‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 18 sur 36 · LE TITIEN · texte numérisé non relu

LE TITIEN

Tiziano Yecelli, devenu si célèbre sons le nom de Titien, naquit en 1477, au château de la Piève, sur les frontières du Frioul. Sa famille était l'une des plus anciennes de la république de Venise, et saint Titien, évéque d'Odezzo, qui lui fut donné pour patron, avait appartenu à cette famille.

En attendant qu'il eût l'âge d'être envoyé dans quelque collège en renom, son père le plaça chez l'instituteur du vill^^e le plus voisin de son château. L'enfant y apprit à lire, à écrire, et parut ne pas vouloir pousser plus loin ses études, du moins dans les sciences qu'enseignait son professeur. Il n'avait pas de plus grand bonheur que d'échapper à la surveillance de ce maître et de courir à

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travers champs, cueillant çâ et là quelques belles flemv dont il se plaisait à admirer Téclat et dont il formait ensuite un gros bouquet. Rentré en classe avec son trér sor, il se décidait, avec un visible regret, à détruire ces brillantes fleurs, et se servait de leur suc pour peindre sur ses livres ou sur ses cahiers d'autres fleurs et des figures de toutes sortes.

Le jeune Titien s'attira d'abord de sévères réprimandes ; car il ne savait pas toujours ses leçons et distrayait ses camarades, fort curieux d'examiner ses peintures ; mais quand l'instituteur eut reconnu dans ce singulier passe-temps choisi par son élève un goût prononcé pour les arts, il en informa le seigneur Vecelli et lui conseilla de ne point contrarier cette vocation.

L'avis fut trouvé sage, et le Titien, conduit à Venise par son père, entra, à l'âge de douze ans, dans l'atelier de Gentile Bellini. Gentile et Jean Bellini étaient alors en grande réputation, et, bien qu'unis par la plus étroite amitié, ils travaillaient avec une extrême ardeur à se surpasser l'un l'autre. Gentile reconnut d'abord dans le jeune Vecelli d'excellentes dispositions et lui fit fiûre en peu de temps de rapides progrès ; mais le nouvel élève, une fois initié aux pnncipes de la peinture, s'écarta de la manière du maître. Gentile essaya vainement de l'y ramener, et, indigné de ce qu'il appelait son obstination, il lui prédit qu'il ne serait jamais qu'un barbouilleur.

Ce peintre ayant été, peu de temps après, choisi par la république de Venise pour se rendre auprès du sultan Mahomet II, qui voulait occuper le pinceau d'ua

labîle artiste, le Titien passa dans l'atelier de Jean. La méthode de Jean était à peu près la même que celle de Gentile ; toutefois il y avait dans son talent plus de hardiesse que dans celui de son frère ; il accueillit mieux lec{ essais du Titien, qui se faisaient remarquer par quelque chose de doux, de gracieux, par un certain charme auquel il était difficile de se soustraire.

Les premiers ouvrages connus de ce peintre sont quelques portraits, un Ange tenant par la main le jeune Tobiey une Nativité^ et un tableau représentant la Vierge, saint Roch et saint Sébastien, tableau qu'il fit pour l'église du village où il avait été élevé.

Vers cette époque, Jean Bellini reçut au nombre de ses disciples Giorgio Barbarelli, de Castel-Franco. Ce nouvel élève, à peu près de l'âg^ du Titien, était d'humble origine ; mais ses manières étaient si élégantes, son esprit si distingué, que pas un jeune seigneur vénitien n'eût pu l'emporter sur lui. Une belle voix, un rare talent pour la musique, joints à son extérieur agréable, lui avaient fait ouvrir les plus aristocratiques salons; et Jean Bellini le connaissait pour un artiste de grande espérance, lorsqu'il consentit à l'admettre dans son atelier.

Giorgio en fut bientôt le roi. Son caractère à la fois hardi, fier et enjoué, lui concilia l'affection de tous ses condisciples, tandis que ses rares dispositions lui valaient l'estime du maître. Giorgio, apportant à la peinture l'ardeur qu'il mettait à toutes choses, et doué d'ailleurs d'un sentiment exquis de la beauté dans les arts, n'eut bientôt plus rien â apprendre de Bellini. L'étude des

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ouvrages de Léonard de Vinci lui ouvrit une voie nouvelle, dans laquelle il s'élança hardiment.

Jean Bellini, un peu trop esclave de la routine, blânia la fougue de son élève et entreprit de le ramener à ta sobriété des couleurs et à Paustérité des types qu'il avait lui-même adoptées; mais le génie de Giorgio parlait plus haut que les préceptes de Bellini^ et, quoique ce maître pressentît ce qui devait arriver, il ne pouvait s'empêcher d'admirer ce jeune talent et d'accorder â Barbarelli une tendresse et une indulgence toutes particulières.

Le Titien devint fintime ami de Giorgio et son plus ardent admirateur. Il trouvait dans les tableaux de cet élève ce qu'il regrettait depuis longtemps de ne pas voir dans ceux de Bellini: la vie, la couleur et la grâce. Aussi s'occupa*t-il bien plus d'imiter son condisciple que son maître; et il y réussit tellement, qu'il fut bientôt impossible de distinguer l'ouvrage des deux amis. « Giorgio avait, â cause de sa haute taille, de sa vigueur, de sa mâle beauté, de l'influence qu'il exerçait dans l'atelier, été surnommé Giorgione. La langue italienne admettant, on le sait, des augmentatifs et des diminutifs, il Giorgione signifle le grand Georges, Georges le fort, comme il Giorgino signifierait le petit Georges, Georges le fluet. Le surnom décerné à Barbarelli par ses camarades lui est resté.

Pendant quelques années, Giorgione, quoique condisciple du Titien, fut son unique maître, et ce fut d'après lui, et non d'après Jean Bellini, que se forma cet artiste qui devait devenir si célèbre. Tous deux restaient pour-

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tant dans la boutique de ce peintre, qui, fort estimé alors, les occupait à faire des tableaux d'église. Ce genre de travail, nous devons l'avouer, plaisait médiocrement au Titien, qui plus tard seulement devait comprendre tout ce qu'il y a de poésie dans les scènes empruntées aux saintes Écritures. Bellini avait souvent à réprimer les écarts de cette ardente imagination, qui se fût trouvée plus à l'aise pour représenter les divinités de la Fable que les solitaires et les martyrs.

Giorgione était de l'avis du Titien ; mais la difficulté de se procurer de l'ouvrage les engageait â prendre patience.

TJn jour qu'à la suite d'un pari gagné par Giorgione, nos deux étourdis se trouvèrent en poche une somme assez ronde, ils se dispensèrent de se rendre à l'atelier. Il en fut de même le lendemain et les jours suivants, jusqu'à ce que la dernière pièce d'or y eût passé. Alors seulement les joyeux compagnons se demandèrent comment ils s'y prendraient pour reparaître devant maître Bellini, qu'ils savaient bien n'être pas d'humeur à excuser une pareille incartade.

— Risquons-nous, dit le Titien: nous avons bien mérité une réprimande, nous la subirons, et tout sera dit.

— Je crains que tu ne te fasses illusion sur la clémence de maître Jean, répondit Giorgione ; et si tu m'en croyais, nous ne nous présenterions plus chez lui.

— Bah! nous avouerons nos torts, et il Êtudra bien qu'il nous pardonne.

— Allons donc ! dit Giorgione, dont le caractère résolu prenait enfin le dessus.

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Mais en vain les deux apprentis frappèrent à Patelier de Jean Bellîni, il ne devait plus s'ouvrir pour eux. Giorgione ne s'était pas trompé: le maître, redoutant pour ses autres élèves l'exemple de ces indociles jeunes gens, avait pris la résolution de ne plus les recevoir.

Grand fut l'embarras de Giorgione et du Titien: ils étaient sans ouvrage et sans argent; mais à leur âge on a tant de foi en l'avenir, que le courage leur revint aussitôt.

— Le travail ne manque jamais à ceux qui le cherchent pour tout de bon, dit Giorgione ; et comme nous ne manquons de talent ni l'un ni l'autre, dès qu'on aura pu apprécier notre savoir-faire, les commandes nous viendront en foule.

— Oui, mais d'ici-là ?...

— Eh bien! d'ici-là nous ferons des portraits, et, en ne nous montrant pas trop difficiles pour le prix, noua gagnerons de quoi vivre.

Ce gain fut d'abord des plus modestes ; mais comme ils n'avaient pas pris chez maître Bellini des goûts fort dispendieux, les deux amis se trouvèrent heureux. La peinture, à cette époque, était en grande vogue en Italie, et surtout à Venise. Giorgione et le Titien commencèrent par les portraits de quelques amis et se firent assez avantageusement connaître pour n'avoir point à s'inquiéter du lendemain.

Mais ce n'était pas ce qu'ils avaient rêvé : il leur fallait la réputation et la fortune. Un jour, Giorgione dit^ en s'éveillant, à son ami, dont il partageait la couche :

— Il m'est venu cette nuit une idée, qui ne saurait

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manquer de nous donner honneur et richesse, et à laquelle il ne manque plus que ton assentiment.

— Voyons l'idée, fit en souriant le Titien, qui avait en son compagnon la plus entière confiance.

— Il s'agit tout simplement de peindre à fresque la &çade de notre maison....

— La façade de notre maison ?....répéta le Titien.

— De la maison que nous habitons, si tu veux dire qu'elle ne nous appartient pas. Sois tranquille, nous aurons mieux que cela ; et dans un an ou deux, il n'y aura pas de palais trop beau pour nous. Mais comme tu me regardes I.... On dirait que tu ne me comprends pas.

— J'avoue que tu me ferais bien plaisir, si tu consentais à m'expliqner....

— Enfant qui ne devine pas qu'à la vue de nos belles fresques, car elles seront magnifiques, j'en réponds, chaque passant se demandera qui les a faites.

— Cest vrai. Et nous serons ainsi beaucoup plus tôt connus qu'en nous bornant à faire des portraits.

— Sans doute. Mais ce n'est pas tout: en voyant combien nos peintures relèvent cette maison, aujourd'hui assez triste et assez laide, il n'y aura pas un noble vénitien ou un riche marchand qui n'ait la fantaisie d'embellir la sienne d'un semblable ornement. Et à qui s'adresseront-ils pour cela? Aux deux jeanes peintres qui auront eu les premiers l'idée de ce genre de décoration.

— Tu as raison, s'écria le Titien. Vite, â l'œuvre ! Ce qu'avait prévu Giorgione arriva. Bientôt son noni

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et celui du Titien furent oonnas de la ville entière, et ils ne purent suffire au travail qui de toutes parts leur fat demandé. Les frères Bellini avaient été longtemps les rois de la peinture à Venise ; m^s, sans contester leur mérite, on trouvait dans le pinceau des deux jeunes artistes quelque chose de doux, de suave, de vivant, qui leur faisait accorder la préférence.

Le doge Lorédan voulut avoir son portrait de la main de Giorgione, et il fut si satisfait de cet ouvrage, que, pour récompenser l'artiste, il le chargea de peindre à fresque la façade d'un immense bâtiment qui servait de halle aux marchandises venues de l'Allemagne.

