‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 15 sur 36 · ZEUXIS. — ARISTIDE · texte numérisé non relu

ZEUXIS. — ARISTIDE

Zeuxis, né à Héraclée, avait reçu de la nature un goût prononcé pour les arts et en particulier pour la peinture. Admis dans l'atelier d'Apollodore, il ne tarda point à égaler ce maître, et, son génie lui révélant de nouveaux procédés, ses œuvres furent bientôt recherchées de pré* férence à celles d'Apollodore. Un artiste voit rarement sans une profonde amertume l'élève qu'il a formé le surpasser et faire pâlir l'éclat de son nom ; ApoUodore ressentît contre Zeuxis une cruelle jalousie, et il employa à le décrier sa verve poétique. Zeuxis ne s'inquiéta point de répondre aux injures et aux raUleries de son maître.

— Si je n'étais pas plus habile que lui, dit-U, il me haïrait moins ; donc sa haine est le plus sincère hommage que puisse ambitionner mon talent.

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- La satire d'ApoIlodore ne servit qu'à attirer sar les ohefi-d'œuvre de Zeuxis l'attention de tonte la Grèce, et oe fut à qui en posséderait quelqu'un. On couvrait d'or ses tableaux, qui, d'ailleurs^ méritaient l'admiration des connaisseurs par une pureté de dessin, une vérité de coloris et une grâce de pose qu'on n'avait encore trouvées chez aucun peintre. En peu d'années Zeuxis se vit possesseur d'une immense fortune et s'entoura d'un luxe tout princier. Il ne sortait que vêtu de pourpre et suivi d'un grand nombre de serviteurs. Aux jeux Olympiques, ses esclaves se faisaient remarquer par la magnificence de leurs habits, sur lesquels était brodé en lettres d'or le nom du grand artiste auquel ils avaient l'honneur d'appartenir.

Arrivé à ce degré d'opulence, Zeuxis déclara qu'il ne vendrait plus ses tableaux, personne n'étant assez rîche pour les payer à leur valeur. Cependant on dit qu'avant de faire don à ses amis de ses précieux ouvrages, il les exposait dans son atelier et exigeait une rétribution de tous les curieux qui se pressaient pour les admirer.

Zeuxis travidllait lentement, ne voulant livrer à la critique rien qui ne fût digne de sa haute réputation. Quelqu'un lui ayant un jour témoigné son étonnement de ce qu'il mettait tant de temps à faire un tableau, tandis que des peintres médiocres en produisaient un grand nombre, Zeuxis répondit : ^

— Cest que je travaille pour l'immortalité.

Zeuxis ne se trompait pas, puisque sa gloire est venue jusqu'à nous.

La plupart des grands artistes ont eu la conscience de

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leur talent ; et si la modestie a relevé le mérite de beaucoup d'entre eux, ce n'est pas dans l'antîqaité paleime que se rencontrant leurs noms. Zeaxis ne croyait pas qu'aucun peintre pût rivaliser avec lui, et il écrivit au bas d'un de ses tableaux représentant un athlète : ^ On le critiquera plutôt qu'on ne l'imitera."

Cependant il n'était pas le seul artiste dont la Gtèoe fût fière : Timante brillait à Sicyone, Aristide à Thèbes, Parrhasius à Ëphèse, et Pampfaile en Macédoine.

Parrhasius surtout jouissait d'une immense réputation et se considérait comme le roi de la peinture. De son côté, Zeuxis prétendant au même titre, il fiit convenu que chacun d'eux soumettrait à l'examen de juges dx^sis dans les deux camps celui de ses ouvrages qu'il regardait comme le meilleur, et que le jury prononcerait.

Zeuxis excellait dans l'imitation de la nature, et reproduisait surtout avec un bonheur extrême les fleurs et les fruits. 11 présenta au concours un tableau dans lequel on voyait un enfant portant sur sa tête une corbeille de raisins. A peine cet ouvrage fut-il exposé sur la place où les juges étaient assemblés, que des oiseaux 6'ea approchèrent et voulurent becqueter les belles gra{q>eB qui y étaient peintes. Les plus vifs applaudissements éclatèrent, et Zeuxis, sûr de la victoire, recevait déjà les félicitations de ses amis. Parrhasius admirait le talent de son adversaire, mais ne désespérait pas du succès, et se tenait silencieux auprès de son tableau. XJn rideau d'une étoffe légère et soyeuse couvrait cette œuvre dont chacun attendait impatiemment la vue.

