RIBERA
Joseph Ribera, né à Xativa, près de Valence, en 1588, fat destiné d'abord à la carrière militaire, que son père avait suivie, et fut envoyé de bonne heure à Valence pour y faire ses études. Doué d'une grande intelligence, il fit de rapides progrès, et déjà ses maîtres rêvaient pour lui un brillant avenir, quand tout à coup il prit en dégoût ses études pour ne plus s'occuper que de dessin et de peinture.
Son père, qui le voyait à regret s'engager dans cette voie, essaya de l'en détourner; mais Ribera lui déclara qu'il ne serait jamais qu'un pauvre docteur et un mauvais soldat, si l'on contraignait sa vocation ; tandis que si on le laissait libre de la suivre, il était sûr de devenir un gi^and peintre ; et, malgré son jeune âge, il le disait avec tant de conviction, avec une si ferme confiance en lui-même, que son père en fut frappé et lui permit de quitter l'université, pour entrer dans l'atelier de Francisco Ribalta.
Sous la direction de cet habile maître, Joseph, qui avait réellement un goût décidé pour les arts, ne tarda pas à se distinguer, et Ribalta l'admit à partager ses travaux. L'ambition de Ribera eût dû se trouver satisfaite ; mais à mesure qu'il devenait peintre, un ardent désir d'admirer les chefs-d'œuvre de l'Italie, dont il avait entendu vanter la beauté, se développait dans son cœur, et, au moment où Ribalta se félicitait d'avoir trouvé dans cet élève un successeur, Joseph lui annonça son pro-
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chaîn départ. Son frère aîné, qui allait prendre dans le royaume de Naples le commandement d'une compagnie de cavalerie, eut beaucoup de peine â le décider à l'attendra Toutefois, Joseph se rendit â ses instances, et ils quittèrent ensemble leur patrie.
Tout alla bien d'abord, et le voyage parut charmant aux deux jeunes gens ; mais l'officier ayant été fait prisonnier dès la première rencontre, Joseph, resté seul, sans appui, sans ressource aucune, dans un pays étranger, ne put s'empêcher de regretter l'Espagne, qu'il avait si joyeusement abandonnée. Cette faiblesse dura peu : dans un corps d'enfant, Kibera avait le cœur d'un homme; il ne songea pas à retourner auprès de sa famille. Il était venu en Italie pour voir les merveilles de Rome, il voulut aller à Rome. Il prit à pied le chemin de cette ville, mendiant le long de la route quand la faim le pressait trop cruellement, et dormant à la belle étoile. Il y arriva exténué de fatigue et couvert â peine de quelqjies . misérables haillons.
Se présenter ainsi chez an artiste, c'était s'exposer â un aflfront inévitable, et Ribera était trop fier pour s'y hasarder. H vécut à Rome comme il avait- vécu en s'y rendant ; il lui fallait d'ailleurs bien peu de chose : quelques croûtes de pain, quelques légumes jetés au coin d'une borne lui suffisaient. Il passait ses journées à étudier dans les églises les œuvres des maîtres ou à dessiner dans la rue même ce qui lui paraissait mériter son attention.
Le cardinal Borgia, se rendant, un jour, en grand équipage au Vatican, l'aperçut occupé à reproduire en
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petit la fresqae qui ornait la &çade d'un palais. H ordonna à ses gens d'arrêter et d'amener auprès de loi ce petit mendiant.
Rlbera s'avança josqa'aa carrosse de Son Êminenoe.
— Qne £dsais-ta là? loi demanda le cardinaL — Je deanaaisy Monseigneur, répondit Joseph.
— Ta es donc artiste?
— Non, Éminence; mais je le deviendraL Je n'ai quitté que pour cela ma Emilie et mon pays.
— En e^t. tu es étranger.,
— Je suis Espagnol, Monseigneur.
— Et tu n'as à Rome ni ami ni protecteur ?
— Votre Éminence ne le voit que trop, répondit le jeune homme en jetant un regard ironique et piteux sur ses misérables vêtements.
— Yeux-tu me montrer ton esquisse ?
— La voici.
