LE GUIDE
Gaido Reni naquit à Bologne en 157Ô. Daniel Reni, son père, était joueur de flûte et le destina de bonne heure à la musique. Guido fit quelques progrès dans cet art H s'y appliquait pour contenter ses parents ; mais il avait beaucoup plus de goût pour la peinture ; et lorsqu'il savait ne pas être observé, il quittait son clavecin et s'amusait à dessiner sur les murs ou sur le parquet des figures, qu'il se hâtait d'effacer dès qu'il entendait du bruit. Il ne put si bien se cacher qu'on ne finît par savoir à quoi il employait son temps; et Daniel Reni, comprenant qu'il ne ferait jamais de cet enfant qu'un médiocre musicien, et concevant l'espoir d'en faire un grand peintre, le plaça dans l'atelier de Denis Calvart.
Il n'eut point â s'en repentir: de rares dispositions, jointes à un grand amour du travail, firent bientôt du jeune Reni le meilleur élève du peintre hollandais. Denis n'était pas sans talent ; mais il n'avait ni la hardiesse de trait ni la facilité d'exécution que possédait Guido, et au bout de quelques années il se vit dépassé par son élève. VjBrs ce temps, Louis Carrache, secondé par ses deux cousins Augustin et Annibal, fonda à Bologne une nouvelle école de peinture, qui devait faire concurrence â celle de maître Calvart et professer des principes tout différents.
Denis ne vit pas sans en ressentir un violent dépit la manière des Carrache goûtée par quelques connaisseurs ;
il se déclara leur ennemi et menaça de renvoyer honteusement celui de ses élèves qui se permettrait d'imiter ces nouveaux maîtres. Guido cependant avait été frappé du caractère particulier des tableaux sortis de cette école. Denis Calvart s'était attaché à la manière du Caravage, qui avait substitué à l'étude des beautés de l'antique et des admirables compositions de Raphaël, de Michel- Ange et du Titien, l'imitation servile de la nature. C'était contre cette prétendue réforme que s'élevaient les Carrache : ils voulaient ramener la peinture dans la voie sévère d'où le Caravage l'avait fait sortir, restituer au dessin sa pureté, au coloris son éclat doux et flatteur, et remplacer les bizarreries de l'imagination par des compositions savantes et gracieuses.
Le Guide, que son génie éclairait, comprit que le succès ne pouvait manquer de couronner les efforts des Carrache et devint le secret partisan de leur méthode. H souffi-ait avec peine l'amère critique que Calvart faisait de leurs œuvres ; toutefois son caractère doux et timide, le respect qu'il portait à son maître l'empêchaient d'en rien laisser voir. Mais à mesure que la réputation des Carrache grandit, la jalousie de Denis s'envenima, et, voyant que ses élèves ne la partageaient pas comme il l'eût voulu, il se permit envers eux de violents reproches, des injures et des mauvais traitements.
A la suite d'une scène comme presque chaque jour il s'en produisait dans l'atelier, le Guide quitta Denis Calvart, en compagnie de l'Albane, son protégé, du Guerchin et de quelques autres jeunes gens. Tous se rendirent à récole des Carrache, où ils furent admis sans difficulté.
LES rjJINCES DE L ART.
Le talent de Guido ne tarda pas à être apprécié par Louis et Annibal; et, sachant qu'il serait un jour la gloire de leur école, ils lui prodiguèrent les soins les plus intelligents et les plus affectueux. Le Guide en profita merveilleusement: s'il avait fait des progrès sous la direction de Calvart, il ne pouvait manquer d'étonner ses nouveaux maîtres, dont la méthode lui paraissait aussi simple qu'excellente.
Il n'y avait encore que peu de temps qu'il la suivait quand il fit son tableau d' Orphée et Eurydice^ tableau qui frappa les amateurs par une composition pleine de noblesse, un coloris frais et vrai, une rare entente du clairobscur, une touche légère et hardie. Si jeune que fÏÏt Guido, on le regarda dès lors comme un grand artiste, et les Carrache opposèrent ce chef-d'œuvre aux tableaux du Caravage.
Michel- Ange Caravage n'était pas homme à supporter patiemment ce qu'il regardait comme une injure, et la guerre éclata entre les deux écoles. Le Guide, en butte aux tracasseries et aux provocations des partisans de ce peintre, apprit qu'on n'est pas impunément un artiste en renom avant d'être un homme; mais il fit preuve de beaucoup de sagesse et de modération dans plusieurs rencontres et ne répondit aux invectives de ses adversaires qu'en leur disant :
— Je préfère la manière des Carrache â celle du Caravage, parce que j'aime mieux la lumière du jour que les ténèbres de la nuit ; je ne m'oppose point â ce qu'il suive ses goûts; qu'il me permette donc d'obéir aux miens.
La justesse de ce raisonnement désarma ses ennemis, qui le laissèrent travailler en paix. Les félicitations obtenues par le Guide l'encouragèrent à en mériter de nouvelles. Il ne se persuada pas, comme il arrive trop souvent aux jeunes gens après un premier succès, qu'il n'avait plus rien â apprendre ; il redoubla d'ardeur, au contraire, et, non content d'étudier les œuvres des maîtres, il voulut les copier. H reproduisit le beau tableau de Sainte Cécile envoyé à Bologne par Raphaël, et fit hommage de cette reproduction au cardinal Facchinetti, son protecteur. On s'extasia sur la beauté de cette toile et sur la facilité avec laquelle le jeune artiste avait imité l'incomparable Raphaël ; et le Guide ayant envoyé â peu près à la même époque deux autres tableaux à Rome, on l'invita à s'y rendre.
Rome, la ville bien-aimée, la véritable patrie des artistes, avait déjà passé bien des fois dans les rêves du Guide ; aussi sa joie, en s'y voyant appelé, fut extrême. L'Albane, son ami, l'y avait précédé et s'était lié avec plusieurs peintres célèbres, auxquels il se fit un plaisir de recommander le Guide; car il n'avait point oublié tous les services qu'il en avait reçus pendant son séjour chez Denis Calvart.
