Il a commis une faute trèsgrave en pénétrant sur le territoire subrepticement, et en se rendant aux armées, où il pourrait devenir pour la paix publique, si sa présence était révélée, un élément de désordre et dans le pays un brandon de guerre civile. La question posée par la présence du prince n’est d’ailleurs pas nouvelle pour nous : elle s’est posée dès le lendemain de la révolution du 4 septembre, et le gouvernement de Paris fut unanime pour faire ramener à la frontière les imprudents qui l’avaient franchie. Dans une occasion plus récente, les intentions du gouvernement leur ont été signifiées de nouveau. La conduite du prince de Joinville est donc tout à fait coupable. — Comme républicain, comme membre du gouvernement, je dois faire respecter les lois; demain M. le colonel Lutherod sera conduit en lieu sûr.

» Telles sont les instructions que je vous prie de faire exécuter.

» AgréeZj etc.

» Signé : L. Gambetta, »

Dès la réception de cette lettre, le 29, le général en chef fit prévenir le prince de Joinville par le commandant de Boisdeffre, son aide de camp, que l’autorisation sollicitée pour lui était refusée par le gouvernement; l’invitant en même temps à faire connaître l’heure de son départ du Mans et le lieu où il comptait se rendre pour s’embarquer. Le prince répondit qu’il partirait le soir même pour Saint-Malo, et écrivit la lettre ci-jointe au commandant de la deuxième armée, qui ne l’avait pas revu depuis l’entrevue du 23.

« Le Mans, 29 décembre 1870.

» Général,

» Je ne veux pas m’éloigner sans vous remercier de ce que vous avez fait pour moi.

» Votre loyauté de soldat avait compris qu’on peut vouloir servir son pays uniquement parce qu’on l’aime. Vous aviez compris la douleur de quelqu’un qui a porté l’épée^ de rester seul oisif dans la crise terrible que nous traversons. — Tous mes vœux les plus ardents accompagnent vous et votre armée.

» Croyez à mes sentiments reconnaissants.

)) Signé : Fr. d’Orléans. »

Quelques jours aprèSj le général en chel fut prévenu que l’on disait dans le Mans que le prince avait été arrêté et mis en prison. Voulant savoir d’où pouvait provenir ce bruitj auquel il n’ajoutait aucune importance, il fit demander au préfet s’il savait ce qu’était devenu un colonel américain du nom de Lutherod, qui avait séjourné quelques jours dans la ville. Le préfet, M. Lechevalier, répondit qu’il n’avait aucune connaissance de ce personnage.

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Ce ne fut que plus tard, à Laval, que la lettre suivante du prince, publiée dans le Times, fit connaître ce qui s’était passé.

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