VÉLASQUEZ
Don Diego Vélasquez de Silva, né à Séville en 1599, descendait d'une des plus nobles et des plus illustres familles du Portugal Ses parents, rêvant pour lui quelque carrière digne de sa naissance, lui firent donner une brillante éducation, et le jeune Diego en profita de manière à surpasser toutes leurs espérances. Il finit ses études de bonne heure, et, en attendant qu'il eût l'âge de se choisir une position, il consacra tous ses loisirs à la peinture. Tandis que les jeunes gentilshommes avec lesquels il était lié couraient après le plaisir et dissipaient en folies de toutes sortes la fortune paternelle, don Diego passait dans la solitude et le travail des jours paisibles et heureux.
Il prit tant de goût à cette occupation, que, ne se sentant pas la force d'y renoncer, il supplia son père de lui permettre de n'aspirer qu'à devenir un grand artiste ; et il plaida sa cause avec tant d'éloquence, qu'il lui fut permis d'entrer dans l'atelier de Francisco Herrera.
Francisco était un habile maître, mais un homme dur, hautain, fantasque, aux manières duquel il était fort difficile de s'habituer. Vélasquez, élevé avec toutes sortes de ménagements dans la maison paternelle, doué d'un caractère doux et timide, devant à l'éducation des manières distinguées et des habitudes polies, eut à soufirir plus que personne des bizarreries et des emportements de Herrera. L'amour de son art l'aida pendant quelque temps à tout supporter; mais sa patience et
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sa Tvsignation, loin de toucher le maître, n'ayant fait que rengager à prendre Vélasquez pour souffre-douleur, celui-ci le quitta et se fit recevoir parmi les élèves de Pacheco.
Facheoos tout aussi habile peintre que Herrera, était de plus un homme du monde. Son esprit aimable, sa conversation enjouée, Faisance et la noblesse de ses manièfes Pavaient mis en relation avec tout ce que Séville comptait d^illustres ou de savants. Le nouveau maître de Vélasquez le distingua bientôt de ses autres apprends et lui donna des soins tout particuliers. L'élève, plein de reconnaissance, le regarda bientôt comme un second père, et leur mutuelle affection se resserrant chaque jour, Pacheco promit à Yélasquez de lui donner, quelques années plus tard, sa fille en mari«ige.
Beaucoup d^imagination, un pinceau facile et sûr distinguèrent les premières œuvres de Diego et firent comprendre à Pacheco que ce jeune homme l'emporterait un jour sur lui; toutefois il manquait à Yélasquez ce qui développe promptement chez les artistes le sentiment du beau : il n'avait encore vu aucune de ces immortelles compositions, la gloire et la richesse de l'Italie. Travaillant assidûment, il étudiait sans cesse la nature ; mais il ne savait pas encore combien le génie peut ajouter à sa beauté. Quelques peintures italiennes et flamandes, nouvellement arrivées à Séville, le lui apprirent. Voyant qu'il lui restait beaucoup à apprendre, Vélasquez dit adieu à son maître, devenu son meilleur ami, et partit pour Madrid.
Il avait alors vingt-trois ans et passait déjà à tous les
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yeux, excepté aux siens, pour un peintre de premier ordre. Recommandé par sa famille à don Juan de Fonseca, qui occupait un emploi à la cour, Yélasquez fut reçu comme un parent par ce gentilhomme, qui se chargea de le présenter à Philippe IV. Le roi avait entendu vanter le mérite du jeune artiste, il l'accueillit avec distinction et lui commanda son portrait.
Vélasquez était fort habile dans ce genre de peinture ; il se mit à l'œuvre, plein d'espérance, et le succès prouva qu'il n'avait pas trop préjugé de son talent. Philippe fut si content de ce poitrait, qu'il ordonna de détruire tous ceux qu'on avait faits de lui jusque-là et nomma Vélasquez son premier peintre.
Cette position, à laquelle don Diego était loin de prétendre sitôt, ne lui fit pas oublier qu'il était venu à Madrid poussé par le désir de s'instruire. Les bons maîtres manquaient dans cette capitale ; mais quelques beaux tableaux des meilleurs artistes italiens révélèrent à Vélasquez les mystères de l'art. En les étudiant avec une religieuse attention, il modifia sa manière et fit de rapides progrès. Quelque temps après son arrivée dans la capitale des Espagnes, un concours de peinture fut ouvert par le roi, et le sujet à traiter fut l'expulsion des Maures de la Péninsule. Vélasquez l'emporta sur tous les autres concurrents, et Philippe IV, non moins heureux que lui de ce triomphe, lui donna deux nouvelles charges à la cour.
La faveur de Diego grandit promptement. Philippe IV, sujet à de terribles accès de mélancolie, avait besoin de distraction ; et comme il se piquait d'être artiste,
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c'était aax artistes qu'il demandait de loi faire oublier les cruels soucis dont il était accablé. Les dessins de Yélasquez, dessins pleins de malice et d'esprit, parvenaient souvent à faire rire le roi, et les vers de Caldéron achevaient de dissiper ses humeurs noires. Le peintre et le poète vivaient dans l'intimité du monarque et disposaient l'un et l'autre d'un grand pouvoir. Une caricature de Yélasquez, une satire de Caldéron suffisaient pour ôter au favori de la veille les bonnes grâces du roi ou faire avorter les projets des ministres ; aussi les deux artistes avaient-ils de nombreux courtisans et des ennemis plus nombreux encore. Mais Vélasquez sut, au milieu des intrigues de cette cour, rester fidèle à l'art et à sa conscience. Il ne loua que ce qu'il croyait juste, bon, utile à la gloire ou à la prospérité de son pays, et ne critiqua que ce qu'il savait être inique ou nuisible. Il resta ce qu'il avait été avant son élévation, probe, modeste, bienfaisant, laborieux, accessible à tous ceux qui avaient besoin d'encouragement ou de secours.