Le Josépin accueillit avec faveur Guido Reni, en qui il voyait non-seulement l'ami de l'Albane, mais l'adversaire du Caravage, et se chargea de le présenter aux illustres personnages qui ne le connaissaient encore que par ses œuvres. L'extérieur distingué du jeune artiste, ses manières élégantes, son esprit, sa conversation pleine de charmes, achevèrent ce que la vue de ses tableaux avait
LES PEINCE8 DB l'aBT.
commencé, et il ne tarda pas à devenir le peintre à la mode. Tous les salons lui furent ouverts, et ce fut à qui emploierait le premier son pinceau.
Le Josépin, vaincu dans un concours par le Caravage, ne le lui avait point pardonné ; et, jugeant Guido Reni plus capable que lui-même de prendre une revanche de cette défaite, il intrigua auprès du cardinal Borghèse et obtint qu'un Crucifiement de saint JPierre^ confié d'abord au Caravage, lui fût repris et donné au Guide.
Dès que le Caravage, alors absent de Rome, eut appris ce qui se passait, il accourut et appela en duel le Josépin, qui refusa de se battre, son titre de gentilhomme ne lui permettant pas, dit-il, de se mesurer avec un roturier. Une telle réponse porta au comble la colère du Caravage, dont le caractère était des plus impétueux et des plus difficiles. Il résolut d'aller à Malte, de s'y faire recevoir chevalier servant, et d'ôter ainsi à son ennemi tout prétexte de lui refuser satisfaction. Mais avant de partir, il voulut voir le Guide, contre lequel il nourrissait depuis longtemps un violent dépit, et se permit de l'injurier. Reni lui répondit sur le même ton, et le Caravage, à qui la fureur ôtait la raison, s'empara d'une épée et le blessa gravement au visage.
Après cet exploit, il s'enfuit de Rome, et, ne renonçant point au désir de se venger du Josépin, il courut à Malte, où il obtint, comme il l'espérait, le titre de chevalier; mais après s'être jeté, grâce â son humeur bouillante, dans de tragiques aventures, il mourut misérablement.
Le Guide, guéri de sa blessure, se remit au travail.
PBINTRKS. 175
fut choisi par le pape Paul Y pour décorer sa chapelle privée au palais de Monte-Cavallo, et sut se montrer digne de ce choix. Une Vue du Paradis^ qu'il peignit sar la voûte, et une ^nnonota^ton, derrière le maître-autel, charmèrent le pontife, qui ne pouvait se lasser d'admirer la facilité avec laquelle travaillait son peintre et la liberté d'esprit dont il faisait preuve, en soutenant quelque conversation que ce fôt sans que son pinceau se ralentît un instant. Presque chaque jour, Paul Y allait visiter sa chapelle et prenait plaisir à s'entretenir avec le Guide, comme autrefois Jules II avec Michel- Ange, et Léon X avec Raphaël.
La faveur dont jouissait Guido Reni excita la jalousie de quelques-uns de ses rivaux. Us le calomnièrent à la cour pontificale, et, étant parvenus â influencer le trésorier du pape, ils causèrent à l'aitiste toutes sortes de désagréments. Le Guide, humilié d'être obligé de réclamer le prix de son travail et de le débattre avec un homme dont le mauvais vouloir n'était que trop évident, quitta Rome sans en prévenir personne et retourna à Bologne.
Ses concitoyens le reçurent avec empressement, le remercièrent de s'être souvenu d'eux et lui demandèrent quelques tableaux. H se rendit à leurs sollicitations et peignit V Apothéose de saint Dominique et le Massacre des Innocents. Ces deux toiles n'étaient pas terminées, qne le Guide reçut la visite du légat de Bologne, qui venait, de la part du pape, le prier de retourner à Rome.
Paul Y avait appris avec autant de peine que de surprise le départ de son artiste favori, et, ne sachant quelle
176 LES PRINCES DB l'aRT.
route le Guide avait prise, il avait envoyé dans toutes les directions des courriers chargés de le ramener, après lui avoir promis réparation de tous les torts dont on pourrait s'être rendu coupable envers lui. Mais Reni avsdt trop d'avance sur ces courriers pour qu'ils pussent le rejoindre ; il avait donc paisiblement continué sa route vers Bologne, tandis que le pontife menaçait d'une disgrâce ceux qui avaient osé offenser son peintre et privaient ainsi Rome d'un talent éminent. Dès qu'il eut reçu la nouvelle de l'arrivée du Guide dans sa ville natale, il écrivit à son légat pour lui ordonner de le renvoyer promptement auprès de lui. Mais le Guide se montra fort peu disposé à céder aux instances du légat, et ce ne fdt qu'après d'assez longues négociations qu'il consentit à retourner à Rome.
Dès que les cardinaux en furent informés, ils envoyèrent leurs carrosses au-devant de lui, suivant le cérémonial observé pour l'entrée des ambassadeurs des grandes puissances, et Paul V le reçut avec les témoignages de la plus sincère affection. Il lui accorda une forte pension, lui fit don d'un magnifique équipage, et fit comprendre aux ennemis du peintre qu'il ne serait pas sûr pour eux de tenter à l'avenir quelque chose contre lui.
La chapelle de Monte-Cavallo étant entièrement décorée, le Guide entreprit celle de Sainte-Marie Majeure et se surpassa lui-même dans cet admirable travail. Sa réputation s'accrut tellement, que, pour obtenir de lui le moindre tableau, il fallait le payer fort cher et avant même qu'il fût commencé. Les princes et les rois se
PBINTBBS. 177
disputaient ses ouvrages, et, quelle que fïït sa prestesse, il ne parvenait pas à les satisfaire tous. On peut juger cependant de cette merveilleuse Êicilite par un seul trait. Le duc Jean-Charles de Toscane lui ayant demandé une tête d'Hercule, il la peignit en moins de deux heures en présence du prince, qui lui donna 60 pistoles, une chaîne d'or et sa médaille.
