‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 12 sur 36 · LÉONARD DE VINCI · texte numérisé non relu

LÉONARD DE VINCI

Léonard de Vinci na^Luit en 1452, au château de Vinci, près de Florence. Son père, notaire de la seigneurie de Florence, lui fit donner une excellente éducation et eut la joie de l'en voir profiter. Jamais mortel ne fut

^ ^ plus richement doué que Léonard : un extérieur avanta-

* "^ ' ^ geux, une santé robuste, une intelligence supérieure, une grande force de caractère, une mémoire prodigieuse,

-^^ ^ ' un esprit agréable, il réunissait toutes les qualités qu'on

.^^a coutume de souhaiter à ses enfants.

^ ' ' " ^ Il apprit avec une facilité extrême tout ce qu'on voulut

bien lui enseigner: histoire, géographie, langues, mathématiques, architecture, dessin, musique; il semblait comprendre les éléments de chacune de ces sciences

ABCHITBCTES KT SCULFTEITBS.

A JVC

avant même qu'on les lui eût expliqués ; et lorsqu'il les f^^ i /^ avait étudiées pendant quelque temps, il embarrassait ses maîtres par des questions qu'il ne leur était pas tou- ' jours facile de résoudre. Non-seulement il était le pre- n ^ I '1 \" mier à l'étude, mais aucun de ses condisciples ne l'égad-n lait en adresse, en force et en bonne humeur ; mais il v' / 4» passait sans regret de la récréation au travail et ne regardait les études les plus arides que comme une succession de plaisirs, dont la variété l'amusait.

L'arithmétique, la géométrie, la mécanique lui plaisaient beaucoup, et, chose étrange, il aimait passionnément la poésie. Ses études terminées, il continua de , faire des vers, de la musique, et de s'occuper de peinture. Son père comptait qu'il lui succéderait dans sa charge ; mais quand il vit le goût que le jeune homme montrait pour les arts, il le laissa libre d'embrasser la carrière qui lui sourirait le plus. Léonard était encore irrésolu quand Andréa del Verrochio, célèbre peintre de Florence et ami de sa famille, ayant vu quelques-unes de ses ébauches, lui conseilla de se vouer à la peinture et l'engagea à venir travailler dans son atelier. Léonard accepta cette proposition et devint bientôt un des meilleurs élèves de maître Andréa. Ce peintre, étant fort pressé de livrer un tableau représentant le baptême de Jésus- \ QfS^ Christ, crut pouvoir se faire aider dans ce travail par

Léonard, et, réservant pour lui-même les figures principales, il le chargea d'une tête d'ange, qui, si elle était inférieure au reste de la composition, passerait inaperçue. Ainfii pensait Verrochio ; mais quelle fut sa surprise quand les connaisseurs auxquels il montra son œuvre

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lui en firent compliment, en s'eztaaiant snrtont sur cette figure d'ange qui, selon eux, l'emportait de beanconp sur ce qu'Andréa avait fait de plus beau jusqu'à ce jour ! A l'étonnement qu'il éprouva d'abord se jmgnit le chagrin de se voir surpassé par un tout jeune domine ; et le '• ; ^;\j Verrochio, ne pouvant se résoudre à n'être plus que le disciple de son élève, brisa sa palette, jeta au feu ses pinceaux et fit le serment de ne plus s'occuper de peinture. On assure qu'il l'observa fidèlement.

^ '. -^ Les amis d'Andréa furent très-surpris de cette résolution ; mais ils se l'expliquèrent lorsqu'ils apprirent que ^ la partie du tableau qu'ils avaient tant vantée était de ^•j Léonard de Vinci. L'anecdote s'étant répandue, le jeune artiste commença à jouir d'une certaine réputation. Une Vïerge qu'il fit ensuite le plaça au rang des premioTS . peintres de son temps, et il avait à peine vingt ans, qu$ l^Hi^ ^ j^ ' son nom était déjà célèbre dans toute l'Italie. B 30 B

^ * La seigneurie de Florence, voulant offiîr au roi de

''•**■ • Portugal une tenture en soie et^or, telle qu'on en travail-

/ . lait en Flandre, chargea Léonard d'en composer le car-

'z ^' ton ; et ce carton, représentant Adam et Eve dans le pa-

. . radis terrestre, fut trouvé magnifique.

Tout en s'occupant activement de peinture, Léonai*d :' ' de Vinci ne négligeait pas les autres arts; il composait

des odes, des sonnets, des chansons, dont il faisait luimême la musique ; et, non content de se servir des instruments connus avant lui, il en inventait de nouveaux. ' * Puis, quand il s'était occupé de poésie et de musique, il

*" j se plongeait dans les calculs les plus compliqués ou poursuivait la solution d'un problème devant lequel eussent reculé les mathématiciens les plus habiles.

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Beaucoup d'assiduité au travail lui permettait de % niener de^ftûDt ces diverses occupations; mais celle à la- P, 2*6^,

quelle il s'attachait le plus, «'était la peinture. Afin d'y P ^ 9

* -, réussir» il étudiait la nature avec une patience admira- [

ble. Les âeurs, les animaux, le paysage, et surtout la physionomie de l'homme, étaient l'objet de son attention. Quand, se promenant dans les rues de Florence, il apercevait quelque personnage de figure caractérisée ou d'allure bizarre, quelque mendiant estropié, quelque artisan en goguette, il le suivait jusqu'à ce qu'il eût bien remarqué ce qui lui avait paru extraordinaire dans cet individu, et, rentré chez lui, il le dessinait de mémoire.

Il allait voir aussi les voleurs se rendant en prison et '/, f ^O les condamnés marchant au supplice ; puis, pour se con- •

soler sans doute de ces tableaux affligeants, il quittait la ville et liait conversation avec le berger, le laboureur ou

• la brune moissonneuse, rentrant sous son toit après une journée de travail. Souvent aussi il invitait des paysans

^ ou des gens du peuple à venir chez lui. Il leur faisait

'^^^ servir à boire et prenait place au milieu d'eux. Pour les ( ' exciter à la gaîté, il leur contait les histoires les plus boufibnnes ; puis, quand il les voyait en proie aux accès ; d'un fou rire, il prenait son crayon et reproduisait les.-N contorsions de ceux qui le frappaient le plus. «^"^"^

On demandait à Léonard plus de tableaux qu'il n'en > ^ > ^ pouvait faire, et on les lui payait largement; aussi, à y , ^' l'âge où les jeunes gens sont pour la plupart incapables / "^ ^

fie ^ àe se suffire, il avait déjà une maison montée comme celle des plus riches gentilshommes de Florence, des

valets, des pages et des chevaux de luxe. Son esprit, ses manières distinguées le faisaient rechercher de la meilleure société, et son goût pour tout ce qui concernait la parure Pavait fait choisir pour roi de la mode. Quand un noble florentin voulait donner une fête splen- ^, *" . tî dide, il ne manquait guère de consulter le brillant artiste, et toujours Léonard inventait quelque détail qui donnait à cette fête le charme de la nouveauté. Mais si quelque ouvrage important était entrepris pour l'utilité publique, s'il s'agissait d'élever un pont, de creuser un canal, d'ou- . ; ; vrir une route, de construire un édifice, on s'empressait aussi de prendre les avis de Léonard, et les plans qu'il donnait étaient toujours les meilleurs.

Ainsi le travail et le plaisir se partageaient les journées de Vinci ; et elles passaient si rapidement, qu'il attei^it f V* # l'âge de quarante ans sans avoir encore trouvé le temps de voyager dans le reste de l'Italie, comme il se le pro- - mettait depuis son début dans la carrière artistique. , A / Pourtant il se décida à rompre avec ses chères habitudes, dit adieu â sa belle et chère Florence, que son départ attristait fort, et se rendit à Milan. Le duc Ludovic Sforce l'accueillit avec tous les honneurs dus â sa haute réputation et le força d'accepter un appartement dans son palais. D'abord, il alla quelquefois dans l'atelier de ^- -A Léonard pour le voir peindre, puis il y fut retenu des journées entières par la conversation spirituelle et attachante de l'artiste.

Il aimait donc déjà Léonard autant qu'il l'admirait, *^\ * J^ quand, passionné pour la musique, il résolut de convo- /•^ "^ ' ' ^ quer â un concours solennel tous les amateurs qui vou-

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draîent y prendre part. Vinci approuva fort ce projet et demanda au duc la permission de disputer la palme aux musiciens qui répondraient à son appel. Ludovic, qui n'avait pas encore entendu Léonard, accueillit cette demande avec quelque surprise ; il savait que ce peintre s'était aussi occupé de musique, mais il ne le croyait pas de force à briller dans un concours.

Le jour de cette fête étant venu, on vit arriver , /3 S" Léonard, poitant un instrument tout à fait inconnu, qu'il avait inventé et confectionné lui-même. C'était une espèce de lyre, ayant la forme d'un crâne de cheval. Chacun l'examina avec une curiosité qu'accompagnaient quelques furtifs sourires; mais quand, son tour venu, Léonard toucha de cet instrument, on ne rit plus : jamais ':^ ^ 7 on n'avait entendu de mélodie plus suave et plus sonore, '

et tous les musiciens accourus dans l'espoir d'obtenir le prix se déclarèrent vaincus. Il mit le comble à son')tc^O$ triomphe en improvisant des couplets dont il composa la musique séance tenante, aux applaudissements frénétiques de l'auditoire et à la grande satisfaction du duc.