Il y avait six ans que Yélasquez habitait Madrid, quand on annonça que le roi d'Angleterre avait choisi pour son ambassadeur auprès de Philippe lY le célèbre peintre Rubens. Cette nouvelle fît sensation â la cour, mais surtout elle ravit Yélasquez, qui connaissait déjà Rubens par ses œuvres. Rubens, de son côté, avait entendu vanter le talent de Yélasquez ; ils s'estimaient et s'admiraient sans s'être vus, et, dès leur première rencontre, ils s'aimèrent. Tout le temps que ne réclamait point le service de leurs maîtres respectifs, ils le passaient ensemble. Yélasquez montrait à Rubens ce que Madrid et l'Escurial
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renfermaient de peintures, et Babens racontait à Yéla»que£ ce qa'il avait va à Venise, â Florence, â Rome. Sa chaude et entraînante parole subjuguait l'Espagnol, qui, lai aussi, croyait voir les sublimes fresques de Michel- Ange, les admirables tableaux de Raphaël, du Titien, de Léonard de Vinci. Mais il vint un moment où ces descriptions, si exactes et si colorées qu'elles fussent, ne lui suffirent plus; un ardent désir de visiter la terre des beaux-arts s'empara de son cœur ; il en perdit le sommeil, l'appétit, la gaîté et même le goût du travail.
Un matin, Vélasquez, qui avait ses grandes et ses petites entrées chez le roi, le voyant sounre comme il ne souriait pas souvent, se jeta à ses pieds et le supplia de lui permettre de s'absenter pendant quelques mois. Aux premiers mots de son peintre, Philippe se récria et l'accusa d'ingratitude. Ce ne fut qu'après avoir exhalé toutes ses plaintes qu'il songea à s'informer du motif de cette absence.
— Je voudrais, sire, répondit Vélasquez, mériter le titre de premier peintre de Votre Majesté, titre que le roi mon maître a daigné m'accorder en consultant plutôt son indulgence que mon talent. Sire, je. voudrais visiter l'Italie : on ne peut être un grand artiste sans avoir étudié les merveilles qu'y ont laissées Raphaël et Michel-Ange, les maîtres par excellence.
— Dis plutôt que tu veux m'abandonner, Vélasquez ; car un peintre comme toi n'a rien à envier, fdt-ce même aux illustres morts que tu viens de citer ; et si tu tiens à me donner meilleure opinion de ton cœur, sur lequel je me plaisais à compter comme sur celui d'un ami, ne me reparle jamais de ce voyage.
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Yélasquez comprit que toutes ses instances seraient vaines et résolut d'attendre que quelque circonstance imprévue lui permît de solliciter de nouveau son congé.
Chaque fois que le roi, émerveillé de quelque ouvrage de son peintre ou reconnaissant des distractions que lui procurait le crayon spirituel et mordant de Vélasquez, exprimât le désir de le récompenser, l'artiste en profi tait pour parler de son rêve favori, un voyage en Italie. Enfin, ce rêve menaçant de devenir une idée fixe, Philippe IV, trouvant que don Diego perdait chaque jour de sa bonne humeur et de sa verve railleuse, consentit au départ du peintre, après lui avoir fait promettre toutefois de ne passer en Italie que le temps strictement nécessaire pour voir les chefs-d'œuvre qu'il paraissait si jaloux d'admirer.
Vélasquez reçut cette permission avec des transports de joie : il lui tai'dait d'ailleurs de jouir d'un peu de cette liberté que ne connaissent pas ceux qui vivent auprès des rois ; il se faisait une fête de n'être plus pour personne le favori de Philippe IV, mais un simple artiste voyageant â sa guise et s'arrêtânt partout où il trouvait un beau site à peindre ou un grand souvenir à évoquer. Mais il dut renoncer au plaisir qu'il se promettsdt de cet incognito : le roi, ne voulant pas que son peintre menât le train d'un voyageur ordinaire, le chargea de lettres de recommandation, de décorations, de titres, et mit à sa disposition une suite aussi nombreuse que brillante.
A Venise, l'ambassadeur d'Espagne le reçut avec la plus grande distinction, et, sachant faire sa cour à Phi-
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lippe lY en honorant son peintre, il donna à Yélasqnez des fêtes brillantes, auxquelles fut invitée toute la noblesse vénitienne. Ces fêtes terminées, Diego se mit â l'étude. Les belles œuvres de Giorgione, du Titien, du Tintoret, de Paul yéronè8e,le remplirent d'enthousiasme, et, malgré la recommandation que le roi lui avait fidte de se hâter, il eût peut^tre passé à Venise plusieurs an* nées, si la guerre qui éclata alors entre la France et l'Espagne pour la succession de Mantoue ne l'eût forcé de quitter cette ville.