Hors de son atelier, le Guide était modeste, affable, plein d'indulgence et de bonté ; mais redevenu peintre, il était fier et superbe. U ne travaillait qu'entouré d'un certain apparat: il était vêtu d'habits magnifiques, et ses élèves, rangés à ses côtés dans un profond silence, écoutaient ses leçons, le regardaient peindre, préparaient sa palette et nettoyaient ses pinceaux. Il ne fixait jamais le prix de ses tableaux, il recevait une récompense et non un salaire. Il eût vécu dans l'opulence, s'il ne se fàt laissé entraîner par la passion du jeu, â laquelle il sacrifia des sommes énormes.
De nouvelles contrariétés, œuvre d'une jalousie qui ne se lassait point, engagèrent le Guide â quitter ^Rome une seconde fois, et ce fut encore à Bologne qu'il se retira. Il y peignit les Travaux (TJErercule, quelques autres scènes mythologiques, une Madone et une Annonciation^ qu'on regarde comme ses compositions les plus remarquables. Chacun de ces tableaux avait été commandé par un roi ou un prince souverain. Jamais artiste n'avait joui d'une plus haute réputation. On l'appela à Naples, où des travaux importants lui furent confiés ; mais Ribera et les autres peintres napolitains l'ayant fait menacer d'un coup de poignard, s'il ne quittait leur ville, le Guide,
LBS PBINCBS DB L'ABT.
qui savait qu'on peut tout craindre des envieux, aima mieux se retirer que de rester en butte à leurs persécutions.
C'est à peu près vers cette époque qu'il commença à s'abandonner à son amour efl5*éné pour le jeu. En peu de temps, la fortune qu'il avait si noblement acquise fiit engloutie; il eut recours aux usuriers, et quand cette ressource lui manqua, il reprit son pinceau. Mais comme il lui fallait de l'or, beaucoup d'or, â jeter à cette insatiable passion du jeu, le Guide, perdant ce respect de son talent auquel il n'avait jamais manqué jusque-là, livra, sans souci de sa gloire, à qui les voulut acheter, des peintures que jadis il eût rougi de signer.
Quand la chance lui avait été contraire, ce qui arrivait souvent, quand il avait joué et perdu sur parole quelque somme considérable, il avait hâte de s'acquitter, et on l'a vu, en pareilles circonstances, faire jusqu'à trois tableaux par jour. Tant que le Guide fut jeune et fort, il trouva dans son inépuisable fécondité les moyens de satisfaire ce besoin d'émotions qui devient bientôt toute la vie du joueur ; mais quand l'âge et ces émotions mêmes l'eurent afikibli, il s'adressa à ses amis et fit des dettes, qu'il se trouva dans l'impossibilité de payer. Ces demandes se renouvelant, ceux qui d'abord lui avaient ouvert leur bourse l'abandonnèrent, et l'artiste, qui eût pu être le plus heureux de toute l'Italie, mourut de chagtin et de misère en 1642.
Les compositions du Guide se distinguent par beaucoup de richesse et de majesté. Son pinceau est léger, moelleux et coulant ; sa touche, vive, gracieuse et spirituelle ;
son dessin, correct; ses draperies sont admirablement jetées ; ses têtes, pleines de noblesse et d'expression ; et ses carnations, d'une merveilleuse frsdcheur.
Il a laissé à Rome et à Bologne ses œuvres les plus paiiaites. Gênes, Modène et Ravenne en possèdent aussi que ne désavouerait aucun mtdtre ; enfin on en trouve dans presque tous les musées de l'Europe. Celui du Louvre en compte plusieurs, parmi lesquelles on remarque une Annonciation faite pour la reine Marie de Médicîs.
Le Guide s'occupait aussi de sculpture, de musique et de gravure. Il a reproduit à l'eau-forte plusieurs sujets de piété peints par Annibal Carrache, le Parmesan et quelques antres aitistes ; mais on a aussi beaucoup gravé d'après lui. Ses dessins sont très-estimés pour la franchise, la hardiesse, la légèreté de la touche, la beauté des Airs de tète et le grand goût des draperies.
LE DOMINIQUIK
Domenico Zampieri naquit à Bologne, le 21 octobre 1581. Son père était un cordonnier qui, grâce à un travail assidu, s'était acquis une certaine aisance, et qui se fit un bonheur d'élever le fils que Dieu lui avait donné comme étaient élevés les jeunes gens des meilleures familles de Bologne. Domenico profita bien des leçons qui lui furent données et se fit chérir de ses maîtres par une docilité et une douceur exemplaires. Un bon cœur, un esprit juste, une modestie qui dégénérait quelquefois en
180 LBS PBINCBS DB l'aBT
nne timidité ezceBsive, tel était le caractère de Zampieri. Ses parents crurent ne pouvoir mieux faire que de tourner ses vues vers l'état ecclésiastique, et il ne témoigna aucune répugnance à se soumettre à leur désir.
Mais bientôt une autre vocation se révéla en lui : quelques tableaux des maîtres, tableaux qu'il contempla avec un indicible plaisir, lui inspirèrent pour le dessin un goût auquel ne tardèrent pas à céder tous les autres. Ses études littéraires furent un peu négligées ; il abandonna la lecture et renonça même aux distractions qu'on aime tant à son âge, pour s'occuper de copier, tant bien que mal, des gravures et des dessins achetés sur les faibles sommes destinées à ses menus plaisirs.