Tout étant commun entre les deux amis, Giorgione fit deux parts de la besogne, en confia une an Titien, et chacun d'eux choisit le sujet qui lui convenait le mieux. La composition de Giorgione, fière, hardie et savante, fut beaucoup admirée; mais celle du Titien, douce, gracieuse et charmante, fut accueillie avec un enthousiasme universel. Toutes deux étaient attribuées à Giorgione ; car lui seul avait signé l'œuvre. Il lui fut impossible de méconnaître la beauté des peintures du Titien ; habitué qu'il était â se croire plus habile que son compagnon, il en ressentit un certain dépit, et ce dépit ne tarda pas â se changer en une cruelle jalousie.

Les amis de Giorgione, ignorant la distribution du travail entre les deux camarades, félicitèrent chaudement celui qu'ils en croyaient l'unique auteur : â leur avis, pas le moindre accessoire de ces belles fresques n'eût pu être désavoué par les plus grands maîtres; mais ils signalèrent comme étant d'un merveilleux pinceau quel-

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ques-unes des figures du Titien, et surtout une Judith^ venant d'accomplir le meurtre d'Holopheme. Giorgione eût difficilement supporté que le Titien Pégalât; qu'on juge ce qu'il dut souffrir en se voyant ainsi surpassé. La jalousie étouffa soudain toute son amitié pour celui qu'il appelait son frère. Le cœur plein d'amertume, il courut s'enfermer chez lui et fit refuser sa porte au Titien.

En vain .le jeune homme insista pour connaître la cause d'un tel traitement; en vain il fît supplier Giorgione de le recevoir, en lui assurant qu'un malentendu seul pouvait avoir causé son mécontentement ; Giorgione, qui savait à quoi s'en tenir, et qui, pour rien au monde, n'eût voulu avouer les sentiments qui s'étaient emparés de son âme, déclara qu'il n'écouterait pas la justification du Titien, et que désormais tout était fini entre eux.

Le Titien s'efforça de douter encore et chercha â rencontrer Giorgione dans ses promenades ou dans quelques-unes des maisons que naguère ils fréquentaient ensemble ; il ne pouvait se persuader que les doux liens qui les avaient unis jusque-là et grâce auxquels ils avaient si joyeusement supporté les mauvais jours, fussent à jamais rompus ; mais Giorgione évita de le voir, et le Titien, ayant perdu tout espoir de renouer avec cet ami de son enfance, résolut de quitter Venise, dont le séjour lui pesait depuis qu'il était seul pour jouir du bien-être et de la réputation que commençait à lui créer ison jeune et rare talent. H n'y resta que le temps nécessaire pour achever un tableau destiné à l'église des Frères. Ses figures, plus grandes que nature, pleines de force et de vie, charmèrent d'abord peu les amateurs

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vénitiens, habitués à la peinture un peu sèche des frères Bellini ; toutefois, la première surprise passée, on rendit pleine justice à ce chef-d'œuvre ; le Titien fut cité comme le premier peintre de Venise, et ce fut à qui pourrait occuper son pinceau.

Mais le Titien voulait voyager ; il promit de revenir bientôt et se rendit d'abord à Vicence. Les Vicentins lui demandèrent de décorer la salle d'audience du palais de justice de leur ville, et le Titien, libre de choisir son sujet, y peignit le Jugement de Salomon. Il n'y eut qu'un cri d'admiration dans la foule, quand oe beau tableau fut livré aux regards du public, et l'on voulut retenir le grand artiste; mais toutes les instances furent inutiles.

Il partit pour Padoue et y représenta l'histoire de saint Antoine, patron de cette ville, en trois belles fresques» que l'école de Saint-Antoine de Padoue conserve précieusement, et que plusieurs peintres célèbres ont copiées â difiërentes époques. Les Padouans n'avaient jamais rien vu de comparable â ces fresques, et ils supplièrent tellement le Titien de ne pas s'éloigner sans leur laisser encore quelques tableaux, que le grand peintre se laissa séduire et prolongea jusqu'en 1511 son séjour dans cette hospitalière cité.

Giorgione, resté à Venise après le départ du Titien, fit, entre autres ouvrages, un Christ portant sa croix, un magnifique tableau.

La réputation de Giorgione n'avait subi aucun échea Si la supériorité du Titien n'était plus donteuse pour un certain nombre d'amateurs, le mérite de son anden ami

n'en était pas moins incontestable, et les commandes lui arrivaient de toutes parts. Mais qae lui importait la richesse ? que lui importait la gloire ? Il avait perdu tout ce qui faisait le charme de sa vie : la certitude de l'emporter sur tous ses rivaux et l'amitié du Titien. Sa bonne humeur, son inaltérable gaîté l'abandonna ; le monde lui devint odieux, et il se confina* datfs la solitude la plus absolue. Sa santé ne résista point à ce brusque changement, et, après avoir langui pendant quelque temps, il mourut à l'âge de trente-deux ans. Sébastien del Piombo fut son meilleur élève, si l'on ne compte que comme son condisciple et son ami le Titien, dont il fut réellement le mîdtre.

Peu de peintres ont mis dans leurs tableaux autant de force et de fierté que Giorgione. Les portraits de cet artiste sont vivants ; ses paysages, touchés avec un tact exquis; son goût, délicat; ses carnations, vraies; son entente du clair-obscur, irréprochable. Les frères Bellini avaient consciencieusement cultivé la peinture, qu'ils avaient trouvée dans l'enfance ; mais Giorgione agrandit de beaucoup le domaine de l'art et créa en quelque sorte la nouvelle école que le Titien devait illustrer.

Rappelé à Venise, quelque temps après la mort de son malheureux ami, le Titien fut chargé d'achever plusieurs ouvrages laissés inachevés par Jean Bellini et par Giorgione. Au nombre de ces ouvrages était une grande fresque destinée à orner la salle du Conseil, et représentant l'empereur Frédéric Barberousse aux pieds du pape Alexandre IIL Au lieu de se borner à achever ce tableau, le Titien en changea l'ordonnance et y in-

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troduîsit» sous les costumes de r^M>qQe à laquelle ai^uteoait la scène qa'il retraçaitt les portraits des personnages les plus célèbres de son temps, soit dans les armées, dans la magistrature, dans FÊglise ou dans les arts.

Cette fresque fut admirée comme elle méritsût de Têtre, et le Titien flh nommé courtier de la chambre des Allemands, titre réservé au plus grand des peintres yéniliens. Ce titre donnait droit à une petite pension et au privilège de faire le portrait de chaque nouveau dc^, moyennant toutefois le paiement de 8 écus par portrait. «

La renommée du Titien se répandit bientôt dans tonte l'Italie, et le duc de Ferrare, Alphonse d'Ëste, dont, le palais était ouvert à tous les grands artistes, invita le peintre vénitien à l'honorer de sa présence. Le Titien se rendit aux désirs du duc et déploya *dans trois sujets empruntés à la mythologie toutes les richesses de son pinceau. Deux de ces tableaux représentaient Bacchns et sa cour, et le troisième, une infinité de petits Amours, que les plus grands peintres se sont attachés à repro* duire. Augustin CaiTache regardait ces tableaux comme les plus beaux du monde, et le Dominîqain, qui les avait étudiés avec soin, les voyant emballer pour l'Espagne, pleura amèrement cette perte.

A Ferrare, le Titien fit la connaissance de l'Arioste. Bientôt une étroite amitié unit ces deux hommes de génie, qui s'immortalisèrent l'un l'autre, le peintre en faisant le portrait du poète, et le poète en consacrant au peintre quelques-uns de ses vers.

Après ces trois scènes mythologiques, dans lesquelles le Titien avait laissé courir son pinceau au gré de sa fantaisie, il revint à la peinture religieuse, et l'éloge des tableaux mystiques d'Albert Durer, fait un jour devant lui â la cour de Ferrare, lui inspira l'idée d'un magnifique christ, qu'il peignit sur une porte d'armoire et qu'il acheva avec tant de patience et d'amour, qu'une admiration enthousiaste en salua l'apparition.

Le Titien retourna à Venise en 1516. A peine y étaitil arrivé, qu'il reçut du pape Léon X l'invitation de se rendre à Rome. Kien ne pouvait être plus agréable à ce grand peintre que de visiter la patrie des beaux-arts et d'ajouter quelques-unes de ses compositions aux immortels chefs-d'œuvre de Michel-Ange et do Raphaël ; mais ses nombreux amis le retinrent à Venise et le forcèrent à remercier le pape de ses bienveillantes intentions.

Le Titien fit alors un grand nombre de portraits. Le doge, les premiers capitaines et tous les seigneurs de la république briguèrent l'honneui* de voir leurs traits reproduits par cet habile artiste. Il fit pour le sénat de Venise deux ^ataiUeSy qui furent détruites plus tard dans un incendie ; pour l'église des Frères mineurs, une Assomption de la sainte Vierge/ pour celle de Saint- Nicolas, Saint Nîcolasy Saint François^ Sainte Catherine et Saint Sébastien.

Ce Saint Sébastien fut l'objet d'une étrange critique. Vasari, l'auteur de la Vîe des Peintres italiens^ dit que le Titien ne s'était pas beaucoup gêné pour représenter ce martyr, qu'il en avait fait un véritable homme, dont on ne pouvait sans frissonner contempler les blés-

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sures. Cette critique n'est-elle pas le plus beau des éloges ?

Le Titien peignit aussi, vers cette même époque, un Christ à table entre saint Imo et CUophas^ et ce tableau fut trouvé si beau, que le gentilhomme qui Pavait commandé en fit hommage à la république, en disant qu'un tel trésor ne devait point être enfoui dans la galerie d'un particulier. Enfin parut le Martyre de saint Pierre, dans lequel éclatèrent toute la vigueur et la magie du pinceau du Titien, et qui passe non-seulement pour le chefd'œuvre de cet illustre maître, mais qui, avec la TVanS" figuration de Raphaël, et la Communion de saint Jérôme du Dominiquin, est regardé pour ce que la peinture a produit de plus beau.

La gloire du Titien grandissait plus vite que sa fortune ; car ces magnifiques peintures, qu'on couvrirait d'or aujourd'hui, étaient loin d'être payées à leur valeur. Il vivait fort modestement, lorsque l'Arétîn, son ami, le fit connaître au cardinal Hippolyte de Médicis.

Charles-Quint étant venu se faire sacrer à Bologne, le cardinal lui parla du Titien. L'empereur manda aussitôt ce grand peintre et le pria de faire son portrait. Le Titien peignit l'empereur à cheval, couvert de son armure, et si majestueux, que Charles-Quint, enchanté, paya ce portrait 1,000 écus d'or et assura le Titien de sa protection.

Les généraux et les illustres personnages qui accompagnaient l'empereur prièrent aussi le Titien de faire leurs portraits et le récompensèrent magnifiquement Parmi ces portraits, celui d'Antonio Leva et celui de don Alphonse d'Avalos sont surtout célèbres.

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Le Titien, riche des libéralités de Charles-Qnint et de ces seigneurs, retourna à Venise, où il continua de travailler jusqu'en 1543, époque à laquelle il se rendit â Ferrare, pour faire le portrait du pape Paul IIL II serait impossible de rendre compte de tous les* ouvrages qu'il fit alors ; jamais peintre ne fut plus fécond, et la seule indication de ses divers tableaux remplirait des pages entières.