Il partit pour Rome, où le pape Urbain VIII l'accueillit comme un des premiers artistes de son siècle. Vélasquez reconnut qu'en lui vantant les merveilles renfermées dans la capitale du monde chrétien, Rubens n'avait rien exagéré. Michel-Ange et Raphaël lui inspirèrent une admiration qu'il serait impossible d'exprimer. Il les étudia avec une religieuse attention, et, non content de les étudier, il copia plusieurs morceaux de Raphaël et la moitié de l'immortelle fresque du Jugement dernier. Puis, il fît, suivant les modifications apportées dans sa manière par ce travail consciencieux, deux tableaux, dont il voulait faire hommage au roi lors de son retour en Espagne. Ces deux tableaux, les Forges de VuLcain et la Tunique de Joseph^ n'étaient pas finis quand Vélasquez reçut l'ordre de retourner promptement â Madrid, Philippe IV ne pouvant s'habituer à son absence. Il les acheva à la hâte ; mais il ne voulut pas abandonner l'Italie sans avoir visité Naples, où Ribera, son compatriote, jouissait alors d'une grande réputation. Les deux artistes, qui se connaissaient déjà par leurs œuvres, passèrent quelques
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jours ensemble ; puis Yélasquez, craignant qu'un plus long retard n'irritât le roi son maître, reprit le chemin de l'Espagne.
Philippe IV était trop heureux de le revoir pour lui faire des reproches. Il prit un extrême plaisir â écouter le récit du voyage de son peintre et à l'entendre faire avec enthousiasme la description des chefs-d'œuvre qu'il regrettait de n'avoir pu admirer plus longtemps. Les deux tableaux faits à Home par Vélasquez achevèrent de faire oublier au roi l'ennui qu'il avait éprouvé pendant que son artiste favori lui manquait ; il l'accabla de félicitations et de riches présents. La cour applaudit, comme le monarque, à l'essor qu'avait pris le talent^déjà si beau de Vélasquez, et c'était justice.
Ces succès ne firent que redoubler en lui l'amour du travail Une noble émulation s'était emparée de son cœur ; tout ce qu'il avait vu de beau lui inspirait le désir de se surpasser lui-même, et il y réussit. U ne quitta presque plus son atelier, et Philippe, qui se plaisait fort auprès de lui, ne voulant plus permettre qu'on le dérangeât, prit l'habitude d'aller le visiter, au lieu de le faire appeler comme jadis. De longues conversations sur les arts s'engageaient entre eux, et le monarque oubliait, pendant ces heures trop tôt écoulées, les cruels soucis de la royauté.
Philippe IV parlait depuis des années de fonder à Madrid une académie de peinture, et ce sujet revenait souvent dans ses entretiens avec Vélasquez. Le peintre pressait de toutes ses forces la réalisation de ce projet ; l'amour de l'art lui inspirait sans doute ces instances ;
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mais nous devons avoaer qu'il y entrait bien aussi quelque peu d'égoïsme. Pour doter l'Espagne d'une académie de peinture, il fallait réunir un certain nombre de marbres antiques, de tableaux anciens et modernes, d'objets d'art de toutes sortes, et Yélasquez ne doutait pas que le roi ne le chargeât de les choisir. Donc, un second voyage en Italie deviendrait nécessaire, et notre artiste pourrait, prétextant les exigences de sa mission, y prolonger son séjour plus qu'il n'avait osé le faire la première fois. Les préoccupations de la politique firent ajourner la fondation de cet établissement, en obligeant Philippe de se rappeler qu'avant d'être artiste, il devait être roi, et ce ne fut que dix-sept ans après le retour de Yélasquez à Madrid qu'eut lieu son second vpyage en Italie. Pendant ces dix-sept ans, il reproduisit dans un grand nombre de tableaux les ^its les plus remarquables du règne de Philippe lY. Son rare talent ne fit que croître et lui valut, de la part du roi, d'insignes faveurs.
Une ^ies plus belles toiles que Yélasquez ait faites â cette époque est celle qui représente la famille de son souverain. Pendant qu'il s'occupa de ce tableau, les visites de Philippe à l'atelier furent plus fréquentes que jamais ; il ne pouvait se lasser d'admirer avec quelle merveilleuse facilité naissaient, sous le pinceau de don Diego, ces belles et nobles figures si vraies, si expressives, qu'on eût pu les croire vivantes. Yélasquez s'était peint luimême dans ce tableau, le roi l'ayant exigé, jaloux de rendre hommage une fois de plus au génie de celui qu'il appelait son ami.
Quand cette toile fut achevée, le peintre la montra
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â Philippe, qui en témoigna chaudement sa satia&o* tion.
— Ainsi, dit Yélasquez, Votre Majesté trouve qu'il ne manque rien à ce tableau ?
— Ai-je donc dit cela ? demanda le roi en souriant.
— Non, sire, mais Votre Majesté a daigné louer mon travail de telle sorte, que, si je ne connsûssais l'indulgence du roi, je croirais pouvoir me flatter de laisser à la postérité une page irréprochable.
•^ Sache bien, ami Vélasquez, que je ne suis point indulgent, mais juste. Cest pourquoi, au risque d'humilier quelque peu ton orgueil d'artiste, je te prie de me passer ta palette et ton pinceau, afin que je remédie à ce qui manque à ton œuvre.
