BENVENUTO CELLINI
Benvenuto Cellini, peintre, scalpteur et graveur, naqtiit â Florence en l'an 1500. Son père, qai faisait partie du corps de musiciens entretenu par le grand-duc, avait longtemps en vain désiré un fils ; aussi, la naissance de celui-ci le comblant de joie, lui donna-t-il le nom de Benvenuto, qui signifie bien venu. Dès que Penfant fut en âge d'étudier, outre les livres dans lesquels il devait apprendre à lire, on lui mit entre les mains un cahier de musique ; car l'ambition de Cellini était de faire de son fils un virtuose. Mais Benvenuto montra la plus grande répugnance pour ces notes qu'il lui fallait déchiffrer et s'attira plus d'une réprimande et d'une punition. C'était un enfant plein d'intelHgence et de mémoire ; il n'avait qu'à vouloir pour comprendre et retenir tout ce qu'<»i prenait la peine de lui enseigner ; mais il ne voulait pas toujours, et il annonçait déjà une ténacité, une opiniâtreté indomptables.
Il avait pris la musique en dégoût, il déclara â son père qu'il ne serait jamais musicien ; et maître Cellini ayant entrepris de vaincre sa résistance, Benvenuto quitta furtivement la maison paternelle et s'enfuit jusqu'à Pise. Là, il se présenta chez un orfèvre, qui, prévenu par sa bonne mine, le reçut en qualité d'apprenti. Benvenuto s'appliqua avec ardeur à profiter de ses leçons, et en peu de temps il devint très-habile dans l'art de ciseler l'or et l'argent. Son maître lui confiait les travaux les plus difficiles, les plus délicats, et il s'en acquittait avec un rare
ARCHITECTES ET SOUIiPTBUBS. 77
talent. Ayant compiîs de bonne heure que, pour devenir un orfèvre comme il rêvait de l'être, Pétude du dessin lui serait nécessaire, il s'y était adonné et avait même appris la peinture.
Après avoir exécuté à Pise quelques ouvrages d'une grande beauté, il revint dans sa ville natale, où il jouit bientôt d'une haute réputation. Le grand-duc eût voulu \y retenir ; mais Benvenuto ne se plaisait pas longtemps au même lieu, et depuis des années déjà il nourrissait le désir de voir Rome. Il s'y rendit. Malgré les célébrités de tous genres qui semblaient s'y être donné rendez-vous, Cellini s'y fit un nom en produisant quelques-unes de ces merveilleuses pièces d'orfèvrerie, telles que vases, coupes, aiguières, si richement sculptées, fouillées avec tant de patience et de goût, que, si précieuse qu'en fût la matière, elle n'était rien en comparaison du travail. Le pape, ayant reconnu le mérite de cet artiste, le nomma directeur de la monnaie et le chargea de l'exécution d'un grand nombre de médailles.
Benvenuto utilisa les loisirs que lui laissait son emploi en s'occupant de sculpture. 11 avait depuis longtemps modelé et coulé en argent et en or des statuettes et des figurines, il entreprit de plus grands ouvrages, et dans cet art comme dans l'orfèvrerie il se fit une brillante renommée. Fier de ses succès, Benvenuto se crut audessus des lois et ne prit pour règle de sa conduite que son caractère, généreux au fond, mais violent, impétueux et fantasque. Il n'eût cherché querelle à personne ; mais il ne pardonnait pas à ceux qui se déclaraient ses ennemis, «t son épée ou son poignard lui faisait justice de
78 LES PRINCES DE l'aBT.
leura calomnies. Le récit de ses bizarres aventures, récit que nous ne pouvons entreprendre, l'espace nous manquant, est contenu tout au long dans ses Mémoires ; car Benvenuto fut aussi écrivain, et il raconte tous ces faits avec l'orgueil d'un homme qui a su se montrer ainsi supérieur au vulgaire.
Quand il lui était arrivé de commettre quelque grave délit, comme de tuer en duel quelqu'un de ses adversaires ou d'enfreindre les ordres du saint-père, il cherchait un asile chez quelqu'un de ses amis et ne reparaissait que quand le pape, regrettant de voir perdu pour lui un si remarquable talent, se montrait disposé à l'indulgence. Il lui arriva une fois de n'avoir pas le temps de fuir ; mais, au lieu de se soumettre, en voyant sa maison cernée par la force publique, il distribua des armes à quelques apprentis qu'il avait et soutint avec eux un siège dans lequel il resta vainqueur.