Le pape fut si charmé de son portrait, qu'il fit tous ses efforts pour décider l'artiste à le suivre à Rome; mais le Titien s'était engagé à accompagner à Urbin le duc François de la Rovère. Deux ans après, cependant, il céda aux instances du cardinal Famèse et accepta la royale hospitalité qu'il lui offrait à Rome.

Le Titien fut reçu avec tous les bonheurs dus â son talent. Paul III mit à sa disposition les appartements du Belvédère, et le traita comme il eût pu traiter un prince. L'aitiste vénitien peignit pour le pontife un Ecce homo^ d'une admirable expression, puis un second portrait.

On raconte que le Titien ayant exposé ce portrait du pape sur une terrasse, pour en sécher le vernis, les passants, croyant que c'était réellement Paul III qui prenait l'air sur cette terrasse, s'inclinaient et faisaient de gi'andes révérences. Cette méprise dut singulièrement flatter le peintre et le pontife.

Le Titien ne passa qu'une année à Rome ; mais il y laissa pour le duc Octave Farnèse une Danaé^ véritable chef-d'œuvre de vie et de coloris. Paul III offrit au Titien des places pour lui et pour ses fils, s'il voulait se

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fixer dans la capitale du monde chrétien ; mais le séjottr de cette ville ne plaisait pas à l'illustre artiste ; il retourna à Venise et sembla, en revoyant sa patrie, retrouver l'ardeur de ses jeunes années. D'excellents amis l'y accueillirent, et il vécut heureux, partageant ses jours entre le travail et les douces causeries, jusqu'à ce que Charles-Quint, qui n'avait point oublié son peintre, l'appela auprès de lui.

Le Titien partit pour Inspruck, où était alors la cour et où Charles le combla de biens et d'honneurs. L'empereur paraissait ne pouvoir plus se passer de son artiste favori ; il voulut que le Titien le suivît dans ses voyages, lui accorda la pennission de pénétrer à toute heure, et sans être annoncé, dans ses appartements, le créa comte et chevalier, et anoblit sa famille à perpétuité.

Le Titien avait soixante-seize ans quand Charles- Quint voulut avoir pour la troisième fois son portrait de la main de l'illustre peintre. Charles posait dans tout l'appareil de la majesté impériale; le Titien, debout devant son chevalet, esquissait à grands traits la noble figure de Charles, que voilait déjà cette sombre mélancolie qui devait lui inspirer l'étrange résolution de s'ensevelir vivant dans le monastère de Saint-Just. L'empereur et le peintre causaient ; tout à coup le pinceau échappe aux mains du Titien et roule à terre. Avant que personne ait fait un mouvement, Charles- Quint se baisse, le ramasse et le remet au Titien, qui, stupéfait et attendri, le reçoit les yeux humides de larmes, et s'écrie :

— Ah I sire, vous me voyez confondu....

— Pourquoi donc ? Le Titien n'est-il pas digne d'être servi par César ?

Ce grand empereur, qui s'estimait au-dessus de l'humanité tout entière, croyait n'avoir jamais assez de déférence pour son peintre. En public, il lui cédait toujours la droite et lui témoignait des égards dont les princes du sang eux-mêmes étaient jaloux. Ils osèrent adresser à ce sujet quelques observations à l'empereur, qui leur répondit :

— Je connais un grand nombre de princes et de rois, et je ne crois pas qu'il y ait au monde deux Titiens.

A Inspruck, l'artiste vénitien fit le portrait de Philippe II, de Ferdinand, roi des Romains, de la reine Marie, sa femme, et de leurs sept filles, qu'il groupa dans un ravissant tableau. Il peignit aussi plusieurs autres personnages illustres ; mais l'ouvrage qui lui fit le plus d'honneur ftit une Apothéose de Charles- Quint^ composition dans laquelle la Trinité, escortée d'une troupe de chérubins, les plus beaux qu'on puisse voir, reçoit les hommages de la Vierge et des saints. Ce tableau, inondé de lumière, fait comprendre à qui le contemple les éternelles joies des élus.

Le Titien revint à Venise cinq ans après l'avoir quittée, et il fut admis devant le sénat pour rendre compte de son voyage, honneur qui n'était accordé qu'aux ambassadeurs. Le doge, émerveillé du récit qu'il faisait de son séjour à la cour de Charles-Quint, lai dit :

— Après tous les honneurs que vous ont rendus les rois et les empereurs, nous reconnaissons, seigneur Titien,

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qu'il n'est pas en notre pouvoir de récompenser dignement Yos talents.

— Monseigneur, répondit le Titien, il y a pourtant une récompense que j'ambitionne et qu'il est en votre pouvoir de m'accorder.

— Parlez, seigneur peintre, et, quoi que vous demandiez, vous serez satisfait.

— Permettez-moi, Monseigneur, de terminer à mes frais la décoration de la salle du Conseil*

Cette proposition fut accueillie avec toute la reconnaissance qu'elle méritait, et le Titien, à qui son grand âge faisait craindre de ne pouvoir terminer le travail dont il avait voulu se charger, s'adjoignit quelques peintres de talent, le Tintoret, Paul Véronèse et Horatio Yecelli, son second fils, qui avait embrassé la même carrière que4ui et dont il avait été le maître.

Le Titien était sans cesse, d'ailleurs, assailli des commandes de l'empereur Charles-Quint, et il devait trop à ce monarque pour ne pas s'efforcer de le satisfaire. Il lui envoya donc de Venise un Saint Sébastienj une Mater dolorosa, peinte sur pierre, et un grand tableau représentant la Religion poursuivie par l'Hérésie. Il reçut, en échange de ces chefs-d'œuvre, de nouveaux titres et de nouvelles pensions.

Charles-Quint mourut, et Philippe II, qui avait depuis longtemps déjà choisi le Titien pour son peintre, continua d'attacher un grand prix aux œuvres de cet éminent artiste. Parmi les tableaux qui furent faits pour lui, on cite Diane et Actéon^ Andromède et Persée^ Médée et Jason^ le Martyre de saint LaureM^ la FUigéHaiion du Christ et la Madeleine repentante.

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Où raconte que le Titien avait sa donner ft ce tableau de la Madeleine une expression telle, que le roi dit n'avoir jamais vu rien de plus saisissant et en fit compliment au peintre en lui demandant pourquoi sa Madeleine pleurait ainsL L'artiste répondit qu'elle suppliait, les larmes aux yeux, Sa Majesté de faire payer au Titien les pensions que Charles-Quint avait bien voulu lui léguer. Philippe, tout sévère qu'il était, rit de cet à-propos et donna l'ordre au vice-roi de Naples de s'acquitter sans retard envers le grand peintre.

Mais l'œuvre la plus importante du Titien pour le roi d'Espagne fut la Oène^ immense tableau auquel il consacra sept années et qu'on regarde comme un chefd'œuvre de coloris.

Parvenu à une extrême vieillesse, le Titien travaillait encore et n'avait rien perdu de son génie. Une IVan^gti' ration^ une AnnondcUian de la Vierge^ et quelques autres toiles d'une inestimable valeur, appartiennent aux dernières années de sa vie. Tout ce que l'Italie avait de visiteurs illustres se faisait un devoir d'aller saluer ce noble vieillard, qu'on trouvait toujours dans son atelier, au milieu de quelques élèves favoris .et de fervents admirateurs.

Henri III, roi de Pologne, ayant fait un voyage à Venise avant que la mort de Charles IX l'appelât au trône de France, se rendit chez le Titien, en compagnie des ducs de Ferrare et de Mantoue. Il s'entretint quelque temps avec ce grand peintre, admira en véritable artiste les tableaux que contenait l'atelier, en choisit plusieurs et pria le Titien d'en fixer le prix ; mais l'illustre vieil-

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lard le força de les accepter comme un témoignage de sa reconnaissance pour cette royale visite.

Jamais artiste n'a joui de plus d'honneurs 'et de richesses que le Titien. Pourtant des chagrins de famille troublèrent sa vieillesse: Pomponio, son fils aîné, qui avait embrassé l'état ecclésiastique, se conduisit trèsmal, et, le cœur brisé par ce scandale, le Titien ne put trouver de consolation que dans un travail en rapport avec sa douleur; aussi choisit-il alors, de préférence â tout autre sujet, les scènes de la passion du Christ ou du martyre des saints.

Ce grand homme arriva â l'âge de quatre-vingt-dixneuf ans sans avoir encore déposé son pinceau; Son âme, restée jeune et ardente, continuait â l'inspirer, et sa main ne tremblait pas ; ses yeux seulement s'étaient affaiblis et lui faisaient toujours trouver son coloris insuffisant. Ses anciens tableaux lui parurent entachés de ce même défaut ; il résolut d'y remédier^ et plusieurs de ses chefs-d'œuvre eussent été perdus pour la postérité, si ses élèves n'eussent trouvé le moyen de les soustraire â cette correction sans affliger le noble vieillard, qu'ils aimaient et respectaient comme un père. Us mêlèrent de l'huile d'olive à ses couleurs, et, cette huile ne séchant pas, ils enlevaient la nuit les teintes ajoutées par le Titien durant le jour.

On espérait que cette belle et glorieuse carrière atteindrait les limites du siècle; mais en 1576 une maladie épidémique désola Venise ; le Titien en fut atteint et y succomba. La nouvelle de sa mort jeta la ville entière dans le deuil : chacun oublia pour un instant ses propres

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chagrins, poar s'occaper de la perte de cet homme de génie.

Une ordonnance, très-sévèrement exécutée, portait que les cadavres des pestiférés seraient détruits ; mais le sénat, informé de la mort du Titien, s'empressa de décréter que cette ordonnance ne regardait point les restes du gi^and artiste, et qu'ils seraient transportés dans l'église des Frères avec toute la pompe déployée lors des funérailles du doge. Venise tout entière suivit avec un profond respect le char qui contenait le corps de ce grand homnîe et parut pour un instant n'avoir rien à craindre de la contagion qui la décimait.

Le Titien a été l'un des plus admirables génies que Dieu ait donnés au monde. Tous ses ouvrages ont un cachet de grandeur et de poésie qui étonne et qui charme. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne possèdent, aussi bien que l'Italie, un grand nombre de ses toiles, et notre musée du Louvre en compte vingt-deux. Ses tableaux d'église ne le cèdent ni à ses portraits ni à ses compositions mythologiques; ses dessins à la plume sont trèsrecherchés, et l'on ne peut comparer ses paysages qu'à ceux de Salvator Rosa et du Poussin.

Personne n'a possédé comme le Titien l'art du clairobscur, et n'a su donner plus de vérité, plus de vie à ses œuvres. Il est à regretter toutefois qu'il n'ait pas joint à la magie de la couleur et à l'élévation du style un dessin un peu plus correct.