Après cette victoire, Léonard voulait quitter Milan ; mais Ludovic le retint à force de prières et le combla des témoignages de la plus sincère amitié. Presque chaque soir, de magnifiques fêtes données par le duc fournissaient â l'illustre peintre l'occasion d'exercer son double talent de poète et de musicien, et l'on n'eût pu trouver dans toute l'Italie un homme plu& admiré que Léonard de Vinci. ^^

Il passait les journées dans son atelier, poursuivant ses études sur la peinture, ou dans le cabinet du prince.

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qui Pavait nommé directeur de tous les travaux exécutai dans ses États» et qui se plaisait à l'entendre traiter ces choses graves et souvent épineuses avec la même facilité qu'il tournait un madrigal ou composait une élégie. Supplié par les dominicains de faire quelque tableau pour leur couvent, il consentit à orner leur réfectoire d'une fresque représentant la Cène de Notre-Seigneur. Toute l'Europe connaît cette magnifique compositron, que la gravure a reproduite et qu'on regarde comme le chefd'œuvre de Léonard de Vinci.

Le peintre a choisi le moment où Jésus-Chnst» prenant son dernier repas avec ses apôtres, leur adresse ces paroles: ^^En vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira." La surprise, la douleur, l'indignation se peignent sur le visage des apôtres, dont les yeux semblent interroger avec une poignante curiosité leur divin msâtre et vouloir le rassurer par la muette protestation d'un amour sans bornes et d'un inaltérable dévouement. Chacune de ces figures est une merveille d'expression ; aussi il arriva à Léonard de Vinci ce qui était arrivé â Timante pour son tableau dLiphigénie : après avoir donné aux têtes des onze disciples fidèles un admirable caractère, il craignit de ne trouver plus rien d'assez beau^ d'assez noble, d'assez divin pour celle d& Jésus-Christ, et il laissa sa fresque inachevée.

Le prieur, ne comprenant pas ce scrupule d'artiste, qui voulait, pour compléter cette page sublime, attendre l'inspiration, ou n'en prenant nul souci, pressé qu'il était de voir achever cette fresque que tout Milan avait déjà contemplée avec une admiration enthousiaste, tourmenta

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Léonard ponr qa'il eût à la finir pi-omptement. Le peintre s'en défendit, le prieur redoubla ses instances et alla jusqu'à menacer de l'y contraindre. Léonard alors se remit à l'ouvrage. Il lui restait à faire, outre la tête du Sauveur, celle de Judas. Il commença par cette dernière, en fit le portait de l'abbé, et lui donna l'ezpresedon la plus fausse et la plus haineuse qu'il soit possible jt. J d'imaginer. Quant à la figure du 'Christ, il se contenta de l'ébaucher, laissant à l'imagination des spectateurs ce qu'il se reconnaissait impuissant à exprimer. On nej^f /^^ sait ce qu'on doit le plus admirer dans cette vaste ' composition, de l'esprit, de la noblesse, de l'élégance de l'etoemble, ou de la vérité et du fini des moindres détails.

Après avoir produit ce chef-d'œuvre de peinture, Léonard, qui s'était aussi exercé dans l'art difficile de la sculpture, se chargea de la statue gigantesque du duc François Sforce, et la manière dont il s'en acquitta mit le comble à sa réputation. Il lui devint impossible de songer â s'éloigner de Milan. Ludovic ne pouvait plus se passer de lui, et rien n'était épargné pour que Léonard n'eût rien à aller demander à un autre pays. Mais la guerre vint rendre â l'illustre artiste toute sa liberté : Louis XII 7^ s'empara de Milan, en chassa Ludovic Sforce, et Léonard eut la douleur de voir les arbalétriers français prendre pour but, dans leurs exercises journaliers, sa belle statue du duc François. Il quitta cette ville et revint à Florence, â la grande joie de ses compatriotes, qui avaient pris part ^ tous ses succès.

Léonard, pour se montrer digne de l'accueil qui lui

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était fait, s'enferma dans son atelier, et, quelques semaines après son retour à Florence, exposa aux regards du public un carton représentant le Christ, la Vierge et sainte Anne. Florence se pressa tout entière devant ce tableau plein de poésie, et Léonard fut proclamé le premier peintre de l'univers. Peu de temps après, il fit le portrait de Mona lisa, femme de Francesco del Giocon- . do, et ce magnifique portrait, si connu sous le nom de la Joconde^ ajouta encore à sa gloire.

y'\ ^ Le grand conseil de Florence le chargea de la reconstruction de la salle où. se tenaient ses séances, et, le bâtiment achevé, le pria de le décorer de quelques pein- . tures. Léonard y consentit. Il croyait avoir à y peindre u - ^ ' ^ plusieurs fresques ; car il ne pensait pas qu'il y eût en Italie un artiste qui osât entrer en lutte avec lui ; mais le gonfalonier Pierre Soderini, qui avait déjà occupé le ciseau de Michel-Ange et qui le savait très-habile dans le dessin, proposa à ce jeune homme de se charger d'an des côtés de cette salle. Michel-Ange, qui avait la conscience de son génie, et qui, par c^aractère, aimait à tenter ce que d'autres eussent regardé comme impossible, accepta l'offre du gonfalonier.

Chacun des deux ai*tistes prépara secrètement ses cartons et les soumit ensuite aux juges nommés pour .les examiner. Ceux de Léonard furent trouvés superbes, ^ / ; et ils l'étaient en effet. L'artiste y avait représenté la défaite de Mcolo Piccinino dans la guerre de Pise, et les nobles Florentins se laissant hacher les bras plutôt que de livrer les étendards qu'ils avaient promis de défendre. Déjà les amis de Léonard le proclamaient vainqueur,

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quand, à l'apparition des cartons de Michel-Ange, se fit entendre un murmure d'étonnement, qui se changea bientôt en acclamations d'enthousiasme. Les dessins de Léonard restaient un chef-d'œuvre ; mais ceux de Michel- Ange avaient quelque chose de si sublime, de si saisissant, de si nouveau, que, par ce coup d'essai du jeune sculpteur, Léonard se trouvait égalé, sinon surpassé. Il ne se dissimula rien de ce qu'éprouvaient les examinateura et le public ; mais s'il eût pu douter du triomphe de son jeune rival, une cruelle parole, dite avec trop peu de précaution, le lui eût appris. Un des membres du grand conseil murmura à demi-voix à l'oreille de son voisin : " Léonard vieillit...."

Léonard vieillit.... L'illustre artiste ne devait jamais oublier cet arrêt, qui venait de se graver en traits san- > ' glants au plus profond de son cœur. Toute sa gloire passée n'était plus qu'un vain songe, dans le souvenir duquel il ne trouvait pas même une consolation. Il doutait de la sincérité des hommages dont on l'avait entouré, il doutait des amis qui s'efforçaient de lui rendre le calme et le courage ; il doutait de tout, même de son talent. L'ordre donné par le conseil de laisser exposés, comme les meilleurs modèles qui pussent être offerts aux jeunes artistes, les cartons de Léonard comme ceux de Michel-Ange, n'apporta nul allégement à son chagrin ; il s'imagina que ses compatriotes, habitués depuis longtemps à le regarder comme un peintre éminent, n'osaient le priver d'un honneur dont, au fond de leur conscience, ils ne le jugeaient pas digne.

Les troubles survenus â Florence empêchèrent les

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deux grands artistes d'exécuter ces peintures, et Léonard se rendit à Rome, où il fit plusieurs beaux tableaux* Mais il ne s'y aiTcta pas longtemps. Il visita quelques autres villes de l'Italie, et César Borgia, l'ayant appelé à Pavie, l'y retint en le nommant ingénieur général.

La guerre le chassa de Pavie, comme elle Pavait chassé de Milan. Il revint dans sa patrie, où l'attendait un nouveau crève-cœur. Le cardinal de Médicis, devenujf^ pape sous le nom de Léon X, voulut doter Florence d'un bel édifice, et, oubliant, sans doute, que Léonard de Vinci était aussi habile dans l'architecture que dans la peinture, il ordonna à Michel-Ange de se rendre dans cette ville pour y construire la façade de San-Lorenzo.

Encore Michel-Ange !.... C'était donc bien vrai, Léonard de Vinci était vieux, et on ne croyait plus devoir lui confier quelque ouvrage important. Léon X, le pontife éclairé, l'intelligent ami des -arts, partageait l'opinion des membres du conseil de Florence. Le découragement s'empara de cet artiste qui avait été si longtemps sans rival; il déposa sa palette, abandonna ses plans, négligea son ciseau; la musique même n'eut plus le pouvoir de le distraire. Il tomba dans une mé^ lancolie qui l'eût conduit au tombeau, si François 1% qui avait vu ses chefs-d'œuvre et qui comprenait sa douleur, ne l'eût instamment prié de venir se fixer à sa cour.

Q^ Les guerres dont l'Italie avait tant souffert avaient ruiné Léonard ; après avoir été le plus grand artiste et I \ l'un des plus brillants seigneurs de ce pays, il était réduit à une médiocrité qui, pour l'homme habitué aux jouis-

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sanoes da luxe, est presque de la misère. Il accepta donc avec reconnaissance les offres du roi et dit pour toujours adieu au beau ciel qui l'avait vu naître. François Jef le reçut avec les plus grands témoignages d'affection et de joie ; la cour imita le monarque, et si Léonard eût pu oublier le passé, il se Ait trouvé heureux en France.