Il ne voulut d'abord rien dire de ce goût, qu'il pensait n'être qu'une fantaisie passagère ; mais quand il se fut assuré que rien ne lui plairait autant que la peinture, il en fit la confidence à son père, et celui-ci, qui l'aimait trop pour le contraindre à quoi que ce Ait, le retira du collège et le plaça chez Denis Calvart, peintre hollandais, alors en réputation à Bologne.
Une autre école de peinture s'était élevée depuis quelques années à côté de celle de Denis, c'était celle des Carrache; mais la réforme tentée par ces jeunes artistes comptait encore peu de partisans, et le père de Domenico préféra confier son fils aux soins du Hollandais.
Deux des meilleurs élèves de Denis, le Guide et PAlbane, l'avaient récemment quitté pour entrer chez les Carrache, et la jalousie de l'étranger contre ses rivaux s'en était de beaucoup accrue. Injuste, conmie on l'est
FEINTEES. 181
toujours lorsqa'on cède aux conseils de Fenvie, il déchirait sans pitié les Carrache, critiquait leur manière et niait leur talent. A l'entendre, Louis, Augustin et Annibal étaient d'ambitieux ignorants, et la révolution qu'ils s'efforçaient d'opérer dans la peinture ne devait aboutir à rien moins qu'à la ruine complète de cet art.
Le jeune Zampieri ne douta pas d'abord que son m^tre n'eût raison, et il s'appliqua avec zèle à suivre les leçons qu'il en recevait. Mais quand il eut fait assez de progrès pour juger par lui-même du mérite d'un tableau, il étudia ceux de la nouvelle école et trouva que Denis traitait bien sévèrement les œuvres des Carrache. Quant à lui, il y remarqua un dessin correct, un bon coloris, des attitudes nobles et vraies, de belles pensées, et, ce qui manquait surtout â son maître, une fidèle imitation de la nature.
Zampieri se procura secrètement quelques modèles des Carrache et les copia non moins secrètement ; car Denis av^t expressément défendu qu'un seul de ces modèles parût dans son atelier. Ce n'était que pendant les absences du maître que Domenico substituait les tableaux de cette école à ceux qu'on lui donnait â copier. Mais un jour que, se croyant seul pour longtemps, il s'était mis â ce travail, Calvart rentra et s'approcha de lui avant que, tout troublé de ce retour inattendu, Zampieri eût pu faire disparaître le modèle prohibé.
Le maître, furieux, lui aiTacha le tableau, le déchira, le foula aux pieds, et accabla d'injures l'élève, qui, tout confus et n'osant entreprendre de se justifier, résolut de
182 LES PBINCSS BB l'aBT.
laisser passer cet orage. Mais Denis n'était pas homme à pardonner ane telle offense : dès ce jour, Zampieri devint l'objet de sa haine ; il n'eut plus pour lui une parole de bienveillance ou d'encouragement ; loin de là, il affecta de le traiter en toutes rencontres avec mépris et dureté ; il lui prédit qu'il ne serait jamais qu'un barbouilleur et le fit cruellement souffiir.
Malgré sa douceur et sa patience, Domenico, las de se voir en butte à des tracasseries et â des reproches continuels, regrettait fort de n'être pas entré chez les Carrache plutôt que chez cet homme violent, auquel on ne pouvait faire entendre raison ; mais il n'osait le quitter et taisait à son père tout ce qu'il était obligé d'endurer. Un jour pourtant, Denis, plus irrité encore que d'habitude contre ses adversaires, peut-être parce qu'il ne pouvait méconnaître leur mérite, se permit de les critiquer avec la plus grande amertume, et, suivant sa 'coutume, après avoir épanché la bile qu'il nourrissait contre les Carrache, il invectiva Zampieri.
— Pardonnez-moi, dit avec calme le timide élève, je n'ai pas voulu vous offenser ; je croyais que, pour devenir un artiste, il est bon d'étudier lès œuvres de plusieurs maîtres, afin de chercher à imiter ce que chacun d'eux a de bon.
La réponse était juste ; mais précisément parce qu'il la trouvait telle, Calvart entra en fureur, et, à défaut de meilleurs arguments à opposer à son élève, il saisit un chevalet et l'en frappa. C'était plus que n'en pouvait supporter Domenico: il quitta l'atelier, les larmes aux yeux, et rentra chez son père, auquel il ne put cacher
le sujet de sa tristesse. Zampieri, indigné, Ini reprocha doucement de ne s'être pas plaint plus tôt, et se rendit chez Louis Carrache, pour le prier de se charger de son fils.
Dès le lendemain, Domenico s'y présenta et fut reçu avec d'autant plus d'affection qu'il avait plus souffert pour la cause de ses nouveaux maîtres. Louis surtout le prit en amitié, et, à cause de sa douceur, de sa timidité, de son apparence faible et chétive, il lui donna le surnom de Domeniehino (petit Dominique), surnom qui lui est resté.
Les Carrache enseignaient avec zèle, mais avec bonté, et s€us leur direction le Dominiquin fit de sensibles progrès. Toutefois ce n'était pas un de ces artistes qui n'ont presque pas besoin de leçons, qui devinent, sans qu'on les leur explique, les secrets de l'art; son génie était plus fi*oid, plus réfléchi; il demandait à être fécondé par l'étude et le travail. Louis Carrache était bien le maître qui convenait à cet élève ; car lui-même avait été dans sa jeunesse accusé d'incapacité ; il prit donc à tâche de l'encourager et de lui inspirer une certaine confiance en ses propres forces. *
Il n'y réussit pas d'abord, et un concours ayant été proposé quelque temps après son admission dans l'atelier, le Dominiquin s'excusa d'y prendre part. Toutefois, comme ce n*était point par paresse qu'il refusait de concourir, il fit, comme les autres élèves, le tableau demandé. Le jour fixé pour la distribution des récompenses étant arrivé, l'ouvrage de chacun fut sérieusement examiné par les trois Carrache, et Louis, aux soins duquel
Zampierî était spécialement confié, lui dit qu'il avait eu tort de ne pas vouloir essayer ses forces. Le Dominiquin rougit, s'éloigna un instant et réparut portant un tableau, qu'il présenta en tremblant à son professeur.