Telle était l'opinion du grand Michel-Ange, opinion que la postérité a confirmée. Dans une visite qu'il fit au Titien, conduit par Yasari, Buonarotti, sévère, mais

186 LES PBINCBS DB lVbT.

toujours juste, examina les œuvres du Yénitieii et ne put s'empêcher d'en exprimer son admiration. Toutefois, un léger froncement de sourcil fit comprendre à Yasari que Michel-Ange ne disait pas sa pensée tout entière. Sorti de l'atelier, il le pressa de s'expliquer.

— Je n'ai jamais rien vu de plus parfait que ces tableaux sous le rapport de la composition et du coloris, dit-il; et si le Titien eût appris à dessiner de bonne heure, il serait le plus gi-and peintre de l'univers.

Les qualités morales du Titien ne furent pas inférieures à ses talents. Ami du travail et de la simplicité, il ne resta que le moins qu'il put auprès des rois et ne voulut jamais abandonner pour longtemps sa patrie. Il se plaisait à revoir les lieux où s'était écoulée son enfance, le vieux château où il était né et l'école du village où il avait appris à lire. Les jours où il faisait ces excursions étaient ses jours de fête: tant il y a de doux et chers souvenirs dans ce qui nous rappelle les caresses d'une mère et les innocents plaisirs du premier âge.

Quelques historiens ont accusé le Titien d'avarice; mais rien ne justifie cette accusation.. Sa maison était royalement tenue ; tous ceux qui le servaient avaient à se louer de sa générosité, et quand il recevait les princes ou les illustres étrangers, il les traitait avec une magnificence extrême ; témoin ce jour où deux cardinaux espagnols vinrent, sans être attendus, lui demander l'honneur de dîner avec lui. Le Titien les reçut avec son aisance ordinaire et les invita à visiter son atelier. Pendant qu'ils s'extasiaient devant ses ouvrages, il s'approcha d'une

PSINTRBS. 137

fenêtre, et, jetant sa bourse pleine d'or à un domestique, il lui dit ces seuls mots :

— J'ai du monde à dîner.

Quelques instants après, sa table se trouvait servie avec un luxe tout princier.

n gagna des sommes énormes et laissa à ses enfants une fortune honnête, mais qui eût été immense, si l'avarice se fût chargée de la conserver et de l'arrondir. Horatio Yecellî étant mort de la peste, quelques semaines après le Titien, l'héritage de cet homme illustre passa tout entier aux mains de son indigne fils Pomponio, qui le dissipa en peu d'années et mourut dans une affreuse misère.

Le Titien eut, comme Michel-Ange, d'illustres amis. Versé dans les sciences et dans les lettres, il donna souvent de bons conseils à l'Arioste et en reçut de lui avec reconnaissance. Il fut aussi lié avec l'Arétin, qu'on nommait alors le divin poète ou le fléau des rois, homme de rare talent, mab d'esprit pervers et de mœurs licencieuses.

Le Titien eut le mérite et le bonheur de ne jamais céder à la pernicieuse influence des discours de l'Arétin et de ne se diriger, pendant toute sa longue carrière, que d'après les inspirations de l'honneur et de la vertu.

138 LES PBINCES DB l'aBT.

^v ) RAPHAËL SANZIO.

Le vendredi saint de l'année 1483, Ra&ello Sanzîo naguit à TJrbin, petite ville située entre Pérouse et Pesaro, dans les États de TÊglise. Giovanni Sanzio, son père, peintre médiocre, le destina à cuivra la carrière qu'il avait lui-même embrassée et fut son premier maître. Mais Dieu avait mis dans Pâme de cet enfant un rayon de ce feu sacré qu'on appelle le génie, et Giovanni, tout surpris de ses rares progrès, reconnut bientôt qu'il n'était plus en son pouvoir de lui rien apprendre.

Une madone geintg à fresque par Raphaël, qui n'avait pas encore quatorze ans, sur la muraille de la maison paternelle, fît rêver Jean Sanzio.

— Cet enfant, dit-il, ne sera pas un pauvre artiste comme moi ; et si quelques bonnes leçons lui sont données, il ne pourra manquer de me faire honneur.

Jean raisonnait sagement, et il fit plus sagement encore en conduisant quelques jours après Raphaël à Pérouse, où florissait alors Piétro Vanucci, plus connu sous le nom de Pérugin. L'extérieur du jeune Sanzio prévint le maître en sa faveur; car c'était un charmant enfant, à l'air doux, aimant et candide, à la physionomie déjà rêveuse et spirituelle, aux manières pleines de distinction et de gentillesse.

— Que sais-tu faire ? lui demanda le Pérugin.

— Presque rien, maître, répondit timidement Raphaël ; mais si vous m'admettez à receyjoû* vos leçons, je pourrai

PBmxBBS. 139

bientôt ne plus répondre ainsi ; car vous êtes an grand peintre, et je serai un docile élève.

Cette réponse plut au Pérugin ; il mit un pinceau entre les mains de Raphaël, qui esquissa aussitôt de souvenir la madone qu'il avait peinte quelques jours auparavant. Le maître, frappé de la hardiesse et de la correction de cette ébauche, dit à Jean Sanzîo :

— Vous pouvez laisser ici ce garçon, et c'est moi qui vous en remercierai.

Le père et le fils se séparèrent, un peu tristes de se quitter pour la première fois, mais ravis .du succès de leur démarche ; car le Pérugin, devenu célèbre, se montrait fort difficile sur le choix de ses disciples. Ce maître avait bien mérité sa réputation. La peinture, que Cima« bué avait tirée du tombeau, avait fait des progrès sous Giotto; mais il était réservé au Pérugin de créer ces beaux types de vierge, ces nobles tètes de vieillard, ces suaves figures d'ange qui devaient faire la gloire de l'école romaine et devenir l'idéal du beau sous le magique pinceau de Raphaël.

Le jeune Sanzio sentit tout ce qu'il y avait de doux et de poétique dans la manière de son nouveau maître et se l'assimila promptement. Jamais plus beau génie ne fut développé par un travail plus assidu. Raphaël avait promis d'être un élève docile, et il tenait merveilleusement parole. Son attention à écouter les avis du maître et à les mettre en pratique, ses rares dispositions et son charmant caractère, le rendirent bientôt plus cher au Pérugin que tous ses autres élèves.

Après l'avoir fait travailler pendant deux ans sous ses

140 LES PEIKCES DB l'aBT.

yeux, il le chargea des parties les moins importantes de ses tableaux, et Raphaël s'en acquitta si bien, que les plus habiles connaisseurs eussent été fort embarrassés de distinguer l'œuvre du maître de celle de l'apprenti. Le Pérugin savait que, non content de l'égaler, Raphaël le surpasserait ; mais il l'aimait tant, que cette affection imposait silence aux craintes jalouses qu'il eût pu concevoir.

Sanzio avait dix-sept ans quand il fit seul son premier tableau. Profitant d'une absence du Pérugin, alors appelé à Florence, il se rendit à Citta di Castello, pour prendre quelques jours de distraction et de repos. Mais à peine eut-on appris dans cette petite ville qu'un élève du grand maître de Pérouse venait d'y arriver, qu'on vint le prier de faire pour l'église un tableau représentant saint Nicolas. C'était pour le jeune artiste une excellente occasion d'essayer ses forces ; il ne la refusa pas, et ce premier ouvrage, entièrement dans le goût de ceux du Pérugin, fut trouvé digne de figurer parmi les meilleures toiles de ce maître. Un Christ en croix fut ensuite demandé à Raphaël, puis une Sainte Famille; et, à mesure qu'il s'enhardissait et suivait moins sei*vilement les préceptes du Pérugin, on remarquait dans son travail un charme plus grand.

L'année suivante, il peignit le Mariage de la Yierge^ autrement dit le Sposalizio (les épousailles), tableau qui n'était, dit-on, qu'une copie du même sujet traité par le Pérugin, mais dans lequel éclatait déjà le génie qui devait faire de Raphaël le roi de la peinture.

Vers cette époque, le Pinturicchio, condisciple de

PBINTBES. 141

Sanrâo, mais beaucoup plus âgé que loi, fat appelé â Sienne pour décorer la bibliothèque de la cathédrale; trouvant cette tâche au-dessus de ses forces, il proposa à Raphaël d'en prendre la moitié. Le jeune homme accepta, et le Pinturicchio, reconnaissant sa supériorité, le pria de se charger des cartons de ces fresques; ce qu'il fit de grand cœur, tout en continuant de regarder le ^ Pinturicchio comme son maître. Ces peintures firent ' . *^ sensation, et tous les amateurs s'accordèrent à dire que ' c*/. <. * rien de plus beau n'avait encore été fait.

Malgré sa modestie, Raphaël, commençant à comprendre qu'il n'avait que peu de progrès à faire sous la direction du Pérugin, mais que l'étude des œuvres des autres peintres alors en renom pourrait lui être utile, renonça aux avantages qui lui étaient offerts et partit pour Florence. Léonard de Vinci et Michel-Ange venaient de terminer leurs cartons pour les fresques de la salle du Conseil, et ces magnifiques cartons devaient, comme nous l'avons dit, rester exposés, pour l'instruction des jeunes artistes, jusqu'à ce que Florence, respirant après les troubles, pût faire exécuter les peintures dont l'esquisse avait excité tant d'admiration.

Raphaël fut frappé du pas immense fait dans la voie du progrès par Léonard de Vinci; mais le genre de Michel-Ange, qui, jeune et plein de teu, laissait loin derrière lui tout ce que l'on avait vu jusque-là, lui plut moins qu'il ne l'étonna.

Obligé de se rendre à TJrbin, il ne fit qu'un court séjour à Florence ; mais il y revint au bout d'un an, muni ' d^une lettre par laquelle la duchesse d'IJrbin le recom-

142 LBS PBINCB8 DE l'aBT.

mandait instamment au gonfalonier. Cette recommandation loi yalot un gracieux accueil des principaux magisti-ats de Florence et lui procura l'occasion de montrer son talent. Deux portraits, une Sainte Camille et quelques autres tableaux le mirent bientôt au premier rang des artistes de cette ville, parmi lesquels on citait Fra

Bartoloméo délia Poita.

Une étroite amitié unit Raphaël à ce peintre déjà célèbre, et tous deux gagnèrent à cette liaison. La manière du Pérugin, manière que Raphaël avait prise, était ^ . correcte, mais un peu sèche ; Bartoloméo donnait à ses contours quelque chose de plus plein, de plus suave ; son coloris était plus riche et plus vrai, mais ses types étaient moins purs, et il ignorait Fart de la perspective. Chacun des deux amis enseigna à l'autre ce qu'il possédait le mieux, et cet échange de bons conseils forma entre eux un lien que rien ne put jamais affaiblir.

On pense que c'est aussi à Florence que Raphaël con-

P nut Francia, et l'on aime â voir ce rare génie, parvenu

i à l'apogée de la gloire, n'oublier ni le respect dû au

Pérugin, son maître, ni l'amitié qu'il avait vouée, jeune

encore, à quelques artistes ses compagnons.

Raphaël, dans les tableaux qu'il fit à Florence, s'attacha à corriger les déûtuts que nous avons signalés et â se mettre à la hauteur des progrès que l'art avait faits, tout en demeurant fidèle aux enseignements du Pérugin. C'est ce qu'on appelle la première manière de Raphaël.