-— Mais, en vérité, c'est fort bien ! s'écria le cardinal, après avoir examiné l'ébauche. Tu as trop de talent pour qu'on t'abandonne. Dès aujourd'hui tu fais partie de ma maison^
Sur un si^ne de leur maître, le cocher fouetta ses chevaux, et un valet de pied, s'approchant de Rlbera, lui ofint de le conduire au palais Borgia, ce qu'il accepta avec autant d'orgueil que de joie; car il savait que de paissants personnages s'étaient de tout temps fait honneur d'offiir aux artistes une royale hospitalité.
Rlbera n'oubliait qu'une chose: c'est que, comme il l'avait dit lui-même au prélat, s'il comptait bien devenir un peintre célèbre, il ne l'était pas encore. H espérait
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trouver des respects, il ne rencontra que de la bonté ; il rêvait une place dans le salon et à la table du cardinal, on ne lui ouvrit que l'antichambre et l'office. Son orgueil, déjà bien grand, en fut cruellement blessé; mais il avait tant souffert de la misère, qu'il se laissa aller, pendant quelque temps, à profiter du bien-être inattendu qui lui arrivait. Le cardinal l'avait engagé à continuer ses études et lui laissait la libre disposition de tout son temps. Rien n'eût été plus facile au jeune homme que de profiter de sa paisible position pour travailler à son avenir. C'était bien ce qu'il voulait faire ; mais il différa pendant quelques jours à reprendre son pinceau ; puis des semaines s'écoulèrent, et enfin des mois, sans qu'il se fàt remis courageusement au travail.
Plus réfléchi qu'on ne l'est ordinairement à son âge, Ribera comprit qu'il avait besoin, pour soutenir son énergie, d'une lutte avec la misère, et que c'en était fait de ses brillantes espérances, s'il s'endormait plus longtemps dans cette opulence d'emprunt. *
— Il ne sera pas dit que j'aurai quitté ma patrie pour n'arriver à être ici qu'un valet 1 s'écria-t-il, après avoir mûrement pensé à ce qu'il devait faire. Je reprendrai mes pauvres vêtements et ma vie d'autrefois ; j'aime mieux des haillons qu'une livrée. Vive ma joyeuse misère ! J'avais faim quelquefois, j'étais libre toujours....
Ce parti pris, Ribera le mit sans retard à exécution. Quittant le palais Borgia, il reprit son existence vagabonde ; mais il ne mendia plus. Il avait appris à connaître la ville et les ressources qu'elle offrait. Un brocanteur lui achetait pour quelques menues pièces de
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monnaie tout un cahier de dessins, et ce misérable salaire suffisait à Ribera jusqu'à ce qu'il en eût gagné un nouveau. Il arrivait " souvent que, sans qu'il eût besoin de s'adresser au marchand de bric-àrbrac, qui le traitait si mal, il trouvait à se défaire de ses croquis : quelque enfant riche, les voyant étalés autour de lui, s'en éprenait, et ils étaient alors payés plus généreusement.
Le hasard l'ayant ainsi servi deux ou trois fois, Ribera acheta des pinceaux, des couleurs, et tira meilleur parti de ses ouvrages. Il commençait à se faire connaître, du moins des jeunes gens dont la position ne s'éloignait pas trop de la sienne. Ne sachant point son véritable nom, ils l'appelaient lo Spagnoletto, le petit Espagnol, et c'est encore sous ce surnom de l'Espagnolet que Ribera est aujourd'hui le plus connu.
A force de patience, de travail et d'économie, Joseph, qui grandissait et commençait à avoir honte de sa misère, parvint à se vêtir convenablement, et, ce grand obstacle levé, il songea à se faire admettre dans l'atelier d'un maître. Les belles œuvres de Raphaël et de Michel- Ange avaient excité son enthousiasme ; mais ces grands génies n'étaient plus, et parmi les peintres alors en réputation à Rome, le Caravage était celui qui, en raison de sa manière fière, hardie et même quelque peu extravagante, lui plaisait le plus.