H commença pour le roi plusieurs tableaux; mais, vieux et souf&ant, il ne pouvait travailler assidûment et il n'eut pas le temps de les achever. Il vit approcher sa fin avec toute la résignation d'un chrétien et s'y prépara sans faiblesse. François I»^ venait le voir souvent pendant sa maladie. Léonard l'en remerciait avec effusion et n'en concevait aucun orgueil ; car, en face de la mort, il appréciait enfin à sa valeur tout ce que les hommes estiment tant. Dans ses entretiens avec le roi, il montrait la plus grande libeité d'esprit, soit qu'il racontât l'histoire de sa vie, soit qu'il jugeât ses œuvres et celles de ses contemporains. Son plus grand regret était de n'avoir pas utilisé comme il l'aurait pu le génie qu'il avait reçu d'en haut, et, avant de mourir, il en demanda pardon à Dieu et aux hommes. Peut-être, en effetj si ce grand homme eût pu maîtriser son humeur inconstante, eût-il fait faire à l'art des progrès plus merveilleux encore que ceux dont toute l'Italie s'étonna.

Quand Léonard sentit que ses forces étaient tout à fait épuisées, que sa vie, pareille à la lumière d'une lampe, allait s'éteindre, faute d'aliment, il demanda le saint viatique.

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Le roi, averti de l'état de Pillustre vieillard, accourut pour le voir encore une fois. Léonai*d se souleva pour saluer François 1er, qui lui serra les mains et s'assit à son chevet. Chacun se taisant, le malade conta au roi ce qui venait de se passer et lui dit de quelle confiance en Dieu et de quelle joie céleste la réception du viatique avait rempli son âme. H parlait encore quand un de ces frissons convulsifs, précurseurs de la mort, le saisît. François I®' se leva, et, pour alléger la souffrance de son hôte, il lui soutint la tête. Léonard leva sur lui un dernier regard, empreint d'une ineffable reconnaissance, et il expira dans ses bras, à l'âge de soixante-quinze ans.

Ce grand homme fut sincèrement regretté à la cour de France, et la nouvelle de sa mort produisit une vive sensation au delà des Alpes. Il s'était trompé : ses compatriotes, tout en rendant justice au génie de Michel-Ange, savaient que le nom de Léonard de Vinci serait toujours un des plus glorieux de l'Italie.

MICHEL-ANGE BUONAROTTL

Michel-Ange naquit le 6 mars 1474, au château de Caprèse, situé sur le territoire d'Arezzo. Son père, Ludovic Buonarotti, issu de l'illustre famille des comtes de Canosa, était alors podestat de Caprèse et de Chiusi. Il remercia le ciel de lui avoir envoyé un fils, qui, sans doute, soutiendrait un jour l'honneur de son nom et serait appelé comme lui aux premières charges de son pays. Il est même à croire que, pour ce fils qui venait

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de lui naître, Ludovic ne se borna pas â rêver tout simplement l'avenir dont sa propre ambition était satisfaite. Par une tendresse dans laquelle il entre peut-être un peu d'orgueil, bien permis toutefois, nous entrevoyons toujours pour nos enfants une position beaucoup plus brillante que celle dont nous jouissons.

Mais de quelque gloire que Ludovic se plût à parer le front du nouveau-né, quelque illustration qu'il rêvât pour sa famille auprès de ce berceau, la réalité devait surpasser de beaucoup ses espérances. Seulement cette gloire et cette illustration ne devaient pas venir d'où il les attendait. Qui connaîtrait aujourd'hui le nom de Buonarotti, si Michel-Ange eût été podestat ou même gonfalonier? Personne; tandis qu'entouré de l'auréole du génie, ce nom ira jusqu'aux siècles les plus reculés.

Ludovic Buonarotti; étant arrivé au terme de sa magistrature, quitta Caprèse et vint habiter sa terre de Settignano. Là, l'enfant grandit, libre comme l'air, et passa joyeusement ses premières années au milieu des ouvriers occupés à. tirer et à travailler la pierre fort abondante à Settignano. H semblait à Michel-Ange que cette vie dût toujours durer ; aussi fut-il foit surpris et passablement inquiet lorsque son père lui apprit qu'il était temps qu'il se livrât à l'étude ; et quand, au lieu de la liberté, du grand air, du soleil, du chant des ouvriers, du bruit des instruments de travail, il ne trouva chez Francesco d'TJrbano, où on l'avait placé pour qu'il devînt savant, que le silence et les monotones leçons d'un maître sévère, il ftit saisi d'un tel ennui, qu'il en faillit mourir.

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Il pria son père de lui rendre sa douce existence d'autrefois. Ludovic lui répondit en lui parlant des graves fonctions dont il serait un jour investi et en faisant briller à ses yeux des espérances que l'enfant était incapable de comprendre. Micbel-Ange reprit donc tristement sa chaîne. Mais, par bonheur, il rencontra, parmi les élèves un peu ^plus âgés que lui, un camarade qui l'aida à prendre en patience son séjour chez Francesco.

Ce camarade, nommé Granacci, avait quelque goût pour le dessin et passait les jours de congé dans la boutique de maître Dominique Ghirlandaio, l'un des peintres alors en renom. Qu'on ne s'étonne pas si nous nous servons du mot boutique: on ne désignait pas autrement alors l'atelier d'un artiste.

Granacci, ayant appris que son jeune compagnon préférait de beaucoup à ses livres un crayon, un pinceau ou un ciseau, promit de lui apporter souvent des dessins et de lui fournir des couleurs, afin qu'il pût, de temps à autre, se livrer à son passe-temps favori. Il tint parole, et dès lors Michel prit son parti des longues heures d'étude et des travaux auxquels il était obligé de se soumettre, puisque pendant les récréations du moins il pouvait dessiner et peindre.

Un jour, Granacci proposa â Michel-Ange de le conduine chez Ghirlandaio. Voir l'atelier d'un peintre était, depuis longtemps déjà, l'un des plus ardents désirs de Buonarotti ; il se garda donc bien de refuser cette offre, et il suivit Granacci, le cceur palpitant d'une émotion inconnue.

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— Maître, dît Granacci, voici celui de mes camarades dont je vous parle souvent, et voilà son ouvrage.

n présentait à Dominique une gravure enluminée avec un soin extrême par Michel-Ange, qui, ne pouvant s'astreindre à un simple travail de coloriste, s'était permis d'ajouter ou de retrancher à l'œuvre du graveur, et l'avait fait avec un goût et un discernement qu'on n'eût pu attendre de son âge. Il n'avait pas encore douze ans.

La principale gloire de Dominique Ghirlandaio est d'avoir été le maître de Michel-Ange ; mais c'était un homme de talent. Il devina tout ce qu'il y avait de génie dans cet enfant. Après avoir examiné la gravure que lui montrait Granacci, il tendit la main à Michel-Ange et dit à ses élèves :

— Voici, Messieurs, un artiste qui vous surpassera, vous et tous ceux qui se croient peintres aujourd'hui.

Cette prédiction fit rougir le jeune Buonarotti, qui, sentant tous les segards curieusement attachés sur lui, se repentit presque d'avoir cédé aux sollicitations de son camarade.

— n £Eiut quitter tes autres études, mon enfant, reprit Ghirlandaio, et devenir mon élève.

C'était hien ce que Michel-Ange demandait ; mais Ludovic Buonarotti ne consentirait jamais à ce que son fils abandonnât le collège pour la boutique de Ghirlandaio ; il le dit timidement au maître, et celui-ci, souriant déjà à l'espoir de compter au nombre de ses disciples un enfant de si belle espérance, le rassura et l'engagea à le suivre chez son père.

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Ludovic apprit avec plas de chagrin que d'étonnemetit qu'il ne ferait jamais de Michel-Ange qu'un barbouilleur et un maçon. Fort peu touché de ce que Ghîrlandaio lui disait de la gloire des arts, il essaya encore une fois sur son fils le pouvoir du raisonnement, et, voyant l'inutilité de tous ses efforts, il s'adressa, en désespoir de cause, à l'orgueil déjà grand du jeune Michel-Ange.

— Ainsi, lui dit-il, ta décision est formelle? Tu renonces à la carrière que je voulais t'ouvrir ? tu veux être peintre ?

— Peintre et sculpteur, oui, mon père, répondit l'enfant.

— Tu veux entrer chez maître Ghirlandaio ?

— Oui, mon père.

— Eh bien ! maître Ghirlandaio, je vous cède mon fils. Il vous appartient désormais en qualité d'apprenti ou de valet, comme bon vous semblera. Vous le garderez pendant trois ans et vous me paierez, en échange de ses services, la somme de 24 florins. .

A ces paroles, Michel-Ange sentit se révolter toute sa fierté ; il devenait tout d'un coup, d'héritier de la noble famille de Canosa, domestique à gages du peintre dont il avait aspiré à être l'élève. Mais s'il refusait ces conditions, il lui fallait renoncer à ses beaux rêves d'artiste. Il attendit en silence que maître Ghirlandaio acceptât la proposition de son père ; ce que le peintre fit sans hésitation ; et, le marché conclu, il le suivit, oubliant, dans sa joie de se retrouver libre, l'humiliation qui venait de lui être imposée.

Devenu l'apprenti de Dominique, le jeune Buonarotti

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surpassa bientôt toas les antres élèves et le maître luimême. Il lui arriva plas d'une fois de corriger les modèles qu'on lui donnait à copier, et jamais Ghirlandaîo ne lui en fit le moindre reproche ; en homme consciencieux, il reconnaissait dans cet enfant un talent supérieur, et, loin d'en être jaloux, il en était fier.

Les condisciples de Michel- Ange ne partagèrent point les sentiments qu'il inspirait à Ghirlandaio. Ce talent hors ligne leur portait ombrage, et le caractère fier et un peu sauvage de Buonarotti leur était antipathique. Ils se faisaient un malin plaisir de l'humilier, de le tourmenter en toutes circonstances, et le dédain par lequel Michel-Ange se vengeait de leur méchanceté les exaspérait chaque jour davantage.