Vélasquez obéit, sans pouvoir dissimuler toutefois une certaine inquiétude : le roi peignait assez bien ; mais c'eût été grand dommage de gâter ces magnifiques portraits. Philippe devina parfaitement ce qui se passait dans l'esprit de Diego ; mais il n'en prit aucun souci, et, s'avançant yers le tableau, il peignît sur la poitrine de Vélasquez, qui y était placé, la croix de SaintJacques, auprès de celles des autres ordres dont l'artiste était déjà décoré.
Vélasquez, pénétré de reconnaissance, fléchit le genou devant lui ; mais Philippe, le relevant, l'embrassa et lui dit:
— N'est-ce donc pas un grand honneur pour le roi d'Espagne d'avoir mis la main à un tableau de Vélasquez ?
Revenons à la fondation de l'académie de peinture.
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Philippe, commençant à vieillir et craignant que la mort ne le frappât avant qu^il eût pu donner aux arts un éclar tant témoignage de sa royale protection, envoya enfin Vélasquez à Rome.
Le pape Innocent X l'y reçut avec les plus grands honneurs et le pria de faire son portrait Une telle demande était trop flatteuse pour que le peintre espagnol ne s'empressât pas d'y souscrire. Ce portrait, expose en public, produisit une telle sensation, qu'il fut décidé qu'on le porterait processionnellement dans les rues de Rome et qu'on le couronnerait ensuite, triomphe auquel Yélasquez ne resta point insensible.
L'envoyé de Philippe IV se mit en relation avec les peintres célèbres de cette époque et commanda à douze d'entre eux un tableau qu'il devait joindre à ceux des maîtres anciens qu'il s'était procurés â grands frais ; il acheta des marbres antiques, quelques statues des siècles précédents, et le roi d'Espagne lui ayant recommandé de ne rien épargner pour que la collection fdt digne de Philippe IV et de Vélasquez, il parvint à réunir un certain nombre de morceaux très-précieux.
Il revint â Madrid, suivi de ces richesses, et le monarque, heureux de la manière dont il avait exécuté ses ordres, le nomma, en récompense, maréchal des logis du palais. Mais ni richesses ni honneurs ne purent altérer sa modestie et son ardeur an travfdl. Plus on le louait, plus il éprouvait le désir de se rendre digne de ces louanges, qu'il croyait ne pas mériter, et, ne trouvant de charme que dans la culture de son art, il eût abandonné la cour plutôt que
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de sacrifier aux soucis de l'ambition les douces joies qrô lui donnait son pinceau.
Il excellait dans le portrait, mais aucun autre genre ne lui était étranger. Il savait mettre dans ses compositions historiques beaucoup de noblesse et de poésie ; dans ses paysages, une vérité et une simplicité admirables ; dans ses petites scènes d'intérieur, une grâce et une suavité au-dessus de toute expression ; enfin, il peignait les animaux, les fieurs et les fruits en homme pour qui la nature n'a pas de sécréta Une grande pureté de dessin, un pinceau ferme et léger tout à la fois, un bon ton de couleur, une entente parfaite du clair-obscur et de 1» perspective, distinguent tous ses ouvrages.
Yélasquez travailla pendant dix années encore après son retour d'Italie, et, quoique sa santé s'altérât sensiblement, il ne voulut point consentir à quitter ses chères occupations. Son talent d'ailleurs, loin de décroître, semblait mûrir chaque jour ; sa main était toujours sûre, son imagination pleine de la généreuse ardeur de la jeunesse, et l'âge ne lui avait apporté qu'une connaissance plus approfondie des mystères de l'art, de l'étude et de l'expérience.
Philippe se flattait de conserver longtemps encore son artiste bien-aîmé: le Titien n'avait-il pas vécu presque un siècle ? et, pour ne pas l'affliger, il insistait moins qu'il ne l'eût fait s'il n'eût pris conseil que de son affection, sur la nécessité où se trouvait Yélasquez de suspendre ses travaux.
Sur ces entrefaites, le cardinal Mazarin ayant mené à bien les négociations entreprises avec l'Espagne pour
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le mariage de Louis ^XIV, Philippe IV s'engagea â conduire jusqu'à la frontière sa fille Marie-Thérèse, qui allait devenir reine de France. Louis, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, suivi d'une cour nombreuse et brillante, vint au-devant de sa fiancée jusqu'à Irun. Yélasquez quitta Madrid avec Philippe ; en sa qualité de maréchal des logis du palais, il fut chargé de préparer, dans l'île des Faisans, le pavillon où devaient se rencontrer les deux monarques, et de régler tout le cérémonial de cette entrevue. Les soucis de ce voyage, le mouvement qu'il fut obligé de se donner pour que rien ne manquât à la pompe déployée dans ces solennelles occasions par la cour d'Espagne, hâtèrent les progrès de sa maladie. On le ramena à Madrid, à la fin du mois de mars 1660, et il y mourut le 7 août suivant, à l'âge de soixante et un ans.
Le roi lui fit faire de magnifiques funérailles, auxquelles assistèrent la cour et la ville de Madrid tout entière. Il fut inhumé dans l'église de San-Juan, où sa veuve, la fille de son ancien maître Francisco Pacheco, vint le rejoindre au bout de quelques jours.
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MTJRILLO.