Il songeait à entreprendre à Florence quelque grand ouvrage qui pût le placer à côté de Léonard de Vinci et

PBINTRBS. 143

de Michel-Ange, et les protectears qae lui avait donnés la duchesse d'XJrhin étaient tout disposés à lui en fournir les moyens, quand un grand chagrin vint frapper le jeune peintre. Son père mourant le rappelait.

Il courut à Urbin, espérant encore conserver l'objet de sa tendresse ; mais il n'arriva que pour recueillir son dernier soupir, et le beau rêve de gloire que caressait Kaphaël perdit pour lui la moitié de son prestige, puisque, désormais seul au monde, il ne verrait ni son père ni sa mère s'enorgueillir de son triomphe. Le duc d'TJrbin, pour l'arracher à l'abattement qui suivit ce coup terrible, le pressa de lui faire quelques tableaux; et. Pâme inondée de douleur, Raphaël peignit un Christ au Jardin des Oliviers^ un Christ admirable de tristesse et de résignation. Deux Vîerges vinrent ensuite, puis un Saint Georges et un iSaifU JiiRchd^ que possède le musée du Louvre.

Le séjour de sa ville natale entretenant les mélancoliques souvenirs de Ri^haël, ses amis lui conseillèrent de voyager. Il se rendit à Pérouse, dans l'espoir d'y retrouver quelques-uns des jeunes gens avec lesquels il avait étudié son art ; mais le Pérugin était à Rome et ses élèves s'étaient dispersés. Pourtant il y eut quelque charme pour Sanzio à revoir sa seconde patrie, et il céda aux instances qui lui furent faites d'y laisser quelques 1»^oes de son passage. Deux ou trois tableaux et une firesque représentant le Christ dans sa gloire, environné d'anges et de saints, accrurent de beaucoup sa repu- >u? ^-^ tation ; et quand il retourna à Florence, il y fut assailli de commandes.

144 LES PBnrcES db l'abt.

La Vterffey counue bous le nom de la JBeUe Jardinière^ qu'on voit aussi au musée du Louvre, est de cette époque et passe pour l'un des ohefs-d'œuvre de la première manière de Raphaël. Il laissa à Ghirlandaio, l'un de ses amis, le soin d'achever les draperies de ce tableau et commença une Assomption^ qu'on lui demandait instamment. Mais pendant qu'il y travaillait, une lettre de son oncle Bramante, architecte de Jules II, l'appela â

Rome. oL^A^ntr

Le pontife avait fait construire des temples et des palais, il fallait les décorer. Bramante, ayant entendu vanter le talent du jeune Sanzio, saisit cette occasion d'assurer sa fortune. Raphaël se rendit avec joie â son invitation, et, dès que Bramante eut reconnu que la renommée n'avait point exagéré le mérite de son parent, il le présenta au pape.

Jules II fut charmé de la douceur, de la modestie, de la distinction du jeune artiste, et il lui coniSa, pour essayer son pinceau, une des salles du Vatican. Ce bonheur inespéré transporta Raphaël, qui se mit à l'œuvre avec la certitude du succès. Son premier ouvrage à Rome fiit un hommage de reconnaissance au Pérugin, son maître; car il choisit pour sujet l'École d'Athènes et donna à l'un des philosophes grecs, dont plusieurs élèves, au milieu desquels on le reconnaissait lui-même, écoutaient attentivement les leçons, les tndts de celui qu'il regardait comme son second père.

Jules II fut tellement ravi à la vue de cette belle fresque, qu'emporté par son caractère bouillant, il s^écria que son palais ne possédait encore rien de beau

PBINTSKS.' 145

et donna Tordre de gratter sans retard tontes les peintures qui le décoraient. Or, parmi ces peintures, plusienrs étaient dn Pérugin ; et Raphaël, sentant quelle doulear un tel traitement causerait à son ancien maître, obtint que la salle de Charlemagne, où il avait le plus travaillé, fût épargnée.

Heureux des applaudissements du pontife, Raphaël continua son œuvre, La salle de la Segnatura devait re« cevoir quatre fresques : la Théologie, la Philosophie, la Justice et la Jurisprudence. JJ École d* Athènes représentait la Philosophie, et le jeune artiste avait su donner i chacun des philosophes une expression si vraie, que, pour quiconque connaissait la doctnne de ces maîtres de la sagesse, il était facile de donner un nom à tous ces illustres personnages. La Théologie fut représentée par la Dispute des Docteurs sur le saint Sacrement. Dans cette belle composition. Dieu le Père envoie l'Esprit- Saint sur les quatre docteurs de l'Église, expliquant les Évangiles, dont le livre est soutenu par quatre enfants si gracieux, qu'on n'en peut détacher ses regards. Le Christ, entouré des apôtres, des évangélistes et des martyrs, est admirable de sainteté et de grandeur, et rien ne peut se comparer à la radieuse expression de bonheur et d'amour de la Vierge, qui contemple enfin dans la gloire le fils qu'elle a vu spuffi^ et'l^/'-/^r mourir. La foi brille sur le front des martyrs; la simplicité, sur celui des apôtres; l'amour de la vérité et tontes les incertitudes qu'éprouve celui qui la cherche se l isent sur les traits des saints docteurs, et le caractère Ao ^ ' solennel de la beauté antique distingue les patriarches.

146 IJE8 PRINCES DB l'aBT.

Ce tableau excita autant d'enthousiasme que celui de VScole éP Athènes / et les deux autres sujets choisis ayant été traités avec la même supériorité que ceuxlà, Raphaël fut regardé comme le premier peintre de son temps.

O^^ Pendant que Sanzio créait ces pages sublimes, Bramante, depuis longtemps jaloux de l'affection que Jules n portait à Michel-Ange, persuada au pontife de demander à son sculpteur des fresques plutôt que des statues ; il comptait, par le triomphe de son neveu, triomphe qui ne lui paraissait nullement douteux, humilier le sévère Buonarotti. Mais, comme nous l'avons vu, rien n'était impossible au génie de Michel-Ange, et la voûte de la chapelle Sixtine le plaça au même rang que Raphaël, quoique dans un genre diffîrent. Toutefois ce désir du pape, qui causa tant de chagrin au sculpteur, ne fut point inspiré par Raphaël. Content de sa part, qui certes était assez belle, le jeune homme ne songeait pas à disputer à Michel-Ange la faveur du pape, et l'on ne . <^.tr' ynrait trop regretter que les intrigues d'hommes médio- '^tv^^'**" ces îdent fait deux rivaux, sinon deux ennemis, de ces deux immortels génies.

Raphaël vit accourir aloi*s de toutes parts de jeunes artistes qui briguaient la faveur d'étudier sous sa direction, et il sut s'en faire assez aimer pour que tous ces talents naissants contribuassent à sa gloire en lui permettant d'entreprendre un si grand nombre de travaux, que ses forces seules n'y eussent pu suffire. On eût dit que cet incomparable peintre, ayant le pressentiment de sa fin prématurée, vouhiit se hâter de multiplier les

che&-d'œnvre qui devaient transmettre son nom à la postérité.

Augustin Chigi, riche marchand de Sienne, s'étant fait construire un palais sur les bords du Tibre, Sanzio se chargea de le décorer et y jeta ces merveilleuses têtes de prophètes et de sibylles que Rome entière voulut admirer. Deux tableaux, une Oalathée et une Psyché^ dignes de l'antique, parurent presque en même temps ; ce qui n'empêcha pas la décoration des salles du Vatican d'avancer rapidement : le Miracle de JBohenay la Délû vrance de saint Pierre et la Punition d^Séliodore montrèrent dans tout son éclat le génie de Raphaël.

La mort de Jules II priva notre artiste d'un protecteur bienveillant et éclairé ; mais Léon X, qui succéda â ce pontife, se hâta d'ordonner â Raphaël de continuer ses travaux du Vatican. Non moins zélé pour les arts que son prédécesseur, il craignait de voir le jeune artiste porter ailleurs son merveilleux pinceau. Raphaël se montra digne de cette distinction. Son tableau dH Attila marchant sur Rome et celui dans lequel saint Léon arrête le conquérant au pied du mont Valerio ne furent point inférieurs à leurs devanciers.

Bramante étant mort, Léon X choisit Raphaël pour architecte et fit continuer la cour du Vatican sur le modèle donné par cet artiste, qui voulut en orner les portiques â la manière antique, retrouvée dans les thermes de Titus et étudiée par lui avec un soin extrême. Raphaël fit les dessins de ces portiques ai]jt Loggie et se fit aider pour l'exécution par Jean d'Udine, un de ses meilleurs élèves. Ce fat aussi Jean d'Udine qu'il chargea

148 LUS PBINCBS DS l'aBT.

de peindre les instruments d'ane magnifique Sainte Cécile^ destinée à la chapelle de San-Giovanni in Monte, à Bologne.

La caisse qui contenait ce tableau fut adressée à Francia, cet ancien ami de Raphaël, avec prière d'en surveiller le déballement et de réparer le dommage que le voyage aurait pu causer â cette peinture. Ce souvenir de l'artiste arrivé si haut pour un des compagnons de sa jeunesse flatta singulièrement Francia; mais la Sainte Cécile n'eut pas besoin de son pinceau réparateur.

Vasari, dans son Histoire des Peintres^ raconte l'envoi de ce tableau à Francia, et il ajoute que cet artiste fut ravi dé pouvoir enfin contempler une œuvre de Raphaël, dont il entendait parler avec tant d'éloges et qu'il avait connu sortant de l'atelier du Pérugîn. Aussi s'empressat-il de déballer le tableau qui lui était annoncé par une lettre très-affectueuse de son ami Sanzio et accompagné d'un dessin de la Nativité^ de la main de Raphaël. Mais, ajoute Vasari, à la vue de cette admirable Sainte OécHe^ Francia fut saisi de stupeur, et, reconnaissant qu'il s'était • trompé en se croyant un maître, il tomba dans une profonde mélancolie, qui, en peu de temps, le conduisit au tombeau.

Il y a lieu de croire que Vasari a été induit en erreur sur ce point; car, selon le rapport de plusieurs autres écrivains du temps, Francia ne mourut que dix-neuf ans après avoir vu Touvrage de Raphaël, et il était alors parvenu à un âge fort avancé. Nous aimons beaucoup mieux admettre cette version que la première ; car Francia, âme loyale et généreuse, devait être inaccessible à l'envie.

PBINTBBS. 149

La réputation de Raphaël était devenne européenne. Le célèbre peintre allemaïul Albert Durer lui envoya son portrait, peint à gouache par lui-même sur une toile d'une finesse extrême. Raphaël répondit à cette politesse d'artiste en priant Albert Durer d'accepter quelques dessins d'un si précieux fini, qu'on pouvait les considérer comme de véritables tableaux. Quant à envoyer sonportrait au peintre étranger, le temps lui manquait pour le faire, comm^ il le disait à Francia, qui lui avait aussi fait présent du sien.

Albert Durer n'était pas seulement un peintre de grand talent, c'était un très-habile gi*aveur. Lorsque Raphaël connut les procédés dont se servait ce maître pour transmettre ses œuvres à la postérité, il encouragea Marc- Antoine Raimondi à étudier la gravure ainsi perfectionnée, et ce jeune homme ayant réussi au delà de ses espérances, il le chargea de i^produire une foule de dessins qui se répandirent ainsi en France, en Allemagne, en Flandre, et furent partout admirés.