Il se présenta chez cet artiste, et, lui montrant ce qu'il avait fait, sans autre maître que la nature, il le pria de le recevoir au nombre de ses élèves. Le Caravage reconnut dans les ouvrages de Ribera d'excellentes dis-
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positions. Le jeune homme, mis en confiance par ce bienveillant accueil, lui ayant raconté toute son histoire, le caractère du petit Espagnol sourit au peintre, qui était lui-même d'humeur fort aventureuse. Ribera devint son disciple et ne fut pas le moins fougueux de ses partisans. Il saisit parfaitement la manière de ce peintre et Pimita si bien, que, quand le Caravage mourut, il fut impossible de distinguer les tableaux de ce maître de ceux de l'Espagnolet.
Ribera n'avait pas encore vingt ans alors. N'ayant rien perdu de cette soif de tout voir et de tout étudier qui l'avait amené à Rome, il se rendit à Parme, où le Corrége a laissé de magnifiques ouvrages. Le style du Corrége, dont le caractère distinctif est une grâce inimitable, impressionna vivement Ribera, habitué à l'énergie sauvage de celui de son défunt professeur. Saisi d'enthousiasme à la vue de ces immortelles pages, il ne se contenta pas de les admirer, il les copia avec une si patiente attention, qu'il parvint à en reproduire la suave beauté. Il reconnut ce qu'il y avait de faux et d'outré dans le genre mis à la mode par le Caravage ; il garda de ce msdtre une touche large et puissante, un coloris vigoureux, beaucoup de feu et de hardiesse ; mais il parvint à tempérer ces qualités, que le Caravage avait fait dégénérer en défauts, par quelque chose de doux, de mélancolique, de gracieux, emprunté à l'étude intelligente et approfondie des compositions du Corrége.
Heureux de ce succès, il revint à Rome, ne doutant pas que son talent, qui venait de se révéler sous un nouveau jonr, ne lui valût une réputation brillante, ou
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tout au moins une fortune honnête. H se trompait : ses amis et les marchands auxquels il avait eu affaire ayant son départ se montrèrent plus surpris que satisfaits des progrès qu'il avait faits, et lui conseillèrent de revenir à la méthode du Caravage, qui ne pouvait manquer de lui être beaucoup plus avantageuse.
Pour se soustraire à leurs importunes sollicitations et peut-être aussi à celles de la nécessité, car il commençait à reconnaître que son nouveau style ne serait pas goûté à Rome, il partit pour Naples, riche encore d'illusions, mais si léger d'argent, que, ne pouvant payer l'hôtelier chez lequel il était descendu, il fut obligé de lui laisser son manteau en gage. La misère, qu'il avait oubliée depuis quelques années, revint l'assaillir, et il eut d'autant plus de peine à la supporter, qu'il avait la conscience de son mérite, et qu'avec la volonté de le produire, il n'en trouvait pas l'occasion. Enfin, après avoir longtemps parcouru la ville, demandant partout du travail, il rencontra un marchand de tableaux, qui, touché de son dénûment autant que les autres en avaient été effirayés, lui fournit ce qu'il lui fallait pour peindre et promit de l'occuper, si réellement il avait quelque talent.
C'était tout ce que souhaitait Ribera. Il commença par un portrait, et l'honnête marchand, reconnaissant que l'artiste ne s'était pas vanté, le paya bien, lui procura de l'ouvrage et devint son protecteur; bientôt même il lui donna sa fille en mariage.
La position de l'Espagnolet, si longtemps pauvre et méconnu, changeait enfin. La fortune et les relations de son beau-père lui fournirent le moyen de répandre ses
(Bavres, à la perfection desquelles il apportait d'ailleurs une extrême attention. Il commençait â jouir d'une certaine réputation, quand une singulière circonstance acheva de le mettre en relief. C'était l'usage en Italie que les peintres exposassent aux regards du public les tableaux qu'ils venaient de terminer ; cet usage avait le double avantage de faire connaître l'artiste et de lui permettre de profiter des critiques souvent justes que la multitude faisait de son œuvre. Un jour que Ribera, trop avide de gloire pour manquer à cette coutume, venait d'exposer sur son balcon un Martyre de saint JBartMlemy la foule devint si compacte, que le vice-roi, voyant ce rassemblement, de la terrasse de son palais, crut à une émeute et ordonna à ses officiers d'aller immédiatement rétablir l'ordre.