Il y avait dans cet homme extraordinaire autant du soldat que de l'artiste ; la vie agitée des camps lui eût convenu, et, placé dans une autre sphère, il se fÙt acquis la gloire des combats. Le connétable de Bourbon éta&t venu assiéger Rome en 1527, le pape Clément VII chargea Benvenuto de la défense du château Saint- Ange, et l'événement prouva qu'il n'avait pas trop préjugé du courage et de l'habileté du sculpteur. Cellini montra autant de prudence que de bravoure; à la tête d'une jDoignée de braves, il soutint l'effort de toute une armée et fit éprouver de grandes pertes aux ennemis. La ville tomba au pouvoir du connétable ; mais le château Saint- Ange, dans lequel le pape s'était réfugié, ne put être pris.
ABCHITBCTBS KT 6CULPTBUBS. 79
- Benrenuto voyagea dans toute l'Italie, laÎRsant à Naples, à Venise, à Florence, des vases et des armes d'un prix infini. Il se rendit ensuite à Paris, où François P' lui fit le plus honorable accueil. Ce prince, passionné pour les arts, essaya de retenir Bepvenuto à sa cour; mais la susceptibilité de l'artiste était extrônie, et quelques tracasseries lui ayant été suscitées par des envieux, CelUni, voyant qu'il ne pourrait en tirer vengeance comme il avait l'habitude de le faire en Italie, ne céda point aux instances de François I®' et retourna à Rome.
Il n'y fut pas heureux. Le pape Clément Vil était mort, et Paul III, soti successeur, n'eut pas pour Benvenuto autant d'indulgence que le défunt. Après l'avoir plusieurs fois menacé de la sévérité des lois, s'il ne se conduisait en sujet obéissant et fidèle, il le fit mettre en prison. Le désespoir de Cellini fut extrême; il avait espéré que son génie le préserverait à jamais d'un semblable sort. Sa santé s'altéra, il crut qu'il ne tarderait pas à succomber au chagrin de se voir ainsi méconnu et à la privation de sa chère liberté. Peut-être, en effet, n'eût-il pa supporter son sort, si le souvenir de tant de prisonniers qui avaient réussi à déjouer la surveillance de leurs gardiens et à se soustraire à leurs persécuteurs, n'eût ranimé son courage. Il fit maintes tentatives, qui toutes prouvent en faveur de son imagination et de son énergie, mais qui n'aboutirent qu'à le faire garder d'un peu plus près; et il commençait à désespérer du succès, lorsque François I®"", ayant appris sa captivité, chargea l'ambassadeur de France de recommander à la clémence du pape cet artiste qu'il aimait beaucoup.
80 LES PBINCES DB l'aBT.
Paul III accorda au roi très-chrétien l'élargissem^t du Bcalpteur. Benvenato se rendit auprès de son proteo* teur, pour le remercier et mettre à son service le talent qu'il avait tant admiré. François I^' l'accueillit comme un ancien ami, lui donna le château de Nesle pour résidence et mit à sa disposition tout ce qui serait nécessaire à l'exécution des beaux ouvrages qu'il voudrait entreprendre. Benvenuto, heureux de se retrouver libre, se remit de grand cœur au travail et se montra digne des bontés du roi. D'admirables armes, des vases d'une rîr chesse inouïe sortirent de ses mains, et, tout en ciselant ces merveilleux objets, en faisant pour les dames de la cour des bijoux tels que jamais on n'en avait vu, il rêvait à une statue de Jupiter, dont il voulait faire son chefd'œuvre.
Benvenuto avait alors auprès de François I®^ un compatriote, le Primatice. Le Primatice, peintre, architecte, sculpteur, avait été envoyé par le duc de Mantoue au roi de France, qui, voulant créer les merveilles du palais de Fontainebleau, avait besoin d'un grand artiste. L'Italien s'était montré à la hauteur de sa tâche, et François I®' l'en avait récompensé en le comblant de richesses, d'honneurs, et surtout en lui accordant son amitié. Le Primatice était un des principaux personnages de la cour, les artistes sollicitaient sa protection, et sa qualité de commissaire général des bâtiments du roi lui donnait la haute main sur tous les ouvrages de peinture et de sculpture destinés à embellir les résidences royales. Cellini, fort de son génie, qui ne redoutait aucun rival, et d'ailleurs appelé en France par le roi lui-même, ne crut devoir au
ABOHITBCTBS BT 8CUXPTBUBS. 81
Fkîmfftice rien autre chose que les simples devoirs de politesse qa'on échange d'égal à égal Le peintre de François I^*", voyant sa supériorité méconnue par le nouveau venu, et craignant de partager avec lui la faveur du monarque, auquel le caractère aventureux et hardi du Florentin ne déplaisait nullement, vit en lui un rival et le traita en ennemi
Il y avait alors en France quelqu'un de plus puissant que le roi, c'était la duchesse d'Êtampes. Charles-Quint le savait si bien, qu'ayant obtenu de François I^ la permission de traverser ses États pour aller châtier les Gantois révoltés contre lui, il ne se crut assuré d'en sortir sain sauf et qu'après s'être &it une alliée de la duchesse. On sait comment il y réussit. François I®' ayant reçu l'empereur dans son palais de Fontainebleau, où était la cour, au moment où l'on allait se mettre â table, deux dames de la suite de la duchesse s'approchèrent de Charles-Quint, et, munies d'une aiguière et d'un bassin d'or, lui offrirent à laver. Madame d'Êtampes, debout derrière elles, tenait la serviette. Au moment où elle la présentait à l'empereur, celui-ci laissa, à dessein, glisser de son doigt une bague d'un prix inestimable. La duchesse la ramassa et voulut la lui rendre.