Le 1^ janvier 1618, naquit, dans une des plus pau\Te8 maisons de Sévîlle, un enfant qui devait être le peintre le plus célèbre de PEspagne. Son nom de famille était Murillo, et il reçut au baptême les noms de Bartbolomé- Esteban. Rien ne parut d'abord annoncer quel brillant avenir lui était réservé: sa première enfance s'écoula dans les privations de la misère; c'est à peine si l'on songea â lui faire apprendre à lire et à écrîre ; mais dès que ses parents s'en occupèrent, il montra tant d'intelligence et de bonne volonté, qu'étonnés de ses progrès, ils se demandèrent si le petit Bartholomé ne pourrait pas, quelque jour, sortir de la triste condition dans laquelle ils gémissaient.
Sa mère surtout y pensait souvent, et plus son fils montrait de bonnes qualités, plus elle s'attachait à cet espoir. Elle avait un frère, nommé Juan del Castîllo, qui était peintre, et qui, bien qu'il n'eût ni fortune ni réputation, était relativement à Murillo dans une position brillante. Elle alla le trouver, lui parla de l'excellent caractère et de la facilité de son fils, et le pria de lui donner quelques leçons. Juan, sans partager les espérances de sa sœur, consentît à enseigner à son neveu les éléments de son art.
Dès que le petit Murillo eut en main un crayon et ft sa disposition une belle feuille de papier, trésors qu'il convoitait depuis longtemps, il se trouva plus heureux qu'un roi ; et tout fier de ce bonheur, il se prît, lui aussi,
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à rêver de l'avenir. Il se voyait peintre comme son oncle, il avait an atelier garni de beaux tableaux, une petite chambre propre et jolie, et de Pargent, qu'il versait en pleurant de joie sur les genoux de sa bonne mère. Or, comme, pour réaliser ce beau rêve, il fallait travailler beaucoup, l'enfant ne perdit plus un instant, et Juan del Castillo ne tarda pas à reconnaître en lui de grandes dispositions.
CPétait un assez pauvre coloriste que Juan, mais il dessinait bien, et ses leçons furent très-utiles à Bartholomé. Par malheur, il se décida à quitter Séville pour aller se fixer à Cadix. Murillo l'eût suivi volontiers; maïs ses parents ne pouvaient payer une pension, et Castillo ne se trouvait pas assez riche pour se* charger .d'un surcroît de dépense. Il fallut que Bartholomé se résignât à le voir «partir, et ce fut un douloureux sacrifice ; car avec son maître le pauvre enfant perdait toutes ses riantes illusions. Puis le temps passé chez Castillo était un temps doublement perdu; car si Murillo n'eût pas espéré devenir un artiste, il se fût mis de bonne heure en apprentissage chez quelque ouvrier, et maintenant que le voilà grand et fort, il pourrait gagner sa vie. Que faire?.... Telle fut la question que s'adressa Bartholomé.
Retourner chez ses parents qui avaient tant de peine à suffire à leurs besoins, restreindre la portion si minime déjà que le travail apportait à chacun ? Le jeune homme n'y pouvait songer. Abandonner la peinture pour apprendre un métier ? H y pensa ; mais, outre le chagrin qu'il éprouvait à renoncer à la carrière qu'il s'était choisie,
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il comprenait que planeurs années s'écouleraient encore avant qu'il pût compter sur son salaire». Ne valait-il pas mieux essayer de continuer seul Tétude de la peintqre? Cela n'était pas douteux ; car Murillo sentait que là seulement était pour lui le succès. Mais là encore sa pauvreté se présentait comme un insurmontable obstacle» . Pour étudier, il fallait du temps et des modèles ; Bartholomé n'avait rien de tout cela, et la nécessité de se pro^ curer le pain de chaque jour ne lui permettait pas de choisir son travail.
Les armateurs des galions d'Amérique achetaient alors une grande quantité d'images de la .Vierge, dont ils trouvaient le placement chez les nouveaux chrétiens du Mexique, du Pérou et de la Guadeloupe. Ces images, grossièrement peintes, se nommaient, pour cette raison, des Notre-Dame de la Guadeloupe, et il va sans dire que les armateurs s'en procuraient à vil prix. Mais, comme nous venons de le voir, Murillo n'avait pas d'autre parti à prendre que de se faire peintre de pacotille ; il barbouilla des madones et fut au moins assuré de ne pas mourir de faim.
Murillo exerçait ce métier depuis quelque temps déji quand un peintre en renom, Pedro de Moya, arriva & Séville. Pedro avait reçu des leçons de Van Dyck, et Bartholomé, qui n'avait jamais vu de plus beaux tableaux que ceux de son oncle Juan del Castillo, fut saisi d'une admiration profonde en contemplant les œuvres du nouveau venu. Il eut honte de son pauvre travail et résolut d'imiter autant qu'il le pourrait Pedro de Moya. Ses dispositions naturelles aidant, l'étude de ces peintures loi
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profita beaacoap, et ses Notre-Dame ne ressemblèrent plus à celles qu'il avait faites jusque-là.
Murillo le reconnut, et, ce succès l'enhardissant, il se présenta chez Pedro, un de ses ouvrages à la main, et pria instamment l'artiste de l'aider de ses conseils. Pedro, après avoir examiné le petit carré de toile peint par le jeune homme, lui adressa quelques paroles d'encouragement et l'autorisa à fréquenter son atelier. Mais la joie de Murillo ne fut pas de longue durée : il perdit son second maître comme il avait perdu le premier. Pedro de Moya ne resta que quelques mois à Séville, et son départ laissa Bartholomé dans un profond découragement.