La seconde salle du Vatican terminée, Raphaël entreprit la troisième; mais il se contenta d'en donner les dessins à ses élèves et de corriger leur travail. Ces fresques ont pour sujets la victoire de saint Léon sur les Sarrasins, la justification du pape Léon III et le couronnement de Charlemagne. Jules Romain, Francesco Penni, Jean d'Udine, Polidore de Caravage, et plusieurs autres jeunes artistes se distinguèrent dans ce travail.

La quatrième salle fut aussitôt commencée, et Raphaël se surpassa lui-même dans la fresque (fui représente la bataille navale gagnée dans le port d'Ostie sur les Sarra-

150 LES PRINCES DE l'aBT.

eins, et dans celle de l'incendie de Borgo-Yecchio, arrêté par les bénédictions du pape Léon IV.

Raphaël fit de cet incendie un tableau terrifiant, par l'expression qu'il sut y répandre, et changea tellement sa manière douce et gracieuse, que Michel-Ange, en voyant ce chef-d'œuvre, ne put s'empêcher de s'écrier :

— Il a vu mes peintures»

Il paraîtrait, en effet, que, malgré les précautions prises par Buonarotti, forcé par Léon X (^'achever la décoration de la chapelle Sixtine, pour que personne ne pût voir son travail avant qu'il fût terminé, Raphaël, introduit secrètement en l'absence de Michel-Ange par l'architecte Bramante, avait eu le loisir d'étudier les énergiques et sublimes peintures du vieux sculpteur.

Quoi qu'il en soit, le triomphe de Raphaël fut complet; et Léon X, ne sachant plus comment récompenser tant de génie, lui offrit le premier chapeau de cardinal dont il pourrait disposer. En même temps, le cardinal de Sainte-Bibiane lui faisait proposer la main de sa nièce, l'une des plus riches et des plus belles personnes que Rome possédât alors. Raphaël, ne sachant laquelle de ces offres il devait accepter, ne refusa ni l'une ni l'antre^ et demanda le temps de se décider.

Il est certain que, marquant chacun de ses jours par la création d'un nouveau chef-d'œuvre, l'illustre artiste n'avait guère le loisir de prendre une détermination si grave. De tous côtés lui arrivaient des demandes : les princes, les rois sollicitaient de lui un tableau, moins que cela, un dessin, et il lui était impossible de répondre comme il l'eût voulu à ces instantes prières.

Le pape l'avait nommé architecte, pais directeur en chef des antiquités, et ces deux titres lui imposaient un surcroit de travail. Non-seulement il dirigeait avec une rare hahileté les fouilles entreprises dans Rome même ; mais sachant que l'art romain avait eu l'art grec pour père et pour maître, il envoya dans l'Italie méridionale et en Grèce des artistes chargés de recueillir et de lui envoyer tout ce qu'ils trouveraient de dessins ou de fragments précieux. Il avait à correspondre avec tous ces jeunes gens, à classer tout ce qu'il recevait d'eux ; et si l'on songe qu'outre la décoration des salles du Vatican et de la cour des Loges ÇLoggié)^ dont il s'occupait activement, il lui fallait encore, de temps à autre, faire quelque tableau pour une église, un couvent, un palais, on aura peine â comprendre comment il y pouvait suffire. Mais ses élèves ^aimaient tant, qu'il trouvait en eux un concours plein de zèle et de dévouement.

Ces élèves étaient très-nombreux; et quand Raphaël se rendait avec eux au Vatican ou aux Loges, comme plusieurs des admirateurs de l'illustre artiste se joignaient à eux, le cortège du maître était des plus imposants. Aussi raconte-t-on qu'un jour, Michel-Ange, seul comme il l'était toujours, le voyant s'avancer entouré de cette brillante suite, murmura avec quelque amertume :

— Accompagné comme un roi !

— Seul comme un bourreau I répondit Raphaël.

Cette rencontre a fourni â l'un de nos meilleurs peintres contemporains, M. H. Vernet, le sujet d'un grand tableau qu'on voit au musée du Luxembourg.

152 LB8 PRorcBS BX l'art.

Les religieoBes du couvent de Sainte-Marie de Païenne ayant supplié Raphaël de &ire pour elles un Christ portant sa craixy le jeune artâste, cédant enfin à leurs instances, se mit à l'cBUTre, et sous son pinceau parut un Homme-Dieu dont les souffîsocesy la résignation, la charité étaient exprimées avec tant de vérité, que de toutes parts on cria au miracle, lorsque cette belle tmle fut livrée à l'admiration publique. L'enthousiasme fut porté n loin, que Raphaël se hâta de faire emballer le tableau, crsûgnant qu'il ne lui fût plus possible de l'envoyer à sa destination.

Le bâtiment qui portait ce chef-d'œuvre en Sicile fut battu par la tempête et jeté sur un écneiL, où il se brisa. Tout ce qu'il renfermait périt, équipages et marchandises, tout, à l'exception d'une caisse que les flots portèrent sur la côte de Gênes. Des pêcheurs, qui l'aperçurent, mirent une barque à la mer et conduiarent la caisse dans le port, où elle fut ouverte. On y trouva le tableau de Raphaël : les vents et la mer l'avaient respecté, il était intact.

Les Génois, ravis, se flattaient de pouvoir conserver cette épave; mais les bonnes religieuses de Palerme, longtemps inquiètes de ne pas voir arriver leur tableau, apprirent enfin par quel merveilleux hasard il était arrivé sain et sauf â Gênes. Elles le réclamèrent aussitôt; on refusa de le leur rendre; elles portèrent plainte au pape, qui n'obtint pas sans peine la restitution du chefd'œuvre.

Ce fut un jour de grande fête pour le couvent de Notre- Dame que celui où le Portement de croix fut enfin placé

PBINTBBS. 1&3

dans leur église ; rien d'aussi beau n'avait encore été vu à Palerme, et le monastère fut visité par tout ce que la Sicile comptait d'artistes et d'amateurs.

Le tableau deUo Spaaimo^ c'est ainsi qu'on appela le Portement de croix de Raphaël^ fut mis au rang des choses que tout étranger, passant à Palerme, ne pouvût se dispenser de voir. Les bonnes sœurs en étaient fières; mais l'obscurité est la plus sûre gardienne du bonheur, eUes l'éprouvèrent.

Philippe IV, voyageant en Sicile, vit leur trésor, et, tout roi qu'il était, il en fut jaloux. Or, comme un roi a mille moyens de se procurer ce qu'il convoite, un jour, ou plutôt une nuit, le Spasimo fut enlevé de la chapelle et prit le chemin de l'Espagne. Le lendemain, quelle surprise et quelle douleur I... Les religieuses se plaignirent amèrement de ce vol et s'adressèrent encore une fois au pape ; mais Philippe lY, qui n'avait aucun regret de ce qu'il avait fait, ne songeait guère à se dessaisir du tableau. Pourtant^ reconnaissant que le couvent se plaignait avec justice, il résolut de l'indemniser de cette perte; il lui offrit une rente de 1,000 piastres, qui fut acceptée, et le Portement de crota; devint ainsi sa légitime propriété.

Ce tableau fut envoyé à Paris, pendant la. guerre d'Espagne, par les généraux de Napoléon, et y resta six ans; mais en 1816, il fut rendu et placé dans la galerie royale de Madrid, dont il est encore le plus bel ornement.

Raphaël peignit dans la grande salle du Vatican les victoires de Constantin. Ce fut son premier ouvrage

154 LES PBIN0S8 DE l'aET.

dans le genre grandiose, qa'on appelle sa troisième manière. Il n'y réussit pas moins bien que dans les deux premières, et il serait impossible de dire avec quel enthousiasme ces peintures furent saluées.

Le pape Léon X ayant demandé alors â son peintre des dessins pour des tapisseries qu'il voulait faire faire en Flandre et qu'il destinait â sa chapelle, Sanzio dessina et coloria de magnifiques cartons, qu'il remit à deux de ses meilleurs élèves, Van Orlay, de Bruxelles, et Coxis, de Malines, en les chargeant d'aller surveiller l'exécution de ces riches tapisseries. Ces cartons se voient encore au palais de Hamptoncourt, en Angleterre.

Sanzio fît ensuite, pour le cardinal Jules de Médicîs, son fameux tableau de la Transfiguration du Christ Ce tableau est regardé comme le chef-d'œuvre des chefid'œuvre de Raphaël. On ne peut, en effet, assez admirer ces belles figures, ces têtes d'expression si variée, de style si noble, si élevé, qu'éclaire un rayon de la gloire divine ; mais la tête du Christ surtout est ce que l'art a pu produire de plus majestueux et de plus beau.

Ce fut la plus sublime création de Raphaël, mais ce fut la dernière. La Transfiguration n'était pas encore achevée lorsqu'il mourut.

Si l'on en croit un vieux document retrouvé naguère à Rome, voici quelle aurait été la cause de cette mort prématurée. Un jour que Raphaël, déjà souffrant, travaillait au palais Famèse, il reçut l'ordre de se présenter devant le saint-père. Dans la crainte de se faire attendre, il courut le plus vite qu'il put et arriva haletant et couvert de sueur au Vatican. Il y resta longtemps

à disenter sur le plan de l'église de Saint-Pierre, qui alors préoccupait vivement Léon X. Le iroid le saisit» la transpiration s'arrêta, et, rentré chez lui, il fat pris d'une fièvre violente qui, en peu de jours, le conduisit au tombeau.

Raphaël était d'ailleurs d'une complexion excessivement délicate ; on eût dit qu'il était tout esprit et tout génie, et l'on a peine à comprendre comment, travaillant autant qu'il le faisait, il put atteindre l'âge de trente-sept ans. Un trop grand amour du plaisir contribua aussi à hâter sa fin, qu'il vit venir, sinon sans regret, du moins sans murmure; Il annonça à ses élèves, en proie à une douleur vive et profonde, qu'il n'avait plus que peu d'instants à passer avec eux, les consola, leur adressa à chacun quelques paroles d'encouragement, leur prédit des succès, leur fit ses adieux, et demanda le secours de la religion. Son calme ne se démentit pas un instant, et ceux qui le voyaient si souriant ne pouvaient croire que cette belle carrière fût si près de se briser. Enfin, le 7 avril 1520, jour du vendredi saint, il rendit son âme à celui qui l'avait si richement dotée.

Quand on apprît au pape que son peintre bien-aîmé n'était . plus, il tomba dans un profond abattement et n'en sortit qu'en versant des larmes abondantes et en disant qu'il perdait le plus beau fieuron de sa tiare. Rome entière prit le deuil ; chacun croyait avoir à pleurer la mort d'un parent ou d'un ami. Raphaël fut exposé dans son atelier, et le merveilleux tableau de la Transfiguration fut placé à son chevet. En contemplant cet incomparable chef-d'œuvre, tous les visiteurs, et le nombre

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en fut immense, ne pouvaient retenir les témoignages de leur admiration ; mais en reportant leurs regards sur ce jeune homme si beau, quoique endormi dans la m(»-t, si jeune encore, et qui eût tant fait pour Part, si Dieu lui eût permis d'atteindre les limites ordinaires de la vie humaine, les plus insensibles versaient des pleurs.