Des railleries et des injures, on en vînt aux coups, et Michel- Ange, qui n'avait que treize ans, faillit être assommé par un certain Torrigiani, qui lui brisa d'un coup de poing l'os et le cartilage du nez. Mais si la supériorité de Buonarotti lui suscitait des envieux et des ennemis, cette supériorité était aussi sa consolation. Fuyant ses méchants compagnons, il s'habituait à se suffire à luimême et charmait son isolement par le travail.

Il n'avait pas encore quatorze ans lorsqu'après avoir copié un petit tableau appartenant â un ami de son maître, il imagina de garder l'original et de rendre la copie, qu'il enfuma légèrement, afin de lui donner un certain vernis d'antiquité. Ni Dominique ni son ami ne s'aperçurent de cette substitution, et il fallut que Michel- Ange la leur avouât pour qu'on lui remît son ouvrage.

A cette époque, Laurent de Médicis, surnommé le

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Magnifique, protecteur édairé des arts, venait d'^Mir dans son palais et dans les jardins de Saint-Maro, À Florence, un musée de peinture et de soulptare,^ .en réunissant à grands frais les plus précieux morceaux d« l'antique.

Dominique Ghirlandaio obtint pour ses élèves la péiv mission de visiter et de copier ces chefs-d'œuvre, et Michel-Ange ne fut pas le dernier à en profiter. Mais tandis que ses condisciples admiraient les belles toiles renfermées dans les salles du palais, lui, qui avait toujours préféré la sculpture à la peinture, resta dans les jardins, où un grand nombre d'ouvriers étaient occupés à préparer les blocs de pierre et de marbre que d'habiles artistes devaient transformer en statues, et où l'on voyait les anciens morceaux destinés à leur servk de modèles.

Quelques-uns des ouvriers qu'il avait connus à Settignano l'ayant autorisé â disposer d'un morceau de marbre et lui ayant procuré des outils, il choisit, parmi les antiques, une tête de faune qu'il se mit à copier. Il revint le lendemain, les jours suivants, et abandonna presque entièrement maître Ghirlandaio. La tête qu'il reproduisait avait été tellement rongée par le temps, que le nés et la bouche manquaient presque entièrement. Cette difficulté n'arrêta point Michel-Ange ; sans avoir jamais reçu aucune leçon, il acheva squ faune et lui entr'ouvrit la bouche par un éclat de rire qui laissait voir la langue et toutes les dents.

Cette œuvre achevée, il l'examinait pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié^ lorsqu'il aperçut i quelques pas de

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lui un homme qui pandesait aussi contempler son &une «vec une extrême attention.

-— Allons, se dit Michel-Ange, sans se préoœuper de ce curieux, il me semble que je n'ai pas trop mal réussi.

— Voulez-vous, jeune homme, demanda Pinconnu, me permettre de vous adresser une observation ?

—Certainement, si elle est juste, répondit BuonarottL

— Vous en jugerez.

— Parlez doua

— - Votre faune est vieux, n'est-ce pas ?

— Il me semble qu'il est ^ile de s'en apercevoir. "—Pas aussi fadle que vous le croyez. Le front est

vieux, mais la bouche est jeune. Quant â moi, je n'ai jamais rencontré un vieillard qui eût toutes ses dents.

La critique était juste. Michel-Ange remercia son interlocuteur, qui s'éloigna aussitôt.

Saisissant un ciseau, Buonarotti cassa deux dents ft son faune et creusa même un peu la gencive, avant de quitter à son tour le jardin. Il ne voulut pas toutefois emporter son ouvrage, pensant que le lendemain peutêtre il trouverait encore â y retoucher.

Mais le lendemain, le faune avait disparu. Michel- Ange le chercha vainement de tous côtés, et, ayant enfin aperçu l'homme qui lui avait parlé la veille et qu'il soupçonnait un peu d'avoir commis cette soustraction, il alla vers lui et lui demanda s'il savait où pouvait être ce morceau.

-—Je le sais, répondit l'inconnu, et, si vous voulez me suivre, je vous le montrerai.

— Et vous me le rendrez?

^0 USB PBINCB8 DB l'aBT.

— Non, car je désire le garder.

— Et de quel droit, je vous prie ? Cest moi qui l'ai fàïty il me semble qa'il m'appartient.

— Allons, ne nous f&chons pas. Si vous le voulez absolument, je vous le rendrai, dit en souriant l'amateur.

Michel-Ange, rassuré par cette promesse, le suivit dans l'intérieur du palais et jusque dans les appartement? du duc, où il aperçut enfin son faune.

— Oh! s'écria-t-il, rendez-moi bien vite cette ébauche; car le prince s'indignerait avec raison s'il la voyait ^u milieu de tant de chefs-d'œuvre. Mais qui donc êtesvous. Monsieur, pour vous être permis cette étrange plaisanterie ?

— Qui je suis? répondit le prince; car c'était luimême. Ton' protecteur et ton ami. Dès aujourd'hui tu habiteras mon palais, tu mangeras à ma table, tu seras traité comme l'un de mes fils ; car tu ne peux manquer de devenir un grand artiste, Michel- Ange Buonarotti.

Michel-Ange, ivre de bonheur, courut annoncer cette nouvelle à son père. Depuis que le collégien était entré chez Ghirlandaio, Ludovic avait refusé de le recevoir; mais ce jour-là, fort de l'accueil que lui avait fait le prince, le jeune homme força la consigne et pénétra jusqu'au cabinet où se tenait son père. Il se jeta à ses genoux, pour lui conter ce qui venait de lui arriver et obtenir enfin son pardon.

Ludovic n'en pouvait croire ses oreilles ; mais Michel- Ange l'entraîna jusqu'au palais, où Laurent le Magnifique les attendait. Le prince répéta au père ce qu'il avait dit au fils, et lui ofi*rit, pour preuve de l'intérêt qu'il portait à Michel-Ange, une place à son choix.

ABCHITECTES XT SCULPTBUBS. ^1

Le cœur de Ludovic était trop plein de joie pour que l'ambition y pût trouver place : il demanda un petit emploi dans ia douane, et Laurent le lui accorda, en lui disant:

— Vous serez toujours pauvre, messire Buonarotti; car vous êtes trop modeste.

«—Je ne voudrais pas d'un emploi que je ne pusse dignement remplir, répondit Ludovic; et d'ailleurs je serai toujours bien assez haut placé pour n'être que le père d'un maçon.

On le voit, malgré le glorieux avenir prédit à Michel- Ange, Ludovic regrettait encore qu'il n'eût pas voulu être magistrat.

Laurent le Magnifique tint tout ce qu'il avait promis, et, sous sa bienveillante protection, le talent du jeune Buonarotti fit d'immenses progrès. Mais à peine Michel- Ange avait-il eu le temps de faire deux ou trois statues, que la mort de Laurent vint briser toutes ses espérances.

Pierre de Médicis n'hérita ni du goût de son père pour les arts ni de^son affection pour Michel- Ange. Notre artiste quitta le palais et se retira au couvent du Saint- Esprit, dont le prieur, plein d'admiration pour son talent, lui offiit un logement où il pourrait se livrer à l'étude de l'anatomie, étude absolument nécessaire au sculpteur. Michel-Ange accepta avec reconnaissance. Quelques cadavres ayant été nus à sa disposition, il en étudia avec un soin extrême les muscles, les fibres, la charpente, qui bientôt n'eurent plus de secrets pour lui. Voulant témoigner sa gratitude au prieur, il lui offiit un christ en bois» firuit de ses nouvelles études.

52 LBS PBINCBS DX l'aBT.

Un jour, pourtant, Pierre de Médicis se souvint de ce jeune sculpteur, qu'il avait vu souvent à la table de son père, et il le fit venir. H avait une commande à lui faire, commande digne d'un tel prince. Une neige épaisse couvrait la terre ; Pierre la fit ramasser par des ouvriers et ordonna à Michel-Ange de s'en servir pour lui élever une statue colossale. L'artiste obéit, en regrettant plus amèrement que jamais Laurent le Magnifique, son noble et généreux protecteur.

Florence se lassa bientôt de la domination de Pierre, qui n'avait, pour se faire pardonner ses défauts, aucune des qualités qu'on admirait dans son père. En 1494, une révolution éclata, et Pierre fut chassé du territoire de la république.

Michel-Ange quitta Florence dès que les troubles y éclatèrent, le respect qu'il devait à la mémoire de Laurent l'empêchant de se déclarer contre Pierre. H se rendit à Venise. Inconnu dans cette ville, il n'y trouva pas d'ouvrage, et, manquant de tout, ÎL se rendit â Bologne.

Là, il fut arrêté, parce qu'ignorant la singulière or^ donnance en vertu de laquelle les étrangère devaient porter sur l'ongle du pouce un cachet de cire rouge, il parcourut les rues sans ce signe. On le condamna à une amende, qu'il lui fut impossible de payer, et il eût sans doute langui longtemps en prison si un gentilhomme, du nom d'Aldobrandi, n'eût fait casser le jugement et ne Peut recueilli dans sa maison. Par l'entremise de jce gentilhomme, il obtint quelques travaux et s'en acquitta de telle sorte, qu'un sculpteur bolonais, saisi d'une fureur

ABCHITKCTSS ET SCXJLPTBUBS* 58

jalouse à la vue de ces chefs-d'œuvre, le menaça de le poignarder.