Zeuxis, à qui le calme de Parrhasius conunençait ft

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causer quelque inquiétude, s'arracha aux compliments de ceux qui l'entouraient et vint à lui :

— Pourquoi tardez-vous tant à nous faire voir votre chef-d'œuvre ? lui dit-il. Tirez donc ce rideau.

— Ce rideau, c'est mon tableau, répondit Parrhasius. Zeuxis n'en crut rien et avança la main pour écarter le

léger voile.

— Je suis vaincu, s'écria-t-il en reconnaissant son erreur. Je n'ai trompé que des oiseaux, et Parrhasius m'a trompé moi-même.

Zeuxis n'oublia jamais cette défaite ; et quand on voulut l'en consoler, en lui disant qu'il ne fallait pas être un médiocre artiste pour mettre en défaut l'instinct d'un oiseau, il répondit :

— Si mon tableau eût été aussi bon que vous le dites, la vue de l'enfant qui porte la corbeille eût empêché ces gourmands oisillons de s'approcher de mes raisins.

Cette réflexion parut juste aux amis de Zeuxis comme à Zeuxis lui-même ; mais la victoire de PaiThasius ne lui enleva pas un admirateur. La ville d'Agrigente lui envoya une députation pour le prier de faire un portrait d'Hélène. Zeuxis y consentit, à condition qu'on lui choisirait un modèle parmi les plus belles filles d'Agrigente. Les Agrigentins, fort emban*assés de ce choix, conduisirent à Athènes toutes celles qui leur parurent avoir des droits à cette préférence* Zeuxis en retint cinq, et, empruntant à chacune ce qu'elle avait de plus parfait, il en composa un magnifique tableau, qui passa pour son chefd'œuvre.

Zeuxis, comme nous l'avons dit, imitait merveilleuse-

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ment la nature ; mais il réussissait moins bien à rendre les sentiments et les passions de Pâme, talent absolument nécessaire au peintre qui veut plaire et émouvoir.

Aristide de Thèbes, inférieur à Zeuxis sous le raj^rt de l'élégance et du fini de ses tableaux, l'emportait de beaucoup sur lui par l'expression. Zeuxis paillait aux yeux, et Aristide à l'âme. Si Aristide peignait un malade, on plaignait sa souffrance ; un mendiant, on était tenté de lui faire l'aumône ; enfin il donnait la vie à tous les sujets qu'il traitait. Pline parle d'un tableau où cet artiste avait représenté le sao d'une ville. Au premier plan, une femme agonisait, frappée d'un coup de poignard dans le sein. Un petit enfant, tombé à ses côtés, se traînait vers elle et venait chercher dans ses bras sa nourriture ordinaire. La pauvre mère semblait le considérer avec une pitié pleine d'effroi ; car ce n'était pas du lait qu'il allait sucer, c'était du sang; cette préoccupa^ tîon, ces maternelles angoisses en face de la mort, dont elle sentait déjà l'impitoyable étreinte, le déchirant regard d'adieu qu'elle laissait tomber sur cet enfant, toutes ces impressions, rendues avec la plus grande vérité, troublaient tellement ceux qui s'arrêtaient devant ce tableau, que bien peu s'en éloignaient sans avoir versé des larmes ou maudit la guerre qui traîne après elle tant de douleurs.

Si Aristide eût moins négligé le coloris et si son

pinceau eût été parfois moins dur et moins austère, pea

de peintres l'eussent égalé. Ces défauts n'empêchèrent

point sa camère d'être très-glorieuse, et l'on faisait tant

. de cas de ses tableaux, qu'un Combat contre les Perèeé

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. loi fat payé 90,000 fr. La ville de Corinthe en possédait encore plusieurs quand elle fut prise par les Romains. Les maîtres du monde étaient encore à cette époque fort ignorants en &ît d'art ; car Attale, roi de Pergame, ayant offert une somine considérable d'un de ces t,ableaux, le consul Mnmmius s'imagina qu'il y avait dans cette peinture quelque vertu magique et refusa de la lui céder. Les soldats, aussi peu connaisseurs que le consul, brisaient sans remords ces chefs-d'œuvre ou s'en servaient en guise de table pour jouer aux dés.

Mais revenons à Zeuzis, que nous avons un instant oublié. Ce peintre travailla longtemps et toujours avec nn égal succès. Ce fut même, si l'on en croit Verrius Flaccus, son talent qui lui coûta la vie. Ayant fait le portrait ou plutôt la caricature d'une vieille femme, il lomba^ en considérant son œuvre, dans de tels accès de rire, qu'il en mourut.

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