Léon X ordonna que, selon le désir de l'artiste, son corps fût déposé au Panthéon, et le cardinal Bembo se chargea de faire son épitaphe.

Le testament de Raphaël partageait sa fortune, qui était fort considérable, entre Francesco Penni, surnommé il Fattore^ parce qu'il avait eu la direction de toutes les affaires du grand peintre, et Giulio Pippi, plus connu sous le nom de Jules Romain, l'une des plus chères affections de son cœur. Tous deux étaient élèves de Raphaël, et, chargés d'achever les ouvrages qu'il laissait inachevés, ils s'acquittèrent de ce soin avec un religieux respect.

Une des clauses de ce testament affectait une somme assez forte à la restauration d'une des chapelles de l'église de Sainte-Marie de la Rotonde, et l'une des maisons que Raphaël possédait â Rome porte encore une inscription constatant que cet immeuble garantissait le paiement de la rente annuelle due à cette chapelle.

Longtemps les académiciens de Saint-Luc crurent posséder le crâne de Raphaël ; mais dans un voyage qu'il fit à Rome, le docteur Grall, auquel ce crâne fut soumis, déclara qu'il était impossible qu'il eût appartenu à un homme de génie. Des diffêrends étant survenus entre l'académie de Saint-Luc et une autre société savante, qui

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réclamait cette tête comme celle de Bon fondatenr, le pape ordonna que les restes mortels de l'illastre peintre d'ITrbin fassent exhumés.

On reconnut que le squelette de Raphaël n'avait point été mutilé. Ses précieux ossements furent exposés pendant quelques jours aux regards du public, puis enfermés dans une caisse de marbre donnée par le pontife, et replacés avec la plus grande pompe au lieu où, suivant sa volonté, il avait été enterré d'abord, c'est-à-dire dans cette même chapelle de Sainte-Marie de la Rotonde, appelée la chapelle deUa Madona dd 8asso^ que le grand peintre avait ornée de magnifiques ouvrages.

Jamais artiste ne fut plus généralement estimé et mmé que Raphaël, ni ne mérita mieux l'admiration et l'amour. Resté simple au milieu des grandeurs» modeste au comble de la gloire, fidèle à la reconnaissance et à l'amitié, il r^eva par les plus rares qualités l'éclat de son incomparable génie.

LE CORRÊGE.

Antonio AUegri dut son surnom de Corrége au village de Corregio, où il naquit en 1494, d'une honnête mais pauvre famille. Son enfance et sa jeunesse s'écoulèrent obscurément ; mais il avait reçu de Dieu le génie créateur qui, sans maître, sans modèle, sans aucun secours étranger, sait produire des œuvres admirables. Le Corrége trouva donc en lui-même tout son talent et le développa par le travail et l'étude de la nature.

158 LBS PBIMCES DE l'aBT.

On ne sait qaels furent ses premiers ouvrages ; mais toutes les compositions qu'il a laissées sont des chef-d'œuvre. Dès que son génie se fut révélé, il consacra le fruit de ses travaux au soutien des auteurs de ses jours ; puis, marié lui-même et père d'une nombreuse famille, il redoubla d'ardeur, afin que sous son pauvre toit personne du moins ne souffilt de la faim. Doux, modeste, timide à l'excès, Antonio ne croyait jamais avoir assez fini son ouvrage, et si faible que fïlt la l'étribution qui lui était accordée, il s'en contentsdt. Il avait sans doute entendu parler de ces heureux peintres dont les toiles étaient couvertes d'or par les amateurs, et que les princes comblaient de présents et d'honneurs. Songer à une pareille fortune lui eût paru un rêve insensé ; il ne souhaitait qu'une chose : pouvoir mettre sa femme et ses enfants à l'abri du besoin. Pourtant il avait la conscience de son mérite ; car un jour, après avoir admiré un tar bleau de Raphaël, il s'écria, le comparant à son propre onvrage :

— AncKio son pittore/... (Et moi aussi je suis peintre !)

Les principaux ouvrages du Corrége sont â Parme. H fit dans la grande tribune de la cathédrale de cette ville de magnifiques fresques, pour lesquelles il reçut en paiement quelques sacs de blé, du bois et un peu d'argent. Il peignit ensuite la coupole de SaintJean et celle du dôme de la cathédrale. U Ascension de Jésus- Christ et V Assomption de la Vierge^ qui y sont représentées, sont deux admirables compositions, dans lesquelles, outre la majesté et la grâce qui caractérisent toutes ses

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œuvres, il a déployé une science des raccourcis d'autant plus surprenante, qu'il n'avait en aucun maître et n'avait jamais étudié les chefs-d'œuvre de Home et de Venise.

'Après avoir prélevé sur son modique salaire la somme rigoureusement nécessaire à la subsistance de sa ûmiille, le Corrége en employait le reste à l'achat des toiles et des couleurs dont il avait besoin pour un nouveau travail, et il se remettait à l'œuvre avec un courage exemplaire. Sa femme le soutenait en lui promettant un meilleur avenir et en admirant son génie, qui ne devait être connu et apprécié qu'après sa mort.

C'est ainsi qu'Antonio fit ses nombreux tableaux, dont les plus célèbres sont la Nativité du Sauveur^ Saint Je^ romey la Madeleine^ une Sainte FamiUe ; le Mariage mystique de sainte Catheriney qu'on voit au musée du Louvre ; un Christ au jardin des Oliviers^ que le malheureux artiste fut obligé de donner pour s'acquitter d'une dette de 4 écus ; quelques scènes mythologiques, et enfin la Nuit, que possède la galerie de Dresde et qu'on estime, après la Vierge de Kaphaël, comme le plus précieux joyau de ce riche écrin.

Malgré toute l'assiduité que le Corrége mettait au travail, la misère augmentait dans son humble demeure: les enfants grandissaient, et il commençait à falloir du pain à ceux auxquels le lait de leur mère avait suffi pour 'un temps. La maladie avait aussi visité la famille, et depuis quelques jours il ne restait plus au loigis la moindre pièce de monnaie. Les provisions allaient, à leur tour, être épuisées, et, sous peine d'entendre dire à ses enfants

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cette oraelle parole,* qai déjà avait plusieurs fois déchiré son cœur : J'ai fmm ! Antonio devait chercher à se procurer quelques ressources.

On lui redevaît encore à Parme une soixantaine d'écus, somme énorme pour des gens réduits à la misère. Le C!orrége en avait déjà plusieurs fois sollicité le paiement; mais les employés subalternes auxquels il avait BSaire avaient toujours difieré de la lui remettre. Quoi qu'il pût lui en coûter de réclamer si souvent le modique salaire qui lui était accordé, il s'arma de courage, et, prenant son bâton, il se rendit à Parme, où, après bien des courses et des tracasseries, il obtint enfin le sègle^ ment de son compte. On lui remit en monnaie de cuivre les 60 écus qui lui revenaient, et le pauvre artiste, heureux de la joie qu'il allait causer à sa femme et à ses enfants, chargea gaîment ce lourd fardeau sur son épaule et se remit en marche.

La chaleur était excessive, et le Corrége, que des &> tigues et des privations de toutes sortes avaient depuis longtemps afiaibli, ralentit bientôt son pas. Il eut la pensée d'attendre au lendemain ; mais on l'attendait peut-être en pleurant : il reprit sa course, et, haletant, harassé, baigné de sueur, il arriva chez lui bien avant le coucher du soleil. Dévoré d'une soif ardente, et n'ayant pour se désaltérer que de l'eau, il en but en quantité ; mais dans la nuit même il fut saisi d'une fièvre violette, à laquelle il succomba. Ce grand homme n'avait pas encore quarante ans.

La nature s'est peinte elle-même dans tous les ouvrages de cet artiste éminent, et aucun des génies dont

PBINTRBS. 161

ces pages renferment l'histoire, pas même le divin Raphaël, n'a réussi à donner à ses compositions la grfice qui caractérise celles du Corrége. Sans avoir appris d'aucun maître les secrets de l'art, sans avoir étudié l'antique, sans avoir jamais quitté son pays, Antonio Allegri s'éleva par son génie au rang des premiers peintres du inonde. Si l'on peut lui reprocher un peu d'incorrection et quelquefois une certaine bizarrerie dans les airs de tête, les attitudes et les contrastes, il rachète ces légers défauts par de si grandes qualités, que ces défauts semblent n'être là que comme les ombres destinées à faire ressortir la lumière. En effet, la riche ordonnance de ses compositions, un goût élevé, un pinceau tendre et moelleux, une manière large et puissante, un coloris enchanteur, et ce je ne sais quoi de vague, de doux, de auave que les Italiens appellent moràidezza et que notre langue ne peut exprimer, donnent à ses tableaux un charme inimitable.

En contemplant ces belles toiles du Corrége que possède notre musée, on comprend tout ce qu'il devait y avoir d'ineffable et d'amer à la fois dans cette phrase d'Antonio, le pauvre paysan, qui gagnait à peine autant que le mercenaire occupé à la culture du sol : ^^ Moi aussi je suis peintre I" Et l'on se sent pris d'une profonde pitié pour cet homme si grand, si simple, si bon, dont la couronne de génie fut une couronne d'épines. Mais il n'est pas rare de voir les artistes expier la gloire par la douleur, et il ne sera pas le seul sur le sort duquel nos jeunes lecteurs auront à s'attendrir.

IjO Corrége n'a laissé qu'un petit nombre de dessins

et ne compte guère pour élève que Francesco Mazznoli, qui devint célèbre sous le nom de Parmesan ; mais après la mort de cet incomparable artiste, beaucoup de peintres vinrent étudier ses œuvres et s'inspirer de son' génie.

PAUL VÊRONÊSE.

Paul Caliari naquit â Vérone en 1532. Son père était sculpteur, et, le destinant â suivre la même carrière, lui enseigna de bonne heure les principes du dessin. Paul montra d'excellentes dispositions pour cette étude ; mais quand il lui fallut se mettre â travailler l'argile et la cire, il y réussit assez mal, et ne témoigna que peu de goût pour cette partie essentielle de son art. Ce peu de succès ne l'affligea point ; il voulait être peintre, et il déserta si souvent l'atelier de son père pour celui de son oncle, Antonio Badile, qu'on résolut de l'y laisser tout â fait.

Antonio, sans être un peintre de premier ordre, ne manquait pas de talent ; et le jeune Caliari avait d'ailleurs un si grand désir d'apprendre et tant de facilité naturelle, que ses progrès étonnèrent non-seulement sa famille, mais les amateurs de peinture qui fréquentaient la maison de maître Badile. Chacun prédit à Paul d'éclatants succès, et Antonio lui dit un jour :

— Te voilà, malgré ta grande jeunesse, plus habile que moi, mon cher neveu ; mais il ne suffit pas que tu sois le premier artiste de Vérone : il y a de par le monde bien des chefs-d'œuvre à étudier, bien des maîtres à

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consnltQr; et comme je. compte plus sar ton talent que sur le mien pour faire honneur à mon nom, je t'engage à visiter Venise, Florence et Rome. On n'a jamais assez bien fait quand on peut faire mieux, on n'est jamais assez savant quand on peut apprendre encore.