Michel-Ange regrettait sa patrie; aussi, dès que le calme y fut rétabU, il y rentra et fit cette statue de l'Amour dont on a tant parlé. Les uns disent que l'Amour étant achevé, Buonarotti lui cassa un bras et le fit vendre comme antique; les autres pensent que le sculpteur n'eût pu se résoudre à mutiler ainsi son œuvre, mais que le brocanteur auquel il l'avait cédé pour une somme de 80 écus, imagina cette ruse, au moyen de laquelle il le revendit 200 ducats. Quoi qu'il en soit, l'œuvre de Michel-Ange fut regardée comme un des plus beaux morceaux de l'antique jusqu'à ce que, le bras en ayant été retrouvé, la supercherie fut découverte.

Le cardinal de Saint-Georges, ayant engagé l'artiste à venir à Rome, lui donna un logement dans son palais. La réputation du jeune sculpteur l'avait précédé dans 43ette ville, et il y fut aussitôt occupé.

Son premier ouvrage fut la statue de Bacchus, qui fait aujourd'hui l'un des plus beaux ornements de la galerie de Florence.

On avait beaucoup admiré le Bacchus; mais quand parut le second chef-d'œuvre de Michel- Ange, à Rome, le beau groupe deUa JPietà (de la Pitié), l'enthousiasme ne connut plus de bornes. Jamais, en effet, la douleur de la mère de Dieu, recevant entre ses bras son fils crucifié, n'avait été exprimée d'une manière plus touchante ; jamais le Christ mort n'avait réuni plus de beauté et plus de vérité ; jamais enfin personne n'avait atteint ce sublime d'expression et ce merveilleux fini de

64 LB8 FBINCES DJ^ l'aBT.

détails qu'on admirait dans la Descente de craia^ io Michel-Ange.

Il y eut pourtant quelques critiques qui reprochèrent au sculpteur d'avoir fait la mère presque aussi jeune que le fils ; mais quel ouvrage, si parfait qu'il soit, n'a jamais été critiqué?

Ce magnifique groupe deUa Pietcu, dont la pureté de dessin, la grâce et le fini merveilleux font le désespoir des artistes, fut fait pour le cardinal de Villiers, ambassa-* deur de Charles YIII auprès du pape Alexandre YI, et se voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre, à Rome,

La paix s'étant rétablie â Florence, les amis que Michel-Ange y avait laissés le pressèrent d'y rentrer, et il se rendit à leur désir. Le gonfalonier Pierre Soderini lui commanda une statue colossale de David. Le sculpteur apporta à ce travail le même talent, le même génie qu'à ses premiers ouvrages, et l'admiration la plus sincère éclata quand le David fut exposé aux regards àa public. En entendant ces éloges, Soderini avait peine à contenir son orgueil et sa joie ; car il croyait, le pauvre gonfalonier, que si cette gigantesque statue était ssms défaut, c'était à lui, Pierre Soderini, que l'artiste le devait. Voici ce qui s'était passé. Le gonfalonier, admis le premier â contempler ce nouveau ohef^'œuvre, daigna s'en montrer satisfait ; cependant il hasarda une observation : le nez de David lui paraissait trop gros.

Michel-Ange, dont nous avons déjà dit la sauvage fierté, supportait impatiemment la critique injuste ou malveillante ; peu s'en fallut qu'il ne raillât Soderini de son ignorance ; mais il était sans doute dans un jour de

ABOHITECTES BT 0CULPTSUBS. 65

odlmo ; il applaudit â la remarque du visiteur, et, prenant une poignée de poussièï*e de marbre, il donna deux o« trois coups de ciseau, sans toucher la statue, et, essuyant cette poussière, il se tourna vers Soderini, qui se hâta de le féliciter ; car rien, selon lui, ne manquait plus â cette œuvre.

Léonard de Vinci, qui était alors connu comme le premier peintre de l'Italie et du monde, avait été chargé de peindre à fresque une partie de la salle du ConseiL Soderini proposa â Michel-Ange de se charger de l'antre partie ; ce qu'il accepta.

Léonard avait choid pour sujet la défaite de Nicole PiccÂnino, général du duc de Milan, et l'héroïque valeur des vieux soldats se faisant couper les poignets plutôt que d'abandonner les drapeaux qu'ils voulaient rapporter à Florence. Michel-Ange devait peindre un épisode de la guerre de Pise. Mais pour cet artiste, dont les connaissances en anatomie suipassaient celles de tous les autres peintres, se condamner à représenter des soldats emprisonnés dans de lourdes armures, c'était renoncer à Hn beau triomphe. . Le génie de Michel-Ange devait résoudre cette difficulté.

Un fait confiflgné dans l'histoire de la guerre de Pise loi étant revenu en mémoire, son sujet fut trouvé. Les soldats florentins, accablés par la chaleur, se baignaient dans l'Amo, sans prévoir aucune att&que, quand des cris d'alarme retentirent : les Pisans arrivaient. Michel-Ange sut rendre avec une si parfaite vérité l'armée ainsi surprise, il mit dans son dessin tant de pureté, de force et d'expression, que le jour où il présenta ses cartons aux

66 UBS PBnrcBS de l'abt,

juges chargés de les examiner fat pour lui on jour de triomphe. Florence n'avait pas assez d'éloges pour le nouvel astre qui s'élevait sur son ciel, et elle commençait à se sentir plus fière de Michel-Ange que de son grand peintre, I^éonard de VincL

Les cartons des deux illustres maîtres restèrent exposés ft l'admiration des curieux et à l'étude des jeunes artistes, ni Michel-Ange ni Léonard ne pouvant exécuter alors les fresques dont ils avaient fait les dessins. Tout ce que l'Italie avait de peintres voulut voir ces mer- Teilles ; et quoique les cartons de Léonard fussent d'une grande beauté, ceux de Michel-Ange, dont le nom n'était pas encore connu, causèrent une sensation beaucoup plus vive. Il fut unanimement proclamé le maître de l'art, et les plus brillantes réputations s'effacèrent devant la sienne.

Mais à côté des admirateurs de ce sublime génie se trouvèrent des envieux, et, à la faveur des troubles qui agitèrent les derniers jours de la république florentine, les cartons de Michel-Ange furent détruits, et la voix publique accusa de ce crime le sculpteur Bacdo BandinellL

Bacoio Bandinelli avait du talent ; mais il ne pouvait lutter contre l'inimitable Michel-Ange ; au lieu d'accepter la seconde place, il laissa la jalousie et la haine s'emparer de son oceur et ne cessa d'entraver, par tous les moyens â sa disposition, la carrière des artistes qui lui firent ombrage et celle de Michel-Ange en particulier.

Le pape Jules II, â peine assis sur le trône pontifica!»

ARCHITECTES ET SCULPTSUBS. 67

appela le grand artiste à sa cour ; il Taccaeillit avec nue rare distinction et lui commanda sa statue.

— Tâche, lui dit-il, que ce morceau soit digne de Jules n et de Michel- Ange.

Une recommandation ainsi formulée ne pouyait que flatter Buonarotti ; il y répondit en produisant une statue colossale, qui d'une main donnait la bénédiction au monde et de l'autre tenait un glaive. Michel-Ange avait voulu, dans cette main, placer un livre; mais Jules, pontife plus guerrier que religieux, s'était prononcé pour Fépée. Cette statue, jetée en bronze, fut placée sur le portail de Saint-Pétrone et y resta jusqu'en 1511, époque à laquelle le peuple ameuté la brisa.

Jules II avait été si satisfait de ce premier ouvrage de Michel-Ange, qu'il résolut d'employer son génie â quelque œuvre grandiose qui pût transmettre à la postérité le nom du pape et celui de l'artiste. Il ordonna donc à Michel- Ange de lui construire un tombeau, et, jugeant cette fois inutile de lui rien recommander, il lui laissa le soin d'en tracer le plan.

Michel-Ange rêva alors un gigantesque monument, que devaient orner quarante statues et de magnifiques bas-rdiefs. Juleç II, étonné et ravi, approuva les idées du sculpteur et l'engagea â se mettre aussitôt à l'œuvre.

Michel-Ange, l'âme inondée du bonheur de se voir enfin compris et apprécié, partit pour Carrare. Il voulait choisir lui-même, ses uiarbres ; car rien ne pouvait être trop beau pour cet incomparable mausolée. Grâce au grand nombre d'ouvriers qu'il employa, grâce â l'ardeur que sa présence inspira, ce travail fut accompli en peu

58 USB PRINCES DB l'aBT.

de temps ; et les marbres étant arrivés â Rome, Mtehel- Ange crat n'avoir plus qu'à réaliser les sublimes concep* tîons de son génie.

Jules II avait dit au sculpteur de s'adresser directement à lui lorsqu'il aurait besoin d'argent, et avait ordonné que les portes du Vatican lui fussent toujours ouvertes. Revenu de Carrare, Michel-Ange voulut voir le pontife; car il avait â payer tous ceux qu'il avait employés. A sa grande surprise, on lui refusa l'entrée du palais. En son absence, ses ennemis avaient travaillé contre lui, et le pape avait défendu qu'on l'introduisit. Michel-Ange, sachant ce qu'il valait, fut indigné dHm tel affi*ont et dit à celui qui avait reçu l'ordre de le lui faire :

— Si, dans quelque temps d'ici. Sa Sainteté a besoin de moi et me fait demander, vous direz que je ne suis plus à Rome.

En effet, deux heures après, le grand artiste marchait vers Florence. Le pape n'eut pas plus tôt appris son départ, que, comprenant tout ce qu'il perdait et regrettant d'avoir écouté la calomnie, il envoya, l'un après l'autre, cinq courriers pour rappeler le fugitif. Mais Michel- Ange n'eut garde de les écouter. Jules ayant alors ordonné qu'on le lui ramenât de gré ou de force, le sculpteur résista plus que jamais et menaça de tuer le premier qui l'approcherait. Il y avait tant de résolution dans cette menace, que les cavaliers tournèrent bride.