Sa surprise fut grande lorsqu'il apprit que les cris séditieux qu'il croyait avoir entendus n'étaient que d'enthousiastes acclamations arrachées au peuple napolitain par la vue d'un chef-d'œuvre. Il voulut voir aussitôt le peintre et son tableau. Ribera se présenta au palais et reçut les plus chaleureuses félicitations. Le vice-roi partagea l'émotion qu'avait ressentie la foule ; mais quand il reconnut dans Ribera un compatriote, la vice-royauté de Naples dépendant de l'Espagne, il lui tendit les bras, et, après lui avoir donné devant sa cour ce témoignage de sympathie, il le nomma son peintre, lui assura une pension considérable, et exigea que l'artiste vînt s'établir dans son palais.
La fortune de l'Espagnolet était faite : de toutes parts lui arrivèrent des commandes importantes; les églises,
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les couvents, les édifices pablics, les palais voulurent s'enrichir de quelqu'une de ses productions. Une Descente de croix et une Vïerge^ connue sous le nom de la Madone blanche^ mirent le sceau â sa réputation. Le roi d'Espagne, Philippe IV, auquel le vice-roi de Naples envoya quelques tableaux de Ribera, le combla d'honneurs et de largesses. Un tel succès n'affaiblit point le goût que l'Espagnolet avait toujours eu pour le travail; il redoubla de zèle, au contraire, afin de ne pas rester audessous de sa renommée, qui grandissait â chaque instant. Son ardeur était si grande, qu'il lui arriva plus d'une fois de passer la journée entière devant son chevalet, sans boire ni manger. Cette assiduité ne pouvant manquer de compromettre sa santé, le vice-roi lui fit promettre d'avoir toujours auprès de lui un serviteur chargé de lui rappeler de temps à autre depuis combien d'heures il travaillait.
Il n'y avait pas à Naples une maison montée sur un plus grand pied que celle de Ribera : la fortune lui était venue avec les honneurs, et il eût été difilcile de reconnaître dans l'élégant seigneur qu'on voyait parfois se promener avec le vice-roi ou causer avec des princes et des ducs, le pauvre Spagnoletto obligé de vendre ses esquisses pour un morceau de pain ou une portion de macaroni. Lui, toutefois, n'oubliait pas combien il avait souffert ; et ses infortunes passées avaient laissé dans son cœur un levain d'amertume et de haine. Chose étrange ! le souvenir de sa misère, au lieu de le rendre compatissant envers ceux qui avaient leur avenir à faire, au lieu de lui inspirer le désir de leur venir en aide, le rendait
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fraid et hostile aux jeunes talents qui cherchaient à se produire.
On a peine à comprendre ce sentiment d'égoïsme et de jalousie de la part d'un homme supérieur; mais il n'est que trop vrai que Ribera fut l'âme de cette association d'artistes qui jurèrent d'interdire à tout peintre étranger l'entrée de Naples, et d'en chasser, par tous les moyens possibles, celui qui serait assez hardi pour braver cette interdiction. Annibal Carrache, et, après lui, le Josépin et le Guide, appelés pour travailler à la décoration du fameux dôme de Saint-Janvier, furent forcés de renoncer aux espérances que cet appel leur avait fait concevoir. Les élèves de Ribera et les partisans de sa manière, transformés en bravi^ menacèrent de mort les nouveaux venus et parvinrent à en déban*asser leur maître.
Le Dominiquin seul s'obstina à rester à Naples, malgré les conseils de ses amis et les prières de sa femme. Nous avons dit quelles persécutions lui furent infligées et comment il mourut. Cette mort, dont Ribera ne peut être regardé comme innocent, est une tache à sa gloire, et l'on ne peut louer son talent sans blâmer son caractère.