Ce qu'il avait vu chez Pedro lui avait révélé l'art, et il lui devenait impossible de continuer le labeur tout mécanique auquel il se livrait auparavant. Au milieu de ce découragement et de cette douleur du pauvre jeune homme, une idée surgit, idée dont la réalisation semblait impossible, mais qui, pour cela même, sourit à son désespoir. Murillo se dit :
— L'étude des chefs-d'œuvre que l'Italie renferme ferait de moi un artiste aussi habile que Pedro de Moya; dussé-je mendier le long de la route, j'irai en Italie.
Mais comme mendier répugnait trop à sa fierté pour qu'il pût s'y résoudre sans une absolue nécessité, il se remit au travail avec une fiévreuse ardeur, y passa les jours, les nuits, et fit en quelques semaines une si grande quantité c!e madones, d'enfants Jésus, de saints et de saintes, qu'une somme assez ronde lui fut comptée.
Dès qu'il se vit assez riche pour se rendre jusqu'à
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Madrid, il partit seul, i pied, et, se nourrissant d'un pea de pain, buvant de l'eau, il arriva dans la capitale de l'Espagne. Là, les peintures de Yélasquez excitèrent son admiration bien autrement encore que ne l'avaient fait celles de Pedro de Moya, et il resta à les étudier tant que dura son petit trésor. Quand il eut dépensé sa dernière pièce de monnaie, il vendit à un brocanteur les copies qu'il avait essayé de faire de ces tableaux, et, rassuré pour quelques jours encore contre la faim, il reprît ses études.
Le plus grand désir de Mnrillo était de voir l'auteur de ces belles compositions ; il lui semblait que l'être doué d'un tel génie devait être plus qu'un homme. Il s'informa du lieu où il lui serait possible de le rencontrer, et il apprit que le lendemain la cour se rendant à Aranjuez, il n'aurait qu'à se tenir sur le passage du cortège royal pour voir le peintre de Philippe lY. Murillo n'eut garde d'y manquer, et, touché de la physionomie douce et bienveillante de Yélasquez autant qu'il avait été frappé de son talent, il résolut de chercher à lui parler. Huit jours d'un travail assidu lui permirent de remédier au délabrement de sa toilette, et, dès que Yélasquez fut de retour à Madrid, Murillo se présenta au palais et demanda, s'appuyant sur son titre de peintre séviUan, à être admis auprès du grand artiste.
Yélasquez était, malgré son élévation, resté accessible à tous : il donna l'ordre d'introduire dans son atelier le visiteur inconnu. A la vue de toutes les richesses artistiques qui y étaient renfermées, Murillo tomba dans unie espèce d'extase; un rayon céleste parut illuminer son
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visage, et des larmes de joie coulèrent de ses yeux. Il avait oublié l'artiste pour l'art. Pendant ce temps Yélasquez examinait Tintelligente figure du jeune homme, son air de franchise, de bonté, de résolution, et il se sentait tout disposé à lui être utile. Quand l'émotion de Murillo se fut un peu dissipée, le peintre du roi, le voyant confus et interdit, vint à son aide.
— Vous êtes peintre, je le vois, mon jeune compatriote, lui dit-il.
— Si j'avais pu le croire, je serais désabusé depuis que j'ai vu vos ouvrages, seigneur, répondit Murillo. Hélas I non, je ne suis pas peintre ; mais je pourrais le devenir, si Dieu me faisait rencontrer un protecteur.
— Expliquez-vous, mon ami, reprit Vélasquez.
Murillo lui raconta alors toute sa vie, ses espérances
deux fois déçues, son désir de se rendre à Rome et la «ruelle pauvreté qui lui en interdisait la réalisation. Vélasquez l'écouta avec intérêt, et, quoiqu'il n'eût jamais eu à lutter contre la misère, il comprit les douleurs de cette lutte à laquelle le faisait assister le jeune Sévillan.
— Montrez-moi quelqu'un de vos ouvrages, lui dit-il, et si le ciel vous a destiné, comme je le crois, à devenir un artiste, vous trouverez en moi le protecteur que vous souhaitez.
Muiillo porta à ses lèvres la main que lui tendait l'illustre maître, et, rougissant de faire paraître ses pauvres essais au milieu de tant de chefs-d'œuvre, il plaça sous les yeux de Vélasquez une petite madone comme il en avait si longtemps fait. Pendant les quel-
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ques minutes que le peintre du roi mit à l'étudier, Murillo subit les plus terribles angoisses: il n'osait interroger la physionomie de son juge, et, tout tremblant, il attendait son arrêt.
— Il y a de l'avenir dans cette éb'auche, dit enfin Vélasquez. Courage, mon ami, et un jour viendra où Séville sera fière de vous.
Murillo, suffoqué par la joie, s'était laissé glisser aux genoux de celui qui venait de lui prédire la gloire. Vélasquez le releva et le serra dans ses bras, sans que le j^une homme pût trouver une parole pour exprimer son ivresse et sa reconnaissance.
— Comment vous nommez-vous ? lui demanda-t-iL
— Murillo, répondit l'étranger. Et si jamais Votre Seigneurie a besoin que quelqu'un meure pour elle, tout mon sang lui appartiendra.