Michel-Ange arriva à Florence et y fut reçu â bras ouverts par le gonfalonier, qui ignorait ce qui lui valait

ABCHITEOTES BT SOVLPTBirBS. 59

l'honneur âe revoir si promptement le sculptear. Mois le lendemain, Sodeiini changea de langage : nne lettre da pape menaçait Florence de la ruine et de l'excommunication, si elle ne forçait Michel-Ange à retourner à Rome.

Jules II, prompt à tenir parole, s'avança vers Florence, à la tète d'une armée. Bologne se rencontrant sur son passage, il la prit. A cette nouvelle, Sodeiini fit appeler HIchel-Angé, et, après lui avoir demandé s'il voulait la perte de tous ses concitoyens, il l'engagea à quitter Florence au plus vite et â fuir aussi loin qu'il le pourrait la colère du pontife.

Michel-Ange suivit le premier de ces conseils, qui pouvait passer pour un ordre ; mais il ne songea pas un instant â s'enfuir. Il prit, au contraire, le chemin de Bologne et alla résolument trouver Jules IL Cette hardiesse plut au pape, dont la colère tomba soudain. Il tendit la main à son sculpteur, lui commanda, le jour même, de faire pour la seconde fois sa statue, et le pria de se hâter, afin de pouvoir entreprendre sans retard son tombeau. .

Les jaloux essayèrent de nouveau de décrier Michel- Ange, mais ils n'y réussirent point : Jules II le connaisesât et ne pouvait plus être prévenu contre lui. Mais il y a plus d'un moyen de nuire à un artiste ; et quand les ennemis de Michel-Ange reconnurent le peu d'infiuence que leurs discours exerçaient sur le pape, ils adoptèrent ui^ autre plan. Leur but étant d'empêcher le grand sculpteur de s^mmortaliser par la construction du tombeau de Jules II, ils imaginèrent de vanter outre mesure

60 UBS FBIKGBB J>S l'aBT.

son talent poar la peinture, afin d'inspirer an pontife un grand désir d'avoir des tableaux de Michel-Ange et de faire ainsi syoumer l'exécution du mausolée.

L'événement prouva que leur caloul ne manquait pas d'habileté. Quand la statue de Jules II fut achevée, Michel-Ange revint à Borne, impatient d'entreprendre enfin le merveilleux travail qu'il avait rêvé. Le pape le reçut avec les témoignages de l'amitié la plus sincère; mais lorsque Michel-Ange voulut prendre ses ordres pour les sculptures par lesquelles il devait commencer, Jules II lui déclara qu'il l'avait choisi pour décorer la voûte de la chapelle Sixtine.

Michel-Ange crut avoir mal ejiténdu ; mais le pontife exprima de nouveau sa volonté: ce n'était plus de la sculpture qu'il demandait au grand artiste, c'était de la peinture. Buonarotti essaya de résister, en alléguant, ce qui était vrai, qu'il avait dessiné des cartons pour la salle du Conseil de Florence, mais qu'il n'avait jamais peint, et qu'il commençait à devenir bien vieux pour faire son apprentissage. Enfin, il supplia Jules de révoquer cet ordre ; mais tout ce qu'il put dire ne fit qu'augmenter le désir qu'éprouvait le pontife de voir son sculpteur devenu peintre, et l'artiste, comprenant que cette volonté était immuable, prit la résolution d'y obéir.

L'architecte Bramante avait eu une grande part à ce complot formé contre Michel-Ange, en détournant Jules II de &ire élever lui-même son tombeau. Bramante d'Urbin était l'oncle de Raphaël Sanzio et redoutait pour ce jeune peintre, qui venait de paraître à Home, l'influence que Buonarotti exerçait sur le pape. C'était

ABCHITBOTBS ET SCULPTEUBS. 61

pen connaître Michel- Ange que de le Bupposer capable Ae déprécier le mérite d'an artiste comme Raphaël: Michel-Ange pouvait assez compter sur son propre talent poar n'être point jaloux de celui des autres. Quand Jules II lui avait fait voir les peintures du jeune Sanzio, il en avait loué franchement la beauté et avait prédit un bel avenir à celui qui en était l'auteur; mais Bramante, emporté par le désir de reléguer Bùona^otti au second rang, parvint à le ùâve entrer en concurrence avec Baphaêl.

Quoi qu^ en pût coûter â Michel-Ange de remettre à un autre temps l'exécution de ce poëme de marbre dont tous les personnages créés dans son imagination ne demandaient qu'à naître sous son ciseau, il avait trop de force d'âme pour se laisser abattre. Il s'enferma, dans la chapelle Sixtine et déclara que personne ne verrait ses peintures avant qu'elles fussent achevées. Il fit venir de Florence plusieurs artistes de ses amis, entre autres Granacci, son ancien camarade de collège et d'atelier, et les pria de peindre une fresque sous ses yeux ; car il ignorait les procédés employés pour ce genre de peinture et jusqu'à la manière de composer l'enduit sur lequel il devait travailler.

Quand il eut suffisamment étudié la manière dont ils s'y prenaient, il les congédia, et, détruisant tout ce qu'ils avaient fait, il resta seul dans la. chapelle, sans vouloir accepter d'aide, ni pour éteindre la chaux, ni pour préparer le sablon, ni pour broyer les couleurs.

Dire ce qu'il lui &llut de patience et de courage pour surmonter toutes les difficultés et rendre par la peinture

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les pensées sablimes qu'il n'avait jasqae-là traduites qae > sar le marbre, serait chose impossible. D'nn autre côté, le bouillant pontife le tourmentait sans cesse en l'engageant à se hâter. Michel-Ange ne perdait pas une minute, pourtant il promit de travailler davantage encore ; mais Jules II ne put attendre l'époque que l'artiste avait fixée pour livrer son travail aux regards du public, et la voûte était à peine décorée à moitié, qu'il fit abattre tous les échafauds.

Rome entière voulut voir les peintures de Michel- Ange. Jamais enthousiasme ne fut plus sincère que celui qui éclata dans les applaudissements de cette foule, et Jules II embrassa son sculpteur, en lui disant :

— Je savais bien que l'envie de tes ennemis te préparait un nouveau triomphe.

Michel-Ange se remit au travail et acheva en vingt mois ces fresques dont la sévère beauté frappe encore aujourd'hui d'étonnement et d'admiration ceux qui visitent la chapelle Sixtine. On dit que, cette immense page terminée, le peintre avait tellement pris l'habitude de regarder en haut, qu'il ne pouvait sans souffi^nce ramener ses regards vers la terre.

Cet ouvrage lui fut payé 15,000 ducats, d'après l'estimation de l'architecte San-Gallo, l'un de ses ennemis, qu'il avait lui-même prié d'en fixer le prix. Mais Michel- Ange aspirait à une autre récompense : la permission de s'occuper sans retard du mausolée de. Jules II, permission qui lui fut accordée. Le pontife, appréciant à sa valeur le génie de ce grand homme, l'honorait d'une sincère amitié, qui n'excluait pas toutefois une brusquerie ex-

ABCHiTBCTBS BT SCULPTXUBS. 63

trême. On dit qu'un jour, Michel-Ange ayant osé soutenir, en fait d'art, une opinion différente de celle de Jules, celui-ci leva sur lui la canne dont il aidait sa marche chancelante. De qui que ce fût au monde, Michel-Ange n'eût point supporté une telle violence; mais il resta calme devant son protecteur et son ami, qui, honteux de s'être laissé emporter par la colère, le supplia de lui pardonner.

L'accord le plus pai'fait régnait enfin entre ces deux grands hommes, tous deux fiers, impérieux; l'un ayant la conscience de son pouvoir, l'autre celle de son génie. Le mausolée était commencé, et, de temps en temps, le pape, tout vieux et souffî-ant qu'il était, allait voir son sculpteur tailler ce marbre sous lequel il devrait reposer. Un jour que Michel- Ange l'attendait, il ne vint pas : il était mort.

Son artiste favori le pleura amèrement et ne l'oublia jamais. Voulant lui donner un dernier témoignage de sa reconnaissance, il redoubla de zèle, afin que le tombeau abandonné et repris déjà tant de fois pût bientôt recevoir les nobles cendres qu'il devait couvrir. Mais le nouveau pontife, Léon X, voulant doter Florence, sa patrie, de monuments remarquables, ordonna au sculpteur de se rendre dans cette ville pour construire la façade de la bibliothèque de San-Lorenzo.

Michel-Ange avait alors près de quarante ans et ne s'était jusque-là nullement occupé d'architecture ; mais il comprit qu'il lui fallait encore une fois obéir, et, disant adieu à ses belles statues ébauchées, il partit pour Florence.

64 LES PRINCBS DE l'aBT.

n n'eut pas la gloire d'achever cet ouvrage : ordre M fut donné de choisir des marbres pour les sculptures qdi lui seraient commandées, et il se rendit à Carrare.

Pendant le séjour qu'il y fit, l'envie recommença sft tâche ; et comme il eût été aussi facile de nier le sol^ que le génie de Michel-Ange, ce fut sa probité qu'elle attaqua. Léon X, pontife d'un esprit étninent et d'un cœur généreux, prêta un instant l'oreille à ces calomnies et ordonna au sculpteur d'abandonner les marbres de Carrare et d'extraire de Toscane les blocs dont il aurait besoin.