Ribera donnait des fêtes brillantes, où se pressait toute l'aristocratie napolitaine. Il y assistait, mais n'en faisait que bien rarement les honneurs. On le voyait se promener seul dans ses jardins ou rester des heures entières accoudé à un balcon ; mais on se fût bien gardé de le troubler dans ses méditations ; car, au milieu de la noble foule attirée chez lui par l'amour du plaisir, il
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rêvait à ses travaux da lendemain. H arrivait même souvent que, frappé des ti'aits de quelque gentilhomme qui lui était présenté, il faisait son portrait séance tenante, sans qu'on songeât à blâmer cette fantaisie d'artiste.
L'académie de Saint-Luc reçut Ribera parmi ses membres, et le pape, charmé de son rare talent, lui envoya la décoration de l'ordre du Christ. Ses tableaux, non moins estimés en Espagne qu'en Italie, lui étaient royalement payés. On raconte que deux officiers espagnols, passant à Naples, voulurent le saluer en qualité de compatriote. Ribera les accueillit fort bien ; mis en confiance par cet accueil, les deux étrangers lui demandèrent s'il ne lui plairait point de prendre part à une spéculation qui ne pouvait être que très-productive.
— L'art et le commerce sont, à mon avis, deux choses incompatibles, dit en souriant Ribera ; mais si vous preniez la peine de vous expliquer...
— Nous ne vous demandons point, seigneur, de négliger votre pinceau, reprit l'un des visiteurs ; nous voudrions seulement vous associer à une affaire des plus brillantes. Mon ami et moi nous avons depuis longtemps étudié l'alchimie, et aujourd'hui cette admirable science n'a plus de secrets pour nous. Par malheur, les expériences qu'il nous a fallu faire ont épuisé nos ressources, et, faute de quelques milliera d'écus nécessaires pour nous procurer des instruments, nous sommes forcés de renoncer aux merveilleux résultats de notre découverte.
— Et vous venez me demander?...
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— Nous venons vous demander, maître Ribera, à vous qui êtes aussi riche que puissant, les fonds qui nous manquent, et nous nous engageons sur Fiionueur à partager avec vous les bénéfices.
— Ainsi, Messeîgneurs, vous possédez le talent de faire de l'or?
— Nous sommes prêts à vous le prouver ; et dès que vous aurez consenti à unir vos intérêts aux nôtres, il n'y aura ni roi ni prince qui pourront rivaliser avec vous de faste et de splendeur.
— Je vous suis fort obligé d'avoir, pensé â me mettre en tiers dans cette magnifique affaire, répondit Ribera ; mais moi aussi j'ai le secret de faire de l'or.
— Vous, seigneur ? Est-il possible ?
— Vous en jugerez tout à l'heure. Mais permettezmoi, je vous prie, de mettre la dernière main à ce tableau que j'achevais quand vous êtes entrés.
Les deux officiers s'assirent, fort intrigués de savoir ce que Ribera promettait de leur montrer. Au bout d'une heure, le peintre appela un domestique et le chargea d'aller porter chez un marchand qu'il lui désigna le tableau qu'il venait de finir. Le valet obéit, et, revenant quelques instants après, il remit à son maître une somme de 400 ducats.
— Que vous disais-je, Messeîgneurs? fit Ribera en yersant sur la table le contenu des rouleaux qu'il venait de recevoir. Voilà l'or que je sais faire. Vous semblet-il de bon aloi ?
Les deux officiers baissèrent la tête, et, comprenant que toute nouvelle tentative serait inutile, ils s'éloignè-
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rent, pleins d'admiration poar an talent qui valait bien les chimériques trésors de l'alchimie.
Une femme qui l'aimait et deux filles richement douées par la nature faisaient la joie de Ribera. Un gentilhomme espagnol demanda et obtint la main de l'aînée, et l'artiste, ne pouvant consentir à se séparer d'elle, parvint à faire nommer son gendre premier ministre du vice-roL L'amour du plaisir et l'orgueil de Ribera perdirent la seconde.