— Merci, mon enfant, dit Vélasquez ; je crois à voti^ gratitude et à votre dévouement ; mais, grâce à Dieu, j'espère n'avoir point â en réclamer une telle preuve. Vous ne mourrez pas pour moi, Murillo, vous vivrez pour l'art. Et maintenant voulez-vous que je vous donne un cons*eil ?
— Je vous écoute, seigneur.
— N'allez pas en Italie. Madrid vous offrira, pendant quelques années du moins, tout ce que vous pourriez demander â Rome. Les châteaux royaux, l'Escurial, ce palais et mon atelier renferment un assez grand nombre de toiles de différents maîtres ; tout cela est à votre disposition. Étudiez-le, et, quand vous serez parvenu i vous faire un nom et à vous créer des ressources, il vous
fiera plus facile et plus avantageux d'entreprendre «ce voyage. Alors je pourrai vous recommander à quelques artistes célèbres dont j'ai fait la connaissance quand j'ai visité ce beau pays; ils vous accueilleront comme un frère, tandis que je ne pourrais aujourd'hui vous adresser à eux.
— Que de bontés, seigneur ! Oui, je suivrai vos avis, et dans quelques années, je l'espère, vous n'aurez point à rougir de la noble protection que vous daignez m'accorder.
Murillo reçut le lendemain l'autorisation d'entrer partout où se trouvaient de beaux modèles à copier, et il ne tarda point à en profiter. Le Titien, Paul Yéronèse, Rubens, Van Dyck le séduisirent surtout et devinrent ses maîtres favoris. Son génie se développa rapidement, et Vélasquez, charmé d'avoir deviné dans de grossières ébauches un talent de premier ordre, piit plaisir à enseigner à son protégé tous les secrets de son art. Grâce à ces leçons et à un travail assidu, Murillo, qui avait commencé par souhaiter ardemment d'égaler Juan del Castillo, et qui avait aspiré ensuite à atteindre Pedro de Moya, n'eut plus rien à envier à Vélasquez lui-même.
Il eût pu entrer en rivalité avec son bienfaiteur et briguer la faveur royale ; il n'en fit rien, et, conseillé par la reconnaissance, il quitta Madrid pour rentrer à Séville. Ses compatriotes, qui l'avaient connu pauvre et peu habile, ne se préoccupèrent nullement de son retour, et aucune commande ne lui fut faite, si ce n'est celle de trois tableaux pour le cloître de Saint-François, tableaux que les bons pères, étant peu riches, ne pouvaient faire faire par
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u^ artiste en renom. Mais Murillo, habitué à vivre de pea et sachant d'ailleurs combien il lui importait de se faire conn^tre, ne se montra pas bien difficile sur les conditions, et se mit aussitôt à Pœnvre. Les trois tableaux achevés, le succès dépassa son attente. Fendant plusieurs semaines la chapelle des ftanciscainB ait assiégée: chacun voulait voir c^ merveilleuses toiles, et ceux qui les avaient longtemps contemplées voulaient les admirer encore.
La réputation de Murillo était faite. De tous côtés lui arrivèrent des travaux, et deux ans après son retour â Séville, son nom était déjà si glorieux, qu'il put épouser une noble et riche dame, dona Béatrix de Cabrera y Sotomayor. Exempt d'ambition et préférant l'indépen-* dance aux honneurs dont il avait vu Yélasquez entouré, Murillo se fixa définitivement à Séville; et s'il ne renonça point à visiter l'Italie, sa passion pour le travail s'opposa toujours à ce qu'il accomplît ce rêve de ses jeunes années.
Doué d'une imagination brillante et féconde, d'une âme tendre et poétique, Murillo choisit de préférence à tous les autres les sujets sacrés, qui permettent à l'art de s'élancer dans les espaces infinia Aucun peintre n'a su créer des vierges plus admirables ni donner à ses christs et à ses anges une beauté plus divine. C'est celui de tous les maîtres espagnols qui s'est le. plus rapproché de l'école italienne. Les artistes de cette école sont, pour la plupart du moins, désignés sous le nom de peintres idéalistes, parce qu'ils ont cherché le beau au delà même du réel, et ont laissé souvent à l'esprit de
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leurs admirateurs le soin de deviner leurs pensées. Les peintres espagnols, au contraire, sont connus sous la dénomination de naturalistes, parce qu'ils ont surtout tâché d'être vrais et qu'ils ont exprimé toutes leurs idées, sans rien laisser â l'interprétation du spectateur. Ribera et Vélasquez tiennent le premier rang parmi les peintres naturalistes : Vélasquez â reproduit la nature avec plus de niaveté et de charme que Ribera, mais Ribera a su la rendre avec plus de force et de puissance. Murillo, en mettant dans ses œuvres autant de poésie et d'idéal que les artistes italiens, est resté néanmoins fidèle aux tnu ditions de l'école espagnole, en ce qu'il n'y a dans ses tableaux rien de sous-entendu. Ainsi, quand . il veut représenter un saint en extase, il ne se contente pas de donner â la physionomie du saint l'expression qu'elle doit avoir ; il montre le divin spectacle qui, un instant découvert â ses yeux, répand sur ses traits un rayon de béatitude infinie : le ciel ouvert, le Christ dans sa gloire, et les anges entourant le trône de l'Éternel.