Buonarotti ouvrit de nouvelles carrières, construisit des routes, afin de pouvoir conduire les marbres jusqu'à la mer, et revint à Florence ; mais Léon X avait renoncé à achever San-Lorenzo, et Michel-Ange, reconnaissant dans la conduite du pontife à son égard l'œuvre de ta basse jalousie qui depuis longtemps le poursuivait, résolut de ne point reparaître à la cour de Rome.

Léon X étant mort quelque temps après, Adrien VI lui succéda et ne protégea pas plus Michel-Ange que ne l'avait fait son prédécesseur. Mais le règne d'Adrien ne fut pas long, et le cardinal de Médicis, appelé au trbti^ pontifical sous le nom de Clément VU, l'honora de sa bienveillance et le soutint contre les héritiers de Jules II, parmi lesquels le duc d'TJrbin menaçait de faire poignarder l'artiste, s'il ne reprenait immédiatement les travaux du mausolée.

Michel-Ange, peu efiErayé de cette menace, retourna à Florence. Cette ville était alors en proie à de nouveaux troubles. Unenouvelle faction populaire en avait chassé

ABG0ITSCTS0 ST SCITliPTBITBS. 66

l98 Médicis* Miohel-ADge, qui ayait peu & se loner des grands, et que ses instincts généreux portaient irrésisti* blement vers les fidbles et les opprimés, resta cependant neutre tant qne les étrangers ne menacèrent point sa patrie ; mais des bordes indisciplinées venues de tontes les parties de l'Europe s'étant dirigées contre Florence, à l'instigation des Médicis, Michel-Ange, déjà sculpteor, peintre et architecte^ devint ingénieur.

N'cHnmé commissaire général des fortifications de Florence, il défendit, contre 35,000 hommes, pendant onze mois, la ville qui n'avait à opposer â cette armée que 13,000 combattants. Michel-Ânge était partout, relevant le courage du peuple avec autant de succès qu'il réparait les brèches £dtes aux muraUles par le canon ennemi. Il fit pendant ces onze mois des prodiges d'audace et donna à lui seul plus de peine aux Médicis que le reste de la ville. Mais, au sein même de Florence, il se trouva des traîtres; les portes furent ouvertes aux assiégeants, et Jfiohel-Ange se déroba à leur vengeance en quittant le territoire de Florence.

Alexandre de Médicis, nommé gonfalonîer, ordonna que rien ne fÙt épargné pour découvrir en quel lieu se cachait Buonarotti, et bientôt, la «retraite de Michel- Ange fut connue. On l'arrêta et on l'amena à Florence. Michel-Ange parut devant le duc. sans crainte et sans Êdblesse ; il avoua, la tête haute, la part qu'il avait prise à la résistance de la ville, et attendit paisiblement son aitêt.

Mais, â sa grande surprise et â celle de toute l'assemblée, Alexandre s'avança vers l'artiste, lui tendit la main,

IiBS PBINCBB DB L'ABT.

le conduisit jusqu'au trône qu'il venait de quitter, et le força de s'y asseoir.

— J'ai puni le rebelle, dit-il, en faisant amener ioi, sous bonne escorte, l'ingénieur des fortifications de Florence ; et voici que je récompense le talent du plus grand artiste qui ait jamais existé.

Cette conduite, digne d'un souverain, avait été inspirée au duc Alexandre par le pape Clément YII, son fi^re, Michel-Ange leur en prouva à tous deux sa reconnaissance en s'occupant d'élever dans l'église de San-Loren«> le tombeau de Julien et celui de Laurent de Médieis.

La statue de Julien de Médicis respire la force, 1'^ nergie ; celle de Laurent, la méditation ; aussi l'a^ton surnommé U JPenseroso, Si tous les ouvrages de Michel- Ange n'étaient pas des chefs-d'œuvre, devant lesquels il faut s'incliner, on citerait il J^enseroso comme une mer-^ veille. Deux statues couchées aux pieds des portraits de Julien et de Laurent complètent ces monuments. L'une de ces statues, la Nuit, inspira à certain poète inconaa ce quatrain, qu'on trouva sur le tombeau :

La Notte, che tu vedi in si dolci atti Dormire, fu da un angel scolpita In questo sasso ; e, perché dorme, ha vita :

Destala, se nol credi, e parleratti.

" La Nuit, que tu vois dormir d'une si douce manière, a été sculptée dans ce marbre par un ange, et, puisqu'elle dort, elle vit. Éveille-la, si tu ne le crois pas, et elle ta parlera."

Voici la réponse de Michel-Ange :

ASCmTBCTBS ET SCTJLPTEUBS. 67

Grato m'è il sonno, e più Tetser di sasso, Mentre che il danno e la vergogna dora.

Non yeder non sentir m'è gran ventura.

Perd, non mi destar, deh ! parla basso I

«Il m'est doux de dormir et plus encore d'être de marbre dans ce temps de misère et de honte. Ne rien voir, ne rien entendre, est un grand bonheur pour moi. Donc, pour ne pas m'éveiller, de grâce, parle bas I "

Ces deux magnifiques monuments achevés, Michel- Ange partit pour Rome, où l'appelait Clément VII. Là, il lui fallut soutenir un procès contre le duc d'Urbin, toujours au sujet du tombeau de Jules II, que le grand sculpteur avait abandonné bien malgré lui. Ce tombeau, qui devait être, d'après la première idée de Michel-Ange, un édifice gigantesque, fut réduit à de bien moindres proportions. Malgré les offres du pape, qui voulait le déclarer quitte envers les héritiers de Jules II, le célèbre sculpteur déclara qu'il était prêt à continuer le mausolée et acheva la statue colossale de Moïse, destinée à ce monument.

Cette statue, de laquelle rien ne peut approcher, ni comme inspiration ni comme travail, fait l'admiration et le désespoir des artistes ; grande, fière et terrible comme le génie qui l'a créée, elle peut donner une idée de ce qu'eût été le tombeau de Jules H, tel que Michel- Ange en avait conçu le plan.

Pendant qu'il travaillait à son Mdise^ Clément VII le pressait de peindre les deux extrémités de la chapelle Sixtine, dont Jules II l'avait forcé de décorer la voûte. Michel-Ange, qui avait toujours préféré la sculpture à la

68 UBS PBINCES DS l'aBT.

peinture, s'en défendit tant qa'il put ; mais eette fois encore il dut céder, et, dès qu'il eut commencé ses fresque^ il s'en occupa avec une ardeur extrême. Le pape .avait demandé qu'un des côtés de la chapelle fit rempli par la chute des anges, l'autre par le jugement dernier.

Les cartons du Jugement dernier étaient faits qaai)# Clément YII mourut, et Paul III, son successeur, craignant de ne pas voir cette œuvre suhlime, se chargea d'obtenir que le duc d'Urbin consentit à laisser achever par d'autres sculpteurs le tombeau de Jules II, la stati^ de Moïse suffisant, à son avis, pour l'ornement de ce mausolée.

Le duc d'TJrbin céda aux sollicitations du nouveau pontife, et Michel-Ange entreprit le Jugement dernier.

Cette fresque coûta à l'artkte huit années d'un travail assidu ; mais aussi quel tableau I Seul, peut-être, entre tous les peintres qui ont inscrit en lettres d'or leura noms dans les fastes de l'art, Michel-Ange était capable de rendre ce spectacle grandiose et terrible des génératiens humaines sortant de la poussière du tombeau, pooir comparaître devant le juge suprême des vivants et dea morts.

Penseur profond et sublime, poète inspiré, Michel- Ange a su, en donnant à cette foule de personnages toutes les attitudes imaginables, faire exprimer à leurs traits les passions, les regrets, tous les mouvements de l'âme. Il n'y a pas un sentiment noble et bon, ou lâche et méchant, qu'on puisse chercher en vain dans cette œuvre immense; l'histoire de l'humanité est là tout entière. £t comme le grand jour de la justice est venUf 1%

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Tiée si longtemps triomphant est confondn, tandis que la vertu humble et persécutée reçoit enfin sa récompense.

Dix groupes d'anges, de saints, de martyrs, de morts secouant leur linceul, de démons et de damnés, placés au-dessous d'un onzième groupe représentant le juge suprême entouré de la Vierge, de saint Pierre et d'Adam, composent ce tableau, qu'on ne peut contempler sans effiroi, tant le peintre y a mis do grandeur et de vérité.

Michel-Ange a placé dans cette fresque son portrait sous le costume d'un moine qui montre le Christ descendant sur les nuées.

Cette œuvre, unique dans son genre, produisit une inexprimable sensation; elle eut d'ardents admirateurs et de fougueux critiques ; mais avec le temps la critique s'est tue, et Padmiration est restée. Le pape lui-même se montra peu satisfait de cette terrible composition, et son grand maître des cérémonies se permit de dire devant Michel-Ange que son tableau serait mieux placé dans une taverne que dans une église. H fut puni de ces paroles inconsidérées ; car le lendemain il figurait en enfer sous les traits de Minos. Il courut s'en plaindre au pape, qui lui répondit en riant :

^-«Tout pouvoir m'a été donné dansile ciel et sur la terre, mais non dans les enfers. Si vous y êtes, tant pis pour vous ; il ne dépend pas de moi de vous en tirer.

Paul TTT, le premier moment de surprise passé, avait rendu justice au génie de son peintre, et, décidé â lui dèmandier de nouveaux chefikd'œuvre, il ne voulait pas

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le mécontenter. L'architecte 8an-6allo avait, â'apfèa Im ordres du pontife, bâti la chapelle Pauline ; MicheL-AngfB fut chargé de la décorer et y peignit deux grands tableaux : la Conversion de saint JPaul et le Martyre de saint Pierre, Ces deux fresques sont moins bien caasexvées que celle du Jugement dernier,

La vieillesse arrivait, mais sans altérer en rien les admirables facultés de Michel-Ange. Après avoir termiiité les peintures que le pape lui avait demandées, il revint <à son art favori, la sculpture, et produisit une nouvelle Descente de croix^ magnifique groupe de quatre figures tirées d'un seul bloc de marbre.