— Elle est en de trop belles mains pour la reprendre, dit Charles-Quint, joignant la flatterie à la valeur du présent ; gardez-la, je vous prie, pour l'amour de moi.
On ne peut dire combien de sang eût été épargné â l'Europe, si cette bague n'eût point été offerte à madame d'Êtampes.
Mais revenons à Benvenuto. Ce que nous venons de
82 LES PRINCES DE lVrT.
conter n'a d'autre but que de prouver combien était grand le pouvoir de la duchesse. Le Primatice, qui avait su se concilier ses bonnes grâces, desservit Cellini auprès d'elle, et Benvenuto ne tarda point à s'apercevoir que la faveur du roi n'était rien en comparaison de celle de cette reine du jour. On parut douter de son génie, on lui suscita des obstacles ; et lorsqu'il soumit à François P' le projet qu'il avait de jeter en bronze une statue de Jupiter, le Primatice obtint de partir pour acheter en Italie des marbres antiques et pour faire mouler les statues et les groupes qu'il ne pourrait acheter. Benvenuto comprit que c'était le meilleur moyen trouvé par son adversaire pour rabaisser, par la comparaison, le mérite de l'œuvre qu'il méditait ; mais il ne recula point.
Il travailla à son Jupiter pendant l'absence du Primatice et l'acheva avant son retour; mais la duchesse d'Ëtampes obtint que cette statue ne fflt placée qu'en même temps que celles que le Primatice devait ramener d'Italie. On admira beaucoup les marbres antiques et les statues moulées sur • les plus célèbres d'entre celles que possédait l'Italie ; mais, après avoir contemplé tous ces chefs-d'œuvre, on ne put refuser à celui de Benvenuto les louanges les plus flatteuses. Cellini dut ce triomphe à son adresse autant qu'à son talent. Les groupes rapportés d'Italie avaient été d'abord disposés dans la galerie que le roi devait parcourir, et le Jupiter n'avait pu ensuite être placé qu'à faux jour. Cellini sut y remédier en adaptant à sa statue des roulettes invisibles, au moyen desquelles l'artiste, au moment voulu, fit avancer vers le roi de France le maître des dieux.
AKQHITBCTES SX SCULPTEUBS. 83
Benvenuto passa encore quelque temps auprès de François P»' ; puis, las de se voir en butte â la jalousie du Primatice, et se sentant d'ailleurs peu aimé des grands, auxquels ses manières hautaines déplaisaient, il dit adieu à son noble protecteur et revint à Florence. Le duc Cdme de Médicis lui demanda une statue ; il coula en bronze celle de Persée, qu'on regarde comme son chef-d'œuvre.
Il retrouva en Italie l'envie qu'il avait voulu fuir. Les artistes médiocres, qu'il ne ménagea pas assez, furent pour lui des ennemis. Il faillit tuer Baccio Bandinelli, qui l'avait calomnié ; mais quand il le vit pâle et tremblant devant lui, il en eut pitié et lui pardonna. Cette lutte continuelle qu'il eut â soutenir contre ses rivaux aigrit son caractère et le fit tomber dans une noire misanthropie ; il trouvait â peine dans le travail une distraction à ses ennuis. Il vieillit au milieu des persécutions, en butte aux plus basses intrigues, et, dégoûté de l'humanité, il vit venir la mort avec joie. Admirateur zélé du génie de Michel- Ange, il survécut de six ans à ce grand homme. Après avoir souffert, comme lui, toutes les douleurs de l'isolement, il expira en 1570, â l'âge de soixante-dix ans.
Personne n'a égalé Benvenuto Cellini dans l'orfèvrerie; mais s'il ne s'était pas fait dans ce genre un nom immortel, il tiendrait encore rang, comme peintre et comme sculpteur surtout, parmi les plus grands artistes de l'Italie. Il s'est aussi distingué comme écrivain, et ses Mémoires,, â part la vanité qui semble les avoir dictés, se distinguent par un style plein de charme et de naïveté.
84 UBB PBurcBS DE l'ast.