La période la plus brillante du génie de Murillo fut celle qui précéda sa mort. Parvenu â l'âge de soixante ans, il avait gardé toute la fraîche poésie de sa jeunesse, et son pinceau paraissait obéir plus fidèlement que jamais â ses nobles inspirations. Murillo a produit un trèsgrand nombre d'ouvrages ; mais les plus célèbres appartiennent à sa vieillesse. £n 1674, il teimina ses tableaux de l'hôpital de la Charité, vastes compositions parmi lesquelles on cite la Multiplication des pains, Moïse frappant le rocher, Abraham prosterné devant les trois anges, le Metaur de V Enfant prodigue et une Sainte Elisabeth
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de Hongrie^ qui passe ponr un des plus précieux chefid'œuvre de la peinture.
Dans l'intervalle qui s'écoula depuis l'an 1674 jusqu'à sa mort, il fit, pour le couvent des capucins, vingt-trois grands tableaux, un Efnfani Jésus distribuant du pain avsô pauvres et VJSxtase de saint Antoine de JPadottey qu'on voit encore aujourd'hui dans une des chapelles de la cathédrale de Séville.
Depuis longtemps Mnrillo était appelé à Cadix, pour décorer le maître-autel du couvent des capucins ; il s'y rendit en 1681 et y commença le Mariage mysUqtie de sainte Catherine. Cette belle composition devait encore ajouter à sa gloire, mais il n'eut pas la joie de la finir. £n y travaillant, il tomba de son échafaudage et se blessa grièvement. Il se fit aussitôt reconduire à Séville. Tous les soins dont il fut entouré ne purent que prolonger ses souffrances, et il expira le 3 avril 1682, à l'âge de soixante-quatre ans.
Ses compatriotes, qui avaient appris à le conndtre et à l'aimer, le pleurèrent sincèrement. On l'inhuma dans celle des chapelles de l'église de Santa^Crux qu'il afièctionnait le plus, parce qu'elle possédait un tableau de Pierre de Champagne qu'il avait mille fois admiré pendant son enfance et sa jeunesse. Le sujet de ce tableau était une Descente de croix. Un jour, après l'oflBice, Murillo resta si longtemps en contemplation devant cette toile, que l'heure où l'on fermait les portes de l'église an-iva. Le sacristain avertit les fidèles de se retirer, sans que le jeune homme entendît rien ; il eût sans doute passé la nuit devant* l'autel, comme il y avait passé la
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joamée, sans s'apercevoir que la lumière d'une lampe avait remplacé celle du soleil, quand le sacristain, le voyant debout et immobile, s'approcha de lui et lui demanda pourquoi il ne se retirait pas.
— J'attends, lui répondit l'artiste, que ces saints personnages aient achevé de descendre Notre-Seigneur de la croix.
Le sacristain le prit pour un fou et le congédia en haussant les épaules.
On distingue dans les œuvres de Murîllo trois manières diffêrentes, que les Espagnols nomment froide, chaude, vaporeuse, et il a également réussi dans ces trois manières. Un coloris onctueux, un pinceau suave et léger, des caraations pleines de fraîcheur, une grande intelligence du clair-obscur, une manière vraie et piquante, un charme irrésistible rendent très-précieuses les productions de cet artiste. Ses principaux ouvrages sont â Séville; mais le musée du Louvre possède un assez grand nombre de tableaux de ce maître pour qu'on puisse, sans franchir les Pyrénées, rendre justice à son rare mérite. Parmi ces tableaux, on admire surtout une /Sainte FamiUey une Assomption et une magnifique Crnir ception de la Vierge^ achetée 686,000 fr. aux héritiers du maréchal Soult.
La vie de Murillo fut aussi paisible et aussi modeste que celle de Yélasquez avait été agitée et splendide ; ami du calme et du travail, il sut se contenter de son sort et doubler son bonheur en faisant du bien. Les qualités de son cœur égalaient son talent, et, n'ayant rien oublié de la misère de son enfance, des douleurs et des soucis de sa
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jeunesse, il prit plaisir â faire part aux pauvres des richesses qu'il devait â sod génie et â ouvrir aux artbtes sans fortune le chemin de la gloire.
Séville lui doit une académie de dessin, dont on le nomma directeur et dont il voulut être le premier maître. Il apportait à sa tâche de professeur un zèle, une pa« tience et une bonté qui lui gagnaient tous les cœurs. Ses disciples le vénéraient et l'aimaient comme un père ; il en eut un assez grand nombre, parmi lesquels se distinguèrent Antolinez, Villavicencio, Osorio et Tobar, qui, ne pouvant atteindre à la réputation de leur maître, s'eifiTorcèrent du moins de marcher sur ses traces.
Murillo avait deux fils, dont il eût désiré faire des artistes. Gabriel, qui était l'aîné, préféra le commerce à la peinture et alla s'enrichir en Amérique ; Gaspard, resté près de son père, devint son élève ; mais Murillo^ ayant reconnu que la nature n'avait pas mis en lui le goût des arts, cessa de l'engager à s'y appliquer et le laissa libre d'embrasser l'état ecclésiastique.
Dans l'espace de trente ans l'Espagne avait vu naître trois grands génies, Ribera, Yélasquez, Murillo, sans compter Alonzo Cano, qui, peintre, sculpteur et architecte, sut se distinguer dans ces trois arts difierents; mais après ces artistes, elle ne produisit plus de peintre célèbre.
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