Le grand artiste espérait finir pûsiblement ses joujs dans son atelier; mais il n'en devait pas être ainsi. L'église de Saint-Pierre, fondée par Constantin en 324, était tombée en ruines. Nicolas Y avait voulu la reconstruire ; mais la mort ne lui en avait pas laissé le temps. Jules II reprit ce projet et chargea Bramante et San- Gallo du plan de cet édifice. Mais, malgré les sommes englouties, les travaux n'avançaient pas, et Paul III, reconnaissant l'impossibilité de poursuivre cette enterprise, si un homme de génie ne se chargeait de la diriger, supplia Michel-Ange, qui s'était distingué comme architecte lors de la construction de la bibliothèque de Saa- Lorenzo, à Florence, d'accepter le titre d'architecte de Saint-Pierre.

Michel-Ange, qui avait alors soixante-douze ans, et qui voyait dans cette nouvelle charge de cruels soucis, résista tant qu'il put aux instances du pontife; mais Paul III devint si pressant, il fit si habilement valoir

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auprès du grand artiste la gloire que Pachèvement de la l^îliqne donnerait à la religion, que Michel-Ange con« sentit à tout ce qu'il votdut.

Le plan de Bramante, déjà modifié par San-6allo, était dHine exécution impossible; Buonarotti le prouva au pontife et en traça un nouveau, qui réduisit l'édifice à la forme d'une croix grecque. Il supprima une multitude de détails qui nuisaient à la majesté de l'ensemble, et Paul III donna le plus complet assentiment aux proportions «impies et grandioses de son plan.

Dès le lendemain de sa nomination, Michel-Ange se mit à l'œuvre ; il craignait que la mort ne le surprît avant qu'il eût assez avancé la basilique pour qu'on n'y pût rien changer. Il avait mis pour condition absolue à l'acceptation de sa chai^ qu'il ne recevrait aucun traitement, et cette généreuse conduite le mettant à l'aise, il prit en main la direction immédiate de tout l'ouvrage et raina ainsi les cupides espérances d'un grand nombre de gens qui depuis longtemps spéculaient sur le désordre introduit dans cette grande entreprise.

Il est inutile de dire que ce furent des ennemis pour Michel-Ange. Mais le grand homme avait appris, dès sa jeunesse, à mépriser les méchants et les envieux ; aussi, malgré les cabales et les tracasseries de toutes sortes, il continua de marcher fermement vers le but qu'il s'était proposé. En vain le grand-duc de Toscane, voulant profiter des dernières étincelles de ce rare génie, le pressa de venir à sa cour. Michel-Ange refusa d'abandonner son église ; car c'eût été, ainsi qu'il le disait lui-même, la cause d'une grande ruine, d'une grande honte et d'un grand péché.

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Michel-Ange oonsaora âix-fiept années à oe travail ; et s'il n'eut pas la joie de le voir terminé, il eat du moiw la certitude qu'il serait achevé avec un religîeaz r^peot sur les dessins qu'il avait tracés.

En proie à une fièvre leqte, qui devait le conduira au tombeau, il n'abandonna pas pour cela ses <xscupations ordinûres ; il semblait, au contraire, qu'il ae b&t&t d'aih tant plus qu'il sentsût la mort approcher â pas plaa pressés.

Enfin il termina le 17 février 1563 sa laborieuse carrière. Il mourut, comme il avait vécu, en honnête homme et en chrétien. H avait vu avec le.plos graitd calme approcher sa fin et avait dicté en ces termes son testament à son neveu Léon^urd Buonarotti: ^Je laisse mon Âme à Dieu, mon corps à la terre, mes biens à mes plus proches parents."

Michel-Ange n'avait jamais été marié; l'amour de l'art avait suffi à remplir son cœur et l'avait empêché d$ songer à se créer une famille» Quand vint l'âge où l'on commence à sentir le besoin d'un ami et d'un soutien, 3 trouva dans le dévouement de soa domestique TJrbino tout ce qu'il piouvait souhaiter ; mais il le perdit, et Iq chagrin qu'il en ressentit contribua encore à attrister rsetf dernières années. Il s'était tellement attaché i cet ex« cellent serviteur, que, malgré ses quatre-vingt-deux an% U le soigna pendant la maladie qui l'enleva, et pass» toutes les nuits à son chevet.

^'Tant que mon Urbino a vécu, écrivait-il à l'un de ses amis après cette perte cruelle, la vie m'a été chère ; ^1 mourant, il m'a appris â mourir, et j'attends la metft

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Boti pas avec crainte, mais avec désir, avec joie. Je l'ai ^airâé vingt-six ans ; je l'avais trouvé rare et fidèle, et, maintenant que je l'avais fait riche, j'espérais qu'il serait le soutien, l'appui de ma vieillesse, et je Tai perdu ! Il ne me reste d'autre espoir que de le revoir en paradis."

Ces regrets peuvent donner une idée de la bonté du cœur de Michel- Ange, bonté qui, pour se cacher sous des dehors un peu âpres, n'en était pas moins réelle. En butte dès sa plus tendre jeunesse à la malice des envieux, ce grand artiste était devenu quelque peu misanthrope ; il aimait, recherchait la solitude, . et trouvait dans le travail la plus douce des distractions. Ennemi du mensonge, de la sottise, de la lâcheté, il ne put jamais s'abaisser â fiatter qui que ce fût ; aussi ne dut-il jamais rien â l'intrigue. Ses besoins, du reste, étaient tellement restreints, qu'il pouvait moins que personne se mettre en peine de la faveur des grands. D'une sobriété extrême, il se contentait d'un morceau de pain, d'un verre d'eau, et le luxe de ses habits n'excédait point celui de sa table. Devenu riche, il ne changea que peu de chose à ses habitudes d'austère simplicité ; mais il se procura la plus noble et la plus douce des jouissances, celle de faire des heureux. Ses parents, ses serviteui*s et les jeunes artistes encore sans nom recevaient la plus large pai-t du fruit de son travsûl. Autant il aimait à faire des présents^ autant il craignait d'en accepter; il les regardait comme des liens incommodes et difficiles â rompre, et il tenait trop à sa liberté pour la compromettre.

Peintre, sculpteur et ^architecte, Michel-Ange fut enàpite poète. Les vei-s de Dante et de Pétrarque char-

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maient ses rares instants de loisir, et lai-mème composa un assez grand nombre de sonnets, dans lesquels respirent la noblesse, la générosité de son âme et la mélancolie un peu amère que lui causait la vue de l'injustice des hommes.

Mais une lecture qu'il préférait encore à celle des poètes italiens, c'était celle de l'Écriture sainte; il y puisait de grandes inspirations que son pinceau ou son ciseau se plaisait à reproduire, et y apprenait à rapporter tous ses travaux â celui auquel il devait son génie.

Telle fut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-neuf ans la vie de Michel- Ange; et si longue qu'ait été cette carrière, on s'étonnerait de voir combien de chefs-d'œuvre elle a suffi à produire, si l'on ne savait que, doué d'une prodigieuse activité, d'une grande abondance de pensées et d'une extrême facilité de travail, cet illustre artiste consacrait au culte de l'art non-seulement tous ses jours, mais encore une grande partie de ses nuits.

Son admirable génie fut apprécié comme il devait l'être, non-seulement par les papes, mais par l'Europe entière. Le sultan Soliman, l'empereur Charles-Quint, la seigneurie de Venise et enfin le roi de France François I*'*' lui firent les offî*es les plus avantageuses pour l'attirer dans leurs États ; mais Michel-Ange aimait par-dessus tout Florence, sa patrie, et Rome, la patrie des beauxarts; aussi, quoique touché des témoignages d'admiration qui lui étaient donnés, il refusa la fortune et les honneurs qui l'attendaient chez les princes étrangers.

François I*"^ surtout avait ardemment désiré posséder ce beau génie ; et c'eût été sans doute à ce roi, qui savait*

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ei bien apprécier les altistes, que Michel-Ange eût donné la préférence ; mais François I^*^ dut se contenter de faire mouler les belles statues du grand sculpteur florentin, après lui en avoir demandé la permission par cette lettre, que le Primatice remit à Michel- Ange :

" Sieur Michel- Ange,

" Pour ce que j'ai grand désir d'avoir quelques besongnes de votre ouvrage, j'ai donné charge à l'abbé de Saint-Martin de Troyes, présent porteur, que j'envoie par delà les monts, d'en recouvrer, vous priant, si vous avez quelques choses excellentes faites à son arrivée, les lui vouloir bailler, en vous les bien payant, ainsi que je lui ai donné charge ; et davantage vouloir être content, pour l'amour de moi, qu'il molle le Christ de la Minerve et la statue de Notre-Dame de la Febbre, afin que j'en puisse aorner l'une de mes chapelles, comme des choses qu'on m'assure être les plus exquises et excellentes en votre art.

" Priant Dieu, sieur Michel-Ange, qu'il vous ait en sa garde.

" Escript à Saint-Germain en Laye, le sixième jour de

février 1546.

" Fbancois."

Nous terminerons cette histoire de Michel-Ange en disant que s'il est quelque chose de plus glorieux encore pour lui que d'avoir excellé dans trois arts différents, c'est qu'on ne puisse trouver dans sa longue vie un seul acte qui l'empêche d'être considéré comme l'homme le plna loyal et le plus irréprochable de son siècle.

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