Paul goûta fort ces conseils ; car il y avait déjà longtemps qu'il désirait voyager. Il n'en était pas de même de son père, qui, devenant vieux et préférant le solide au brillant, eût désiré voir le jeune homme se fixer auprès de lui et s'y créer, par son travail, une position modeste, peut-être, mais assurée. Antonio Badile eut besoin de le sermonner longuement et de lui parler à diverses reprises des grandes destinées réservées à son fils, pour le décider à s'en séparer.

Enfin Paul quitta Vérone, se promettant de n'y revenir que quand il aurait visité tonte l'Italie et serait devenu un grand artiste. Le cardinal de Gonzague, qui avait vu de ses ouvrages, l'appela à Mantoue ; et le jeune peintre, heureux de débuter dans sa carrière aventureuse sous le patronage d'un homme aussi puissant et aussi élairé, se rendit avec reconnaissance à cette invitation. Le cardinal le traita, non comme un débutant qui donnait de belles espérances, mais comme un artiste déjà célèbre ; et cet accueil inspirant à Caliari un ardent désir de se montrer digne d'une bienveillance si distinguée, il se mit aussitôt à l'œuvre.

La Tentation de saint Antoine^ qu'il fit pour l'église de Mantoue, excita l'admiration publique, et le cardinal lui fit les offres les plus brillantes pour le retenir auprès de lui. Caliari fut sur le point d'y céder : il aimait déjà

LS8 FBnrcBS Ds l'abt.

son protectenr, et il se demandait oh il reDcontreniit des applaudissements pins flatteurs, une bonté plus parfiûte ; mais il se rappela les conseils de son oncle et pria instamment Hercule de Gonzagne de lui permettre de les suivre. Le cardinal ne s'y opposa pas plus longtemps et laissa partir, comblé de présents, le jeune artiste, qui s'engagea â n'oublier jamais la noble hospitalité que loi avait été donnée à Mantoue.

Venise comptait alors plusieurs grands peintres: le Titien, le Oiorgîone, le Tintoret ; ce fut à Venise que se rendit Paul Véronèse, et, quoique ces illustres maîtres eussent habitué leurs compatriotes â voir des chefsd'œuvre, Paul sut s'y faire promptement une réputation. Le Tintoret, qui était arrivé, â force de patience et de courage, à un remarquable talent, et qui avait eu plus de peine encore à triompher des obstacles que lui opposaient ses rivaux, était alors occupé de peintures commandées par le sénat. On lui adjoignit le Véronèse, dès qu'on eut vu ses tableaux, où la nature était admirablement rendue, et dans lesquels on remarquait autant de hardiesse que de grâce, autant de force que de légèreté.

Le Tintoret ne fut point jaloux de se voir associer cet artiste étranger ; de son côté, Caliari, professant la plus haute estime pour ce maître, qui s'était formé seul, ne craignit point de la lui témoigner ; et comme le Tintoret travaillait par amour pour le travail, Paul Véronèse par amour pour la gloire, et qu'aucun des deux ne s'abaissait à de vils calculs d'intérêt, leur rivalité ne fut qu'une noble émulation, à laquelle ne se mêla jamais aucun sentiment qu'on ne pût avouer.

PEINTBES. 165

Parmi les ouvrages que Galiari produisit â cette époque, on cite une fresque représentant la reine Esther devant Assuérus. Cette magnifique composition excita à Yenise un grand enthousiasme, et la république chargea celui qui en était l'auteur de la décoration de la bibliothèque de Saint-Marc. Paul, qui avait suivi jusque-là la manière du Titien, du Gioi^one et du Tintoret, son émule, commença alors â s'en former une qui lui devint propre, et dans laquelle il se livra tout entier aux inspirations de son génie.

Dès lors Véronèse fut regardé comme un des plus habiles peintres de Punivers. Mais ne se laissant point éblouir par ses succès, il quitta Venise et partit pour Rome, ne doutant pas que l'étude des che&-d'œuvre de Michel-Ange et de Raphaël ne lui fit profitable. Il admira avec enthousiasme les sublimes compositions de ces illustres maîtres, et passa quelque temps à Rome, iniquement occupé de la contemplation de ces merveilles. Peut-être s'y f£lt-il oublié pendant des années ; mais il avait promis de retourner promptement à Venise, et le sénat lui fit rappeler sa parole par l'ambassadeur Girolamo Grimani, en compagnie duquel il avait fait ce voyage.

Rentré à Venise, Paul, exalté par le souvenir de tout ce qu'U avait vu de beau, peignit d'enthousiasme V Apothéose de Venise^ et recueillit d'unanimes applaudissements. Antonio Badile ne s'était pas trompé en prédisant à son neveu qu'il serait un grand artiste, et Véronèse avait bien fait de se remettre en mémoire les conseils de ce digne parent : " On n'est jamais assez savant quand on peut apprendre encore."

166 LES PBINCBS DE l'aBT.

A if Apothéose de Venise succédèrent d'aatres ouvrages plus remarquables encore. Paul Véronèse excellait dans les grandes compositions. Son imagination vive, élevée, féconde, son pinceau léger, sûr et facile, son talent pour décorer le fond de ses tableaux, son goût pour les ornements riches et variés, se trouvaient plus à l'aise dans d'immenses pages que dans des toiles de proportions restreintes. Aussi les Banquets de cet artiste sont-ils ce qu'il est possible de désirer de plus beau en ce genre.

Les Noces de Cana^ qu'il peignît pour le réfectoire de Saint-Georges le Majeur au palais de Saint-Marc, tableau dans lequel on compte plus de cent trente figures, portèrent sa réputation au plus haut degré de gloire. Une autre composition non moins remarquable, le JRepas de Jésus chez Simon le JjépreuXy fut faite pour le réfectoire des pères servîtes de Venise et y resta pendant plus d'un siècle. Louis XIY, ayant ouï vanter la beauté de ce tableau, entra en négociation avec . les révérends pères et leur ofirit, en échange de ce chef-d'œuvre, une somme considérable. Les servites la refusèrent, ne pouvant se résoudre à ne plus voir à sa place cette admirable toile devant laquelle s'extasiaient tous les visiteurs du couvent. Le roi, sans se plaindre de cet échec, laissa voir combien il regrettait de ne pouvoir acquérir ce précieux morceau. Louis XIY était alors dans tout l'éclat de sa puissance ; et comme il importait peu à la république de mécontenter les pères . servites, pourvu qu'elle satisfît le roi de France, le tableau fut enlevé du couvent pendant la nuit et expédié aussitôt à Paris.

PBINTBES. 167

On le voit au musée du Louvre, en face des Noces de Gana. XJn antre chef-d'œuvre du même maître, que nous possédons aussi, est celui des DiadpleB cTEmmaiis,

Presque toutes les capitales de l'Europe montrent avec orgueil quelque tableau de ce grand peintre, et la gravure les a rendus populaires. Il en eût toutefois laissé un plus grand nombre, si la mort ne l'eût frappé dans tonte la plénitude de son talent, et lorsque les amis de l'art comptaient encore pour Ini sur de longues années. Quand, le jour de Pâques 1588, on apprit que Paul Véronèse, malade depuis quelques jours seulement, venait d'expirer, les pleurs remplacèrent, dans toute la ville de Venise, l'allégresse avec laquelle on célébrait cette fête. On regrettait en lui non-seulement l'artiste éminent, mais l'homme de bien, dans toute l'étendue de ce mot. Si les grands le reconnaissaient pour un des leurs et vantaient son rare talent, l'élévation de son esprit, l'aristocratie de son langage et de ses manières, les petits, qu'il n'avait jamais dédaignés, parlaient de la bonté de son cœur, de sa modestie, de son affabilité, et racontaient des traits de bienfaisance et de générosité qu'il avait laissé ignorer tant qu'il avait vécu.

C'est une admirable chose que l'alliance du génie et de la vertu, et la postérité ne saurait trop rendre hommage à ceux dont le front a brillé de cette double couronne.

Aucun peintre n'a mieux su que Paul Véronèse déployer toutes les richesses de sop art : ses compositions sont merveilleusement conçues et non moins merveilleusement exécutées; ses poses sont vraies, nobles et

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gracieases; ses types, d'une yariété et d'une él^ftaee rares;. ses couleurs, bien entendues, et ses draperies, d'un goût et d'une magnificence qui n'appartiennent qu'à luL Toutefois il est à regretter que le peintre, emporté par son génie, ^it manqué aux convenances historiques,en donnant à ses personnages la figure et le costume des célébrités de son époque, oubli d'où résultent de singuliers anachronismes. Il a quelquefois aussi peint de pratique ; ce qui fait que ses ouvrages ne sont pas tous de la même beauté,

Paul Yéronèse a laissé un grand nombre de dessins arrêtés à la plume et lavés au bistre. Les amateurs les regardent comme très-précieux et ne peuvent se lasser d'en admirer la belle ordonnance et les nombreux détails. On possède aussi de lui quelques études au crayon.

Ce peintre faisait honneur à son art par la manière noble et désintéressée dont il l'exerçait : il ne se j»réoccupait nullement deis questions d'argent et ne se souvenait de ce qu'il pouvait attendre de son pinceau que quand il avait à soulf^er quelque malheureux ou à protéger quelque artiste sans ressources.

On raconte qu'ayant eu à se féliciter de la manière gracieuse dont il avait été reçu dans une maison de campagne des environs de Venise, il crut ne pouvoir mieux témoigner sa reconnaissance à ses hôtes que par un de ses ouvrages. Il fit secrètement, pendant son séjour dans cette villa, un tableau représentant la famille de Darius aux pieds d'Alexandre, et le laissa dans sa chambre en s'en allant. Ce tableau, dans lequel on voysdt

vingt figures de grandear naturelle, avait été fait en fort peu de temps et à maintes reprises, mais ce n'en, était pas moins un chef-d'œuvre.

Paul Yéronèse mourut à l'âge de cinquante^huit ans. Il laissait deux fils, Charles et Gabriel, qui tous deux s'occupèrent de peinture. Charles avait de rares dispositions et eût sans doute égalé son père, si trop d'application au travail n'eût abrégé ses jours. Gabriel s'occupa de son ai*t en amateur seulement; toutefois il acheva, avec l'aide de son oncle Benoît Caliari, plusieurs tableaux laissés inachevés par Paul Véronèse. Benoît, fi-ère de Paul, avait souvent travaillé avec ce grand artiste ; mais modeste autant que laborieux, il ne songea point â la réputation qu'il pourrait s'acquérir en réclamant la propriété de quelques-unes des œuvres qu'ils avaient faites en commun.

Alexandre Yéronèse n'était pas de la même famille. Ce surnom de Yéronèse lui fut donné, comme à Paul Caliari, par la ville de Yérone, sa patrie. Un coloris vigoureux, un dessin correct, un pinceau gracieux distinguent les tableaux de cet artiste; mais on ne peut les comparer â ceux du peintre dont nous venons de retracer l'histoire.

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