Le second don Juan d'Autriche donnait de magnifiques fêtes auxquelles la haute aristocratie napolitaine était seule admise ; mais comme il n'y a pas de distance sociale que le talent ne nivelle, le grand peintre y était invité. Toutefois, ce n'était pas assez pour lui. Fier de l'incomparable beauté de sa fille, il résolut de la produire- sur ce théâtre enfin digne d'elle, et obtint de l'y présenter. La jeune fille fut, en effet, trouvée charmante ; mais personne ne se montra plus enthousiaste de sa gi*âce et de sa beauté que le prince lui-même. Affectant pour le talent de Ribera une estime sans égale, il vint le voir souvent à son atelier et sut si bien flatter sa vanité, que le peintre l'admit dans l'intimité de sa famille.
C'était une grande faute, et Ribera ne tarda point à le reconnaître. Un jour, il entra tout soucieux dans son atelier : sa fille n'était pas venue lui demander le baiser du matin, et cet oubli navrait l'artiste; car il idolâtrait son enfant. Sans qu'il y songeât, son image chérie venait 6e placer dans presque toutes les compositions échappées de son pinceau. Il attendit avec une impa-
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tience qui ne tarda point à dégénérer en une poignante inquiétude, et, n'y pouvant plus résister, il quitta son travail pour aller chercher cette caresse quotidienne, sans laquelle il n'y avait que trouble dans son esprit et angoisse dans son cœur. Il se rendit à l'appartement de sa allé, l'appela, s'informa d'elle, la chercha dans la maison et dans les jardins ; mais ce fut en vain. Les domestiques, redoutant sa colère, s'éloignaient de lui en tremblant, et ce ne fut qu'après de nombreuses questions, ou plutôt d'ardentes prières, qu'il apprit la terrible vérité: le prince, qu'il croyait son ami, avait enlevé sa fille.
Ribera, un instant anéanti sous ce coup terrible, retrouva bientôt toute son énergie. Il ramassa â la hâte l'argent qu'il possédait, saisit ses aimes, et, suivi d'un valet qui lui était tout dévoué, il quitta sa maison, jurant de n'y rentrer que vengé de l'odieuse trahison dont le prince s'était rendu coupable envers lui.
Oïl ne l'y revit jamais, et nul n'entendit parler de lui yi de son fidèle serviteur. On suppose que, désespérant d'atteindre ou tout au moins de pouvoir punir son puissant adversaire, et ne pouvant se résoudre à reparaître déshonoré dans cette ville de Naples qui l'avait vu si fier et si glorieux, il termina sa vie par le suicidei
Nous avons parlé du caractère de Kibera. Ce caractère irascible, hautain et haineux, se retrouve dans ses ouvrages. S'il a réussi à peindre de beaux anges et de saintes madones, on sent qu'il ne s'y est pas plu comme à reproduire les scènes terribles du martyre des défenseurs de la foi. Son génie n'est jamais si grand que quand, se
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laissant aller â son inspiration, le peintre représente des membres torturés, des visages contractés par la soufirance ou des regards ardents de fureur. Le Martyre de saint BartMlemy^ auquel Rîbera dut sa subite élévation, et Prométhée sur le Caucase^ sont les deux chefs-d'œuvre de cette manière terrible qu'il affectionnait surtout. Mais outre ces deux toiles, dont l'effet est saisissant, on cite les Douze Apôtres et ^Échelle de Jacob^ tableaux admirables que Madrid possède, et une Adoration des Bergers^ qui se trouve au musée du Louvre.
Quoiqu'il ait passé en Italie toute sa carrière d'artiste, Ribera n'a pas pris pour modèle les chefs-d'œuvre de l'école romaine. On ne retrouve pas dans ses tableaux les types d'une pureté idéale mis en honneur par . le Pérugin et Raphaël. Ribera, par l'attention qu'il a mise à reproduire la nature dans toute sa vérité, appartient à l'école espagnole. Ses compositions se distinguent par une merveilleuse entente du clair-obscur, par une finesse et une vigueur de pinceau que peu de peintres ont égalées, enfin par l'inimitable talent avec lequel y sont représentés les têtes chauves, les figures ridées et les vieillards estropiés.
Ribera avait soixante-neuf ans lorsqu'il mourut, ou plutôt lorsqu'il disparut de Naples, puisque l'époque de 8â mort est incertaine.
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