A peine Louis y eut-il jeté les yeux, qu'il le jugea digne d'être présenté à Augustin, â Annîbal et aux amateurs qui s'étaient joints à eux pour décider du mérite des concurrents. Tous les ouvrages furent étudiés de nouveau et comparés â celui du Dominiquin, auquel la préférence fut unanimement accordée. Ce triomphe combla de joie le jeune artiste, mais n'altéra nullement sa modestie.
Au nombre des élèves de Louis Carrache était l'Albane. Charmé des bonnes qualités du Dominiquin, il se lia avec lui d'une étroite amitié, et dès lors il ne manqua plus rien au bonheur de Zampieri. Mais ce bonheur devait peu . durer : l'Albane, plus âgé que lui de quelques années, quitta l'école des Carrache et partit pour Rome, où l'appelait un ardent désir d'étudier les œuvres des grands maîtres. H y retrouva Annibal Carrache et dut à ce peintre quelques c(Snmandes qui le firent connaître. Il n'oublia cependant pas son ami, et, après une année de séjour à Rome, il lui envoya plusieurs dessins qu'il avait faits d'après Raphaël.
Le Dominiquin fut émerveillé des progrès- de l'Albane et résolut, lui aussi, de se rendre dans la ville qui possédait de si admirables chefs-d'œuvre. L'Albane le vit, un jour, arriver sans en avoir été prévenu; mais il Paccueillit avec joie, le présenta à Annibal, et celui-ci, en
FEINTEES. 185
souvenir du temps que le Dominiquin avait passé sous la direction de Louis, l'admit â partager ses travaux. Zampieri apprécia le service que lui rendait son ami et lui voua la plus vive reconnaissance ; car sa timidité l'eût, sans ce secours, empêché de trouver quelque protecteur à Rome, où il arrivait inconnu.
Annibal Carrache peignait les fresques de la galerie Famèse, magnifiques pages que l'artiste eut la douleur de se voir marchander, lorsqu'il les eut terminées ; mais il travaillait alors avec enthousiasme, et le Dominiquin, heureux de recevoir les conseils d'un tel maître, savait les mettre à profit. Tout le temps qu'il n'employait pas au palais Famèse, il le passait au Vatican devant les sublimes compositions de Raphaël et de Michel- Ange; c'était là sa seule distraction.
De grands succès ne pouvaient manquer de récompenser tant d'amour du travail, et un tableau de la Morû cP Adonis^ confié par Annibal au pinceau du jeune homme, produisit une vive sensation dans le monde des artistes et des connaisseurs. Le Dominiquin se plaçait tout d'un coup, par cette œuvre, au premier rang des peintres que Rome comptait alors ; mais il n'eut pas le loisir de jouir en paix d'une réussite que sa modestie l'avait empêché de rêver : une basse envie lui suscita de nombreux ennemis, et il se trouva en butte à des persécutions de tout genre. L'Albane seul lui resta fidèle, le consola, l'encouragea, et s'efforça de lui faire prendre en mépris les injures de ceux auxquels sa naissante réputation portait ombrage. La modération du Dominiquin fut admirable, mais^on bon cœur fut cruellement fi'oissé de
186 LBS PRINCES DE l'aBT.
voir se tourner contre lui ceux qu'il regardait presque déjà comme dés amis.
Augustin Carrache, jaloux comme beaucoup d'autres de ce nouvel astre qui s'élevait, se rangea parmi les ennemis du Dominiquin et ne lui épargna pas les railleries. La réflexion, la lenteur que le jeune homme apportait au travail, fournirent à Augustin l'idée de le surnommer le Boeufs et il ne se servit plus, soit en parlant de lui, soit en l'interpellant, que de ce surnom inj mieux. Annibal Carrache était rarement d'accord avec Augustin, son frère, quoiqu'il l'aimât beaucoup ; il prit la défense du Dominiquin, dont il entrevoyait l'avenir, et dit un jour à Augustin, qui se permettait envers Zampieri cette grossière appellation :
— Si Dieu nous donne encore quelques années de vie, â moi et â toi, mon frère, nous veiTons le champ de la peinture fertilisé par ce bœuf, qui trace si laborieusement son sillon.
Lors de l'apparition de la Mort cTAdoniSy le Bolonais Agucchi avait recommandé au cardinal son frère le jeune Zampieri, et le cardinal avait promis de le protéger; mais les discussions élevées par les envieux sur le mérite de ce tableau refroidirent ses bonnes dispositions et lui firent ajourner l'exécution de ses promesses. H fallut qu'un nouvel ouvrage vînt mettre au grand jour le talent' du Dominiquin : la Délivrance de saint JPierre fut admirée, et le cardinal Agucchi confia à l'artiste, un instant méconnu, la décoration de la chapelle de Saint- Onuphre.
Le Dominiquin s'en acquitta â merveiUe et se montra
PBINTBBS. 187
de jour en jour plus digne de la protection qui lui était accordée. Il produisit successivement plusieurs pages fort remarquables : Suzanne et les Vieillards^ le Mavissèment de saint Pavl^ un Saint François et un Saint Jérôme,
Annibal Carrache étant mort vers cette époque, le Dominiquîn, chargé 'de lui ériger un tombeau, en donna le plan, y fit lui-même quelques sculptures, et peignit audessus du monument le portrait de celui qui avait été son maître et son ami.
La réputation du jeune artiste allait croissant : le cardinal Aldobrandini le choisit pour décorer son palais du Belvédère ; et quelque temps après, le cardinal Odoard lui demanda, pour l'abbaye de Grotta-Ferrata, quelques scènes de la vie de saint Barthélémy. Pendant qu'il s'occupait de ce travail, il eut occasion de voir dans quelques-uns des salons où il était admis une jeune fille dont la candeur et la modestie lui plurent ; il résolut de la demander en mariage. N'osant encore se déclarer, il attendit que sa position fût plus sûre, afin de n'avoir point à redouter un refus ; mais, voulant donner à celle qu'il regardait déjà comme sa fiancée une preuve de ses sentiments, il la plaça, en costume de page, dans un de ses tableaux. La ressemblance était si frappante, que le nom de la jeune fille circula de bouche en bouche, et ses parents, au lieu d'en être flattés, comme l'avait trop naïvement supposé le^ Dominiquin, s'en indignèrent, et, employant auprès du cardinal Odoard leur influence et celle de leurs amis, ils obtinrent le renvoi de l'artiste.
188 LES PBINCES DE l'aRT.
Heureasement pour le Dominiquin, PAlbane était encore à Rome. Il reçut la confidence des nouveaux chagrins de son ami, et, cette fois encore, les adoucit en les partageant. Il fit donner au Dominiquin une partie des peintures à exécuter au château de Bassano, et celuici fit preuve d'un si rare talent, qu'on lui confia la direction des fresques de la chapelle de Saint-André.
Là, il se trouva en concurrence avec le Guide, qu'il avait vu jadis dans l'école des Carrache. Le Dominiquin peignit un Saint André battu de verges^ et le Guide un /Saint André en prières. L'œuvre du Guide fut jugée supérieure à celle de son émule et payée 400 écus, tandis que Zampieri n'en reçut que 150. Cet échec fut trèspéuible au Dominiquin, qui, sans prétendre l'avoir emporté sur le Guide, se flattait du moins de l'avoir égalé. Il résolut de quitter une ville où l'on appréciait si mal son talent et de retourner à Bologne. Il était prêt à partir, lorsqu'on lui commanda pour le maître-autel de San-Girolamo délia Cailtâ la Communion de saint Jérôme. Il reprit son pinceau, et, animé du désir de prendre enfin une éclatante revanche de l'injustice qui le poursuivait, il se surpassa lui-même et produisit une œuvre digne d'être placée auprès de celle des plus gi*ands maîtres. Chacun voulut voir la Communion de saint Jérôme^ et tous les connaisseurs exempts de passion déclarèrent que cette admirable page pouvait être comparée à la Transfiguration 4© Raphaël.
En présence d'un tel succès, l'envie se tut un instant, écrasée par l'impossibilité de contester la beauté de cette sublime composition; mais bientôt s'enhardissant, elle
PEINTIIKS. 189
commença de murmurer tout bas que cette œuvre n'était qu'une copie ; que si le Dominiquin avait réussi dans la peinture, l'idée n'était pas de lui, et qu'il l'avait empruntée à Augustin Oarraché, l'un de ses anciens ennemis. Augustin avait, en effet, traité ce sujet; mais le Dominiquin l'avait de beaucoup surpassé, et il n'existait entre leurs deux tableaux que l'analogie qu'on trouve entre ceux des différents maîtres qui ont retracé les mêmes scènes : ainsi la Sainte Famille ou V Adoration dès Mages.
Le Saint Jérôme du Dominiquin, reproduit par la gravure, se répandit dans toute l'Europe ; et la réputation du peintre menaçant d'obscurcir celle de ses persécuteurs, Lanfranc, qui, malgré son incontestable talent, s'était rangé* parmi les adversaires de Zampieri, fît graver aussi le tableau d'Augustin Carrache, afin de diminuer, par la comparaison qu'on en ferait, la gloire du Dominiquin.
Profondément afliigé de ces menées et de la haine vivace qu'elles prouvaient, notre artiste, qui ne se souvenait pas d'avoir jamais fait de mal â personne et qui ne demandait qu'à aime»» ses rivaux, fut sur le point de laisser le champ libre â leurs calomnies et d'aller vivre inconnu dans quelque retraite éloignée ; mais, quoique travaillant beaucoup, il n'avait pu que suffire bien modestement à ses besoins, et il n'eût pu même payer son voyage. Il voyait couvrir d'or les toiles des autres artistes, et lui ne recevait qu'un modique salaire. La Com,munion de saint Jérôme, qui est encore regardée aujourd'hui comme un des chefs-d'œuvre de la peinture,
190 LES PBIKCBS DE l'aBT.
ne lai avait été payée que 50 écus. Il fat donc obligé de lutter contre le décoaragement qai s'emparait de son cœur et de demander aa travail sa seule consolation.
Chargé des fresques de la chapelle Sainte-Cécile, dans Péglise Saint-Louis des Français, il y déploya un si rare talent, qu'on le supplia de décorer la cathédrale de Fano. Le Dominiquin désirait trop vivement quitter Rome pour ne pas accueillir avec joie les propositions qui lui étaient faites ; il partit, heureux d'échapper, pour quelque temps du moins, aux tracasseries sans nombre qui faisaient de sa vie un perpétuel tourment.
Reçu à Fano par la famille Nolfi avec toute la distinction due à son mérite, il se mit à l'œuvre avec une sérénité d'esprit qu'il n'avait pas goûtée depuis bien des années. Son œuvre s'en ressentit : la suite des fresques représentant l'histoire de la Vierge, dont il orna la cathédrale de Fano, respire quelque chose de la béatitude céleste. Les années qu'il consacra â ce travail furent les plus heureuses de sa vie, et il ne les oublia jamais. Le calme dont il jouit pendant ces années lui ayant rendu ses doux souvenirs d'enfance, il voulut, en quittant Fano, revoir sa ville natale. Il espéip,it que ses concitoyens, lui rendant justice, l'accueilleraient comme un artiste dont ils pouvaient être fiers. Il n'en fut rien : Bologne réservait toutes ses sympathies pour un autre de ses enfants, pour le &uide, qui y était revenu entouré d'un luxe princier, tandis que le Dominiquin y rentrait pauvre comme il en était sorti.
Après cette nouvelle déception, il retourna à Rome ; mais il y était â peine anivé, qu'une noble famille bolo-
PBINTRES. 191
naîse le rappela dans sa patrie ponr le charger d'an grand tableau destiné à l'église San-Giovanni in Monte. Ce tableau devait représenter la Vierge du Rosaire. Pendant qu'il y travaillait, les seigneurs de Ratta, ses nouveaux protecteurs, le présentèrent aux parents d'une jeune ûUe nommée Marsibilia Barbetti. Le Dominiquin, séduit par les bonnes qualités de Marsibilia autant que par sa rare beauté, la demanda en mariage. De son côté, la jeune fille, flattée du talent de Zampieri et plus touchée encore de ses chagrins, consentit à se charger de les lui faire oublier.
Une dot assez considérable avait été promise â la fiancée; mais quand il fallut la payer, des difficultés s'élevèrent, et le Dominiquin, obligé de soutenir un procès contre la famille de sa femme, ne recueillit, après le gain de sa cause, que quelques débris de la fortune qu'elle devait posséder. Il s'en consola facilement toutefois : Marsibilia était une bonne et dévouée compagne ; pleine de respect et de tendresse pour l'artiste, elle relevait son courage en lui faisant entrevoir un meilleur avenir, et elle savait lui rendre si agréable son modeste intérieur, que, s'il désirait la richesse et la réputation, c'était seulement pour lui en faire hommage.
Deux enfants vinrent encore ajouter* à sa félicité, et Zampieri, se rappelant ses longues années de souflrance et d'isolement, rendait grâces à Dieu d'avoir enfin pris pitié de lui, quand ces deux enfants, son orgueil et sa joie, lui furent enlevés. Ce coup fut afireux pour le pauvre père, et il fallut que Marsibilia imposât, pour le consoler, silence à sa propre douleur. Elle essaya de
192 LES PBINCBS DE l'aBT.
reporter les pensées de l'artiste vers la gloire, qu'il commençait à oublier pour le bonheur, et l'engagea à retourner à Rome.
Le Dominiquin céda à ses instances. Grégoire XY, qui l'aimait beaucoup, et qui, avant de pai*venir au trône pontifical, avait été le parrain de l'un de ses fils, lui fit le plus gracieux accueil. Sur la recommandation du pontife, le cardinal Montalte, qui venait de faire bâtir l'église de Saint- André délia Yalle, choisit Zampieri pour la décorer. L'artiste, qui av^it besoin de se distraire, se livra tout entier à ce travail, et une admiration enthousiaste salua l'apparition de ses belles fresques. Depuis que Raphaël était mort, on n'avait rien vu de plus parfait. Les Quatre Eoangélistes et u\} tableau du Martyre de sainte Agn^è se faisaient surtout remarquer par d'éminentes qualités. Le pape voulut lui-même féliciter le Dominiquin, et tout ce que Rome comptait d'illustres personnages imita Grégoire XV.
Zampieri, touché de ces preuves d'intérêt, se promettait de prouver qu'il en était digne, en couronnant ces beaux travaux par quelque chose de mieux encore. H rêvait pour la coupole de Saint-André une composition qui surpassât tout ce qu'il avait fait jusque-là; il y rêvait nuit et jour. Mais quand il crut l'avoir trouvée et que, tout fier déjà du succès, il voulut se mettre à l'œuvre, il apprit que Lanfranc s'était fistit donner par le cardinal les peintures du dôme. Plus attristé que surpris de ce nouveau contre-temps, le Dominiquin ne chercha point à se venger du tort qui lui était fidt ; il avait tant souffert déjà, que la ixîsîgnation commençait à lui devenir plus
facile. Le pape, informé de ce qai se passait, voulut le dédommager de cette ÎDJustice et lui donna Tintendance des palais et des bâtiments du saint-siége. Il se distingua dans cet emploi, car il était aussi bon architecte que bon peintre ; mais la mort de Grégoire XV le lui fit perdre ; et le Dominîquin, n'ayant plus â Rome que des envieux, attendit avec impatience que quelque commande importante d'une autre ville lui permit de s'en éloigner.
Un jour, il rentra tout joyeux et prévint sa femme qu'elle eût à faire ses préparatifs de départ.
— Tu as donc reçu quelque bonne nouvelle ? lui demanda Marsibilia.
— Une excellente. On m'appelle â Naples pour décorer le dôme de Saint-Janvier.
— A Naples I fit la jeune femme en pâlissant.
— Oui, à N"aples; et juge de ma joie: la coupole de SaîntJ^anvier, beaucoup plus vaste que celle de Saint- André, me permettra de donner un libre essor aux idées que j'avais conçues et de prouver â ceux qui m'ont préféré Lanfranc combien ils ont eu tort. Mais qu'as-tu donc, mon amie ? et pourquoi ne partages-tu pas mon allégresse ?
— Tu oublies, répondit doucement Marsibilia, qu'à Naples, plus que partout ailleurs, tu as à redouter la jalousie qui t'a toujours poursuivi.
-^Non, je n'oublie rien. Je sais que les peintres napolitains ont juré de ne permettre à aucun étranger de venir leur disputer la palme; mais puisque je ne fais que me rendre aux sollicitations qui me sont adressées, ils n'ont aucun reproche â me faire. D'ailleurs, ici, tu
194 LES PRINCES DE l'aUT.
en conviens toi-même, j'ai des ennemis ; pourquoi donc la crainte d'en rencontrer d'autres â Naples m'erapêcherait-elle d'y entreprendre un ouvrage digne de moi?
— Tu sais si je désire ta gloire, reprit Marsibilia ; mais, sans que jç puisse me rendre compte de ce que j'éprouve, je suis persuadée que ce voyage te sera funeste. Renonces-y, je t'en conjure, si ce n'est pour ta sécurité, que ce soit du moins pour l'amour de ta femme et de ta fille, dont tu es l'unique appui.
Les instances de Marsibilia furent vaines. Ne pouvant rien obtenir de l'artiste, elle voulut du moins l'accompagner à Naples. La suite justifia ses pressentiments. A la nouvelle que le Dominiquin allait entreprendre les peintures du dôme de Saint-Janvier, les peintres napolitains, à la tête desquels se trouvait Ribera, s'engagèrent â abreuver le nouveau venu de tant d'humiliations, à lui susciter tant d'embûches, qu'il dût bientôt abandonner son œuvre.
Personne n'était plus patient que le Dominiquin; il ferma les yeux sur les persécutions dont il était l'objet, et, ne voulant pas s'abaisser à lutter contre la malice de ses rivaux, il ne s'occupa que de son travaiL Chaque jour des menaces lui étaient faites ; il n'en tenait nul compte ; mais, ayant échappé comme par miracle au poignard des braviy payés pour l'assassiner, il quitta Naples. Sa femme et sa fille devaient aller le rejoindre dans un bref délai. Il les attendit en vain : on n'avait pas voulu les laisser partir, on voulait qu'il achevât la coupole. Dès qu'il l'eut appris, il revint, ne pouvant vivre loin de ces deux chères affectiops de
PEINTBSS. 195
son cœur. Il reprit ses pinceaux, bien décidé, quoi qu'il pût arriver, à ne les déposer qu'après avoir terminé son travail.
Tant de résolution étonna ses ennemis, sans les déconcerter; ils gagnèrent, à force d'argent et de belles promesses, l'ouvrier chargé de préparer l'enduit sur lequel peignait le Dorainiquin. Des cendres furent mélangées par lui à la chaux et au sablon ; et quand l'artiste eut longtemps travaillé, il s'aperçut que de nombreuses gerçures sillonnaient sa fresque.
Qu'on juge de son désespoir ! Tout était à refaire. Il ne savait à quoi attribuer ce malheur ; mais il y reconnaissait la main de ses rivaux, et il lui était permis de craindre qu'ils ne trouvassent quelque nouveau moyen de lui nuire. Quand il se fut assuré de la trahison commise par l'ouvrier qu'il employait, il ne voulut plus permettre que personne approchât de lui; il confectionna lui-même ses enduits, les posa, et broya ses couleurs. Seul, enfermé dans l'église, il répara de son mieux l'œuvre ainsi endommagée ; mais sa santé, déjà fort altérée par ce qu'il avait souffert, se ressentit de ce nouveau chagrin et du surcroit de travail qu'il s'imposait.
Il était à peine rétabli, que, secrètement averti qu'on avait résolu de l'empoisonner, il dut s'astreindre à préparer lui-même sa nourriture. Peu soucieux d'une vie qui n'avait été qu'une longue suite de peines, il tenait cependant à la conserver assez pour terminer son œuvre. Mais de quelque précaution qu'il s'entourât, quelque peine qu'il prît pour se soustraire aux
196 LÏÏS PRINCES DE l'aRT.
mauvais desseins formés contre lui, la tradition assure qu'il succomba au poison versé par une main mercenaire. Si la tradition se trompe sur ce détail, on peut du moins affirmer que les soucis et les chagrins hâtèrent sa fin, et ses ennemis n'en restent pas moins responsables de sa mort.
Toutefois on eût dit que ce n'était pas encore assez pour leur haine. Ils critiquèrent injustement les travaux commencés, et Lanfranc, chargé de les achever, intiîgua tant, qu'il obtint l'autorisation de faire gratter tout ce qu'avait peint son prédécesseur. !N"on contents de cet outrage â la mémoire du Dominiquin, les artistes napolitains firent conseiller au vice-roi espagnol d'exiger la restitution des sommes touchées par le malheureux peintre, et l'on a honte de dire que cet ignoble conseil fut suivi.
Peu d'artistes ont été aussi constamment en butte à la soufirance que le Dominiquin ; et s'il est vrai que l'envie s'attache aux grands talents, le nombre de ceux qui peuvent prétendre l'emporter sur lui est bien petit. La postérité du moins lui a rendu justice, et son mérite, si longtemps contesté, a été reconnu. Le Poussin, admirant ses nombreux ouvrages, l'a nommé le peintre par excellence.
On ne peut rien voir de mieux raisonné que ses compositions : les passions y sont exprimées avec une parfaite vérité ; son dessin est pur ; ses attitudes, bien choisies ; ses airs de tête, d'une simplicité et d'une variété étonnantes ; ses draperies, jetées avec beaucoup de grâce ; son coloris, frais et suave. Ses
fresques sont encore plus estimées que ses tableaux à rhuile ; tout y est étudié avec un soin extrême, la plus heureuse harmonie y règne, et rien- n'y trahit la fatigue ; car le Dominiquin, toujours maître de son sujet, avait résolu d'avance toutes les difficultés d'exécution qu'il pourrait rencontrer. Aimant peu le monde, où d'ailleurs son extérieur simple et dénué d'agréments l'empêchait de réussir, il cherchait à se suffire à lui-même. Après avoir employé de longues heures au travail, il se délassait par une promenade dans la campagne, et, tout en donnant à son corps cet exercice salutaire, il s'occupait encore des sujets qu*il avait choisis. Son désir de rendre ses tableaux vrais était si grand, qu'il se servait de modèle â lui-même et se livrait à la gaîté ou à la tristesse, selon les sentiments qu'il avait à reproduire.
Bon, humain, généreux par caractère, il ne laissa jamais approcher de son cœur la haine ni le désir de la vengeance, et il avait coutume de dire qu'il aimait mieux être victime que bourreau.
H mourut à l'âge de soixante ans.
198 LES PBIirCBS DE